Époque Moderne
Bataille de Berestechko
Du 28 juin au 10 juillet 1651, plus de 200 000 combattants s'affrontent dans la plaine de Volhynie. La bataille tourne au désastre cosaque quand le Khan de Crimée rompt l'alliance et se retire avec toute la force tatare, entraînant même Khmelnytsky dans sa retraite. Les Cosaques encerclés doivent fuir à travers les marais en une retraite meurtrière. La défaite pousse Khmelnytsky à conclure en 1654 le traité de Pereïaslav avec la Russie, l'un des événements les plus débattus de l'histoire ukrainienne.
Forces en Présence
Commonwealth polono-lituanien
Commandant : Roi Jan II Casimir Vasa
Alliance cosaque-tatare
Commandant : Bohdan Khmelnytsky (Cosaques) / Khan Islam III Giray (Tatars de Crimée)
« La plus grande bataille du soulèvement de Khmelnytsky : la trahison des Tatars de Crimée précipite la défaite cosaque et pousse Khmelnytsky à chercher la protection du tsar de Russie, événement fondateur des relations russo-ukrainiennes. »
Contexte de la bataille de Bataille de Berestechko
En 1648, Bohdan Khmelnytsky, hetman des Cosaques Zaporogues, se soulève contre la domination polonaise sur les terres ukrainiennes. Les griefs accumulés sont multiples : oppression sociale des serfs cosaques par la noblesse polonaise (szlachta), discriminations religieuses contre l'orthodoxie au profit du catholicisme et de l'uniatisme, et déni de l'identité ukrainienne distincte. Allié aux Tatars de Crimée, Khmelnytsky remporte des victoires spectaculaires à Zhovti Vody (avril 1648), Korsoun (mai 1648) et Bataih (juin 1652), décimant plusieurs armées polonaises et ouvrant une période révolutionnaire dans l'histoire de l'Europe orientale.
Le Commonwealth polono-lituanien, l'une des plus grandes puissances d'Europe centrale à l'époque, avec un territoire allant de la Baltique à la mer Noire, est ébranlé dans ses fondements. Le roi Jan II Casimir (Jean II Casimir Vasa) doit faire face à une insurrection qui menace l'intégrité de l'État et l'ordre social.
En 1649, le traité de Zboriv accorde aux Cosaques une autonomie substantielle, trop pour la noblesse polonaise, pas assez pour les aspirations cosaques. En 1651, après plusieurs violations de la trêve, Jan II Casimir rassemble la plus grande armée que le Commonwealth ait déployée depuis des décennies : entre 80 000 et 100 000 hommes, dont les redoutables hussards ailés polonais, considérés comme la meilleure cavalerie d'Europe de leur époque. Khmelnytsky mobilise en réponse ses Cosaques Zaporogues et une force tatare sous le Khan de Crimée Islam III Giray.
L'alliance cosaque-tatare est cependant précaire. Les Tatars de Crimée sont des partenaires intéressés plutôt que des alliés idéologiques : ils veulent du butin et des prisonniers à réduire en esclavage, pas nécessairement la victoire militaire totale des Cosaques. Cette divergence d'intérêts s'avèrera la faille décisive de toute la campagne.
Comment s'est déroulée la bataille ?
La bataille de Berestechko se déroule du 28 juin au 10 juillet 1651 dans la plaine de Volhynie, sur les bords de la rivière Styr. C'est l'une des plus grandes batailles de cavalerie de toute l'histoire européenne du XVIIe siècle, impliquant entre 200 000 et 300 000 combattants des deux côtés selon les estimations.
Les premiers jours d'affrontement voient les Tatars et les Cosaques s'engager avec vigueur contre les ailes polonaises. L'artillerie polonaise, nombreuse et bien positionnée, inflige de lourdes pertes aux assaillants. Les hussards ailés polonais, cavaliers de choc en armure complète, portant dans le dos des ailes d'oiseau destinées à produire un bruit terrifiant à la charge, résistent aux assauts des cavaliers tatars.
C'est alors que survient l'événement qui change tout : le 30 juin, sous la pression des obus polonais et face à des pertes croissantes, le Khan de Crimée Islam III Giray rompt l'alliance et commence à se retirer avec toute la force tatare. Les raisons exactes restent débattues par les historiens : désaccords sur le butin et les objectifs stratégiques, panique face à l'artillerie, ou calcul cynique pour ne pas laisser les Cosaques devenir trop puissants. Khmelnytsky lui-même part rejoindre le Khan pour tenter de le convaincre de revenir, et est retenu, de gré ou de force, par les Tatars pendant plusieurs jours, incapable de revenir sur le champ de bataille.
Sans cavalerie tatare et sans leur hetman, les Cosaques se retrouvent seuls face à l'armée polonaise au complet. Ils se retranchent dans un camp fortifié à la hâte sur une île marécageuse de la rivière Styr. Le colonel Ivan Bohun, qui prend le commandement en l'absence de Khmelnytsky, organise une défense héroïque tout en préparant secrètement une retraite.
La retraite cosaque dans la nuit du 9 au 10 juillet est un drame militaire. Des milliers de soldats tentent de traverser les marais sur des ponts de fortune construits à la hâte. Quand la foule des fuyards les surcharge, certains s'effondrent. Des milliers de Cosaques se noient ou sont rattrapés et tués par la cavalerie polonaise qui exploite la confusion. Les estimations des pertes cosaques lors de la retraite varient entre 20 000 et 30 000 morts, la grande majorité de l'armée parvient cependant à s'échapper grâce aux ponts établis par Bohun.
