Le 23 mai 1706, l'armée de Marlborough affronte les Français de Villeroi dans la plaine de Ramillies, au coeur du Brabant. En moins de deux heures, une feinte sur l'aile droite suivie d'un assaut de cavalerie massif sur l'aile gauche française disloque toute la ligne ennemie. La déroute est totale. En cinq semaines, Marlborough conquiert la quasi-totalité des Pays-Bas espagnols.
Forces en Présence
Grande Alliance (Anglo-Hollandais)
Commandant : Duc de Marlborough
Armée française
Commandant : Maréchal de Villeroi
« Victoire écrasante de Marlborough qui chasse la France des Pays-Bas espagnols en quelques semaines, la plus complète de ses quatre grandes victoires et le désastre qui ruine le prestige militaire de Louis XIV en Flandre. »
Contexte : Bataille de Ramillies
Depuis la victoire de Blenheim en 1704, la Guerre de Succession d'Espagne s'enlise. L'année 1705 a été décevante pour la Grande Alliance : Marlborough a tenté de forcer les lignes françaises en Flandre sans résultat décisif. Louis XIV, malgré le choc de Blenheim, a reconstitué ses armées. La France aligne encore 200 000 hommes sur les différents fronts européens. Le Roi-Soleil refuse obstinément de négocier la paix dans des conditions qu'il juge humiliantes.
Au printemps 1706, Louis XIV confie le commandement en Flandre au maréchal de Villeroi, courtisan brillant mais stratège médiocre. Villeroi a été capturé par un coup de main autrichien en 1702, une humiliation que le roi lui a pardonnée. Villeroi brûle de prouver sa valeur. Il reçoit des ordres précis de Versailles : livrer bataille à Marlborough. C'est exactement ce que le duc anglais espère. Villeroi dispose d'environ 60 000 hommes, des troupes de qualité (régiments wallons, espagnols, suisses, irlandais au service de la France), mais son état-major est divisé. Le marquis de Guiscard, ses lieutenants-généraux, plusieurs le mettent en garde contre un affrontement en rase campagne face à Marlborough. Villeroi refuse d'écouter.
De son côté, Marlborough a rassemblé 62 000 hommes (Anglais, Hollandais, Danois, Hanovriens) et brûle d'en découdre. Depuis Blenheim, il a acquis une aura d'invincibilité. Ses soldats l'adorent : il prend soin du ravitaillement, des soldes, de la santé des troupes, ce qui est exceptionnel pour l'époque. Son armée est la mieux entraînée d'Europe, ses cavaliers parmi les meilleurs du continent.
Le 23 mai 1706, les deux armées se découvrent dans la plaine ondulée entre Ramillies et Taviers, un terrain ouvert idéal pour la cavalerie. Villeroi déploie ses troupes le long d'un arc convexe de six kilomètres, du village d'Autre-Église au nord à celui de Taviers au sud. La position semble solide : les villages fortifiés protègent les flancs, le terrain est coupé par le ruisseau de la Petite Gette. Mais la ligne est trop longue pour 60 000 hommes, et la courbe convexe empêche les renforts de circuler rapidement d'une aile à l'autre. Marlborough, en observant le déploiement français depuis la crête, repère immédiatement la faille.
Comment s'est déroulée la bataille ?
Vers 13 heures, Marlborough lance son attaque. Le plan est un chef-d'oeuvre de tromperie tactique. Sur son aile droite (nord), les bataillons anglais avancent vers Autre-Église et Offuz, menaçant le flanc gauche français. Villeroi, qui observe depuis le centre, mord à l'hameçon. Il croit que l'attaque principale vient de ce côté et transfère des régiments de cavalerie du centre vers sa gauche. C'est l'erreur fatale.
Pendant que Villeroi regarde au nord, Marlborough frappe au sud. Les troupes hollandaises du général Overkirk s'emparent de Taviers et de Franquenée, deux villages à l'extrême droite française. La prise de Taviers est brutale : les Suisses et Espagnols qui défendaient le village sont submergés en quelques minutes. Le flanc droit français est désormais ouvert.
Alors Marlborough joue son coup maître. Il retire discrètement les bataillons anglais d'Autre-Église (qui n'ont jamais véritablement attaqué, ils faisaient semblant) et les fait marcher à couvert derrière son centre vers l'aile gauche. Ce transfert de troupes, invisible pour Villeroi grâce au relief ondulé, renforce massivement l'aile sud alliée. Marlborough concentre ainsi 25 000 cavaliers et fantassins contre le flanc droit français affaibli par les transferts de Villeroi vers sa gauche.