Jan II Casimir remporte la victoire la plus décisive de son règne et avance en Ukraine.
Les conséquences historiques
La défaite de Berestechko fut un tournant douloureux mais pas fatal pour la cause cosaque. Khmelnytsky, libéré par les Tatars, reprit le commandement et continua la guerre. Le traité de Bila Tserkva, négocié après la bataille, réduisit considérablement les droits des Cosaques par rapport au traité de Zboriv. Mais Khmelnytsky refusa d'appliquer ces termes et la guerre reprit.
La conséquence à long terme la plus importante de Berestechko fut de démontrer l'impossibilité de l'alliance tatare comme fondement d'un État cosaque indépendant. En 1654, Khmelnytsky conclut le traité de Pereïaslav avec le Tsar de Russie Alexis Romanov, plaçant les territoires cosaques sous suzeraineté russe en échange d'une protection militaire contre la Pologne. Ce traité, dont les interprétations divergent encore fondamentalement entre historiens ukrainiens et russes, est considéré comme l'un des événements fondateurs de l'histoire des relations russo-ukrainiennes. Les historiens russes l'ont historiquement qualifié de "réunification" ; les historiens ukrainiens y voient une alliance militaire conditionnelle que Moscou transforma progressivement en annexion.
Paradoxalement, Berestechko (victoire polonaise décisive) contribua à terme à affaiblir la Pologne. En poussant les Cosaques vers la Russie, elle ouvrit la voie à l'expansion russe vers l'ouest et vers la mer Noire, processus qui culminerait avec les partages de la Pologne entre 1772 et 1795. La victoire militaire de Jan II Casimir créa ainsi les conditions de la ruine à long terme de l'État qu'il croyait sauver.
La bataille de Berestechko reste célébrée en Ukraine comme un exemple de résistance héroïque face à l'adversité. Le roman Berestechko de la poétesse ukrainienne Lina Kostenko (2010) en a fait un symbole de la tragédie nationale ukrainienne.
Le saviez-vous ?
Pendant la déroute de Berestechko, alors que des milliers de Cosaques tentaient de fuir à travers les marais sur des ponts de fortune, un prêtre cosaque se posta sur l'un des ponts qui s'effondrait et refusa de s'enfuir. Selon les chroniques ukrainiennes et polonaises de l'époque, il continua de bénir les soldats qui passaient jusqu'à ce que la structure cède sous lui. Son nom n'est pas connu avec certitude, les sources varient. Mais cette image du prêtre bénissant les fuyards jusqu'à la mort entra dans la tradition orale ukrainienne et fut popularisée par le poète Taras Shevchenko au XIXe siècle dans ses poèmes sur la mémoire cosaque. Elle symbolise ce que la culture ukrainienne retient de Berestechko : non la défaite militaire, mais la capacité à trouver de la dignité et du sens jusque dans l'anéantissement.
Généraux impliqués
Les fiches de ces généraux ne sont pas encore disponibles.
Batailles liées
Questions fréquentes
Pourquoi les Tatars de Crimée ont-ils abandonné Khmelnytsky à Berestechko ?
La trahison des Tatars à Berestechko reste l'un des mystères de l'histoire militaire est-européenne. Les historiens avancent plusieurs explications : l'artillerie polonaise infligeait des pertes insupportables pour des cavaliers habitués à la guerre mobile ; le Khan de Crimée Islam III Giray avait des objectifs divergents de Khmelnytsky, obtenir du butin et des prisonniers plutôt que de libérer l'Ukraine ; des tensions sur le partage des richesses s'étaient accumulées depuis des années. Certains historiens ukrainiens y voient une trahison délibérée négociée avec la Pologne, mais les preuves manquent. Ce qui est certain : le retrait tatar, en emportant aussi Khmelnytsky retenu par le Khan, transforma une bataille difficile en désastre.
Quel fut l'impact de Berestechko sur les relations russo-ukrainiennes ?
La défaite de Berestechko prouva à Khmelnytsky que l'alliance tatare ne pouvait fonder un État cosaque stable. Elle le poussa à conclure le traité de Pereïaslav (1654) avec la Russie d'Alexis Romanov. Ce traité est l'un des plus débattus de l'histoire ukrainienne : les historiens russes l'ont qualifié de "réunification" des peuples slaves ; les historiens ukrainiens y voient une alliance militaire conditionnelle que Moscou transforma progressivement en domination. Il demeure l'un des événements les plus cités dans le débat contemporain sur les fondements historiques des revendications russes sur l'Ukraine.
Qui était le colonel Ivan Bohun, héros cosaque de Berestechko ?
Ivan Bohun est l'un des officiers les plus remarquables des guerres cosaques du XVIIe siècle. En l'absence de Khmelnytsky, retenu par les Tatars, c'est lui qui prit le commandement des Cosaques encerclés à Berestechko et organisa leur retraite à travers les marais, sauvant l'essentiel de l'armée en construisant des ponts de fortune et en couvrant les fuyards avec un arrière-garde. Héros de plusieurs autres batailles contre la Pologne et la Russie, Bohun devint l'un des personnages les plus romanesques de l'histoire militaire ukrainienne. Il fut finalement capturé et exécuté par les Polonais en 1664.