Vers 15 heures, la charge de cavalerie alliée déferle sur la plaine entre Ramillies et Taviers. 120 escadrons hollandais et danois lancent leurs chevaux au galop contre la cavalerie française qui tient le centre-droit. Le choc est terrible. Les escadrons français résistent d'abord, le combat est confus, les chevaux s'entrechoquent, les sabres frappent, la poussière obscurcit tout. Marlborough lui-même faillit y rester : son cheval est tué sous lui, il tombe à terre au milieu de la mêlée, des cavaliers français le piétinent, son aide de camp le hisse sur un autre cheval. Un boulet de canon décapite un officier juste à côté de lui. Le duc remonte en selle et continue à diriger la bataille.
La cavalerie française craque. Submergés par le nombre (Marlborough a deux fois plus de cavaliers sur ce point), les escadrons français sont enfoncés, repoussés, dispersés. La cavalerie alliée s'engouffre dans la brèche et roule le centre français du sud vers le nord. C'est la dislocation. Les régiments français, pris de flanc et par derrière, ne peuvent pas pivoter assez vite. L'infanterie du centre, privée de sa couverture de cavalerie, se retrouve exposée.
En moins de deux heures, toute la ligne française s'effondre. Villeroi tente de rallier ses troupes, mais la panique se propage. Les régiments d'infanterie wallonne et espagnole jettent leurs armes et fuient. Les cavaliers français refluent en désordre vers Judoigne. La poursuite est implacable : Marlborough lance toute sa cavalerie aux trousses des fuyards. La déroute se transforme en carnage sur les routes de Flandre. Des régiments entiers se rendent en bloc. Le soir, l'armée française a perdu 13 000 hommes (tués, blessés, prisonniers) plus 50 canons et 80 drapeaux. L'armée de Marlborough n'a perdu que 3 600 hommes. Le rapport est écrasant.
C'est la victoire la plus complète de Marlborough, plus décisive encore que Blenheim. Aucune de ses quatre grandes batailles (Blenheim, Ramillies, Audenarde, Malplaquet) n'a produit une déroute aussi totale.
Les conséquences historiques
Ramillies provoque un effondrement en chaîne. En cinq semaines, Marlborough conquiert pratiquement tous les Pays-Bas espagnols : Louvain, Bruxelles, Malines, Gand, Bruges, Audenarde, Anvers tombent les uns après les autres, souvent sans combat. Les garnisons françaises se rendent ou évacuent. Le 6 juin, Marlborough entre dans Bruxelles en libérateur. Le 22 juin, Anvers ouvre ses portes. En un mois, la France a perdu un territoire qu'elle contrôlait depuis des années.
Villeroi est rappelé en disgrâce. Louis XIV le reçoit avec une phrase restée célèbre : "Monsieur le Maréchal, on n'est plus heureux à notre âge." Villeroi ne commandera plus jamais d'armée. Le roi confie la Flandre au duc de Vendôme, puis au maréchal de Villars, ses meilleurs généraux. Mais le mal est fait : la France a perdu sa position dans les Pays-Bas.
Pour la Grande Alliance, Ramillies est un triomphe stratégique sans précédent. La conquête des Pays-Bas espagnols donne aux Alliés une base d'opérations directement sur la frontière nord de la France. Les forteresses de Vauban, construites pour protéger le royaume, sont désormais entre les mains de l'ennemi ou contournées. La menace pèse sur Lille, sur le nord de la France elle-même. Louis XIV, pour la première fois, envisage sérieusement de négocier la paix.
Sur le plan militaire, Ramillies illustre le génie de Marlborough à son sommet : la feinte sur une aile, le transfert secret de forces, la concentration écrasante au point décisif, la poursuite impitoyable. C'est l'application parfaite du principe de concentration, frapper fort là où l'ennemi est faible, et le forcer à être faible là où il croyait être fort. Pas un seul régiment allié n'a été mal employé. La bataille est étudiée dans les académies militaires comme un modèle de commandement et de manoeuvre en terrain ouvert.
Ramillies, avec Blenheim (1704) et Turin (1706), fait de l'année 1706 la pire de tout le règne de Louis XIV. Le Roi-Soleil, vieillissant, voit son grand dessein européen s'effondrer. La Guerre de Succession d'Espagne, qu'il croyait pouvoir gagner, se retourne contre lui.
Le saviez-vous ?
Marlborough faillit mourir à Ramillies. En chargeant avec sa cavalerie au coeur de la mêlée, son cheval fut tué d'un coup de sabre et il tomba au sol. Des cavaliers français le piétinèrent sans le reconnaître. Son aide de camp, le capitaine Molesworth, descendit de cheval et le hissa sur sa propre monture. Pendant que Marlborough remontait en selle, un boulet de canon frôla sa tête et arracha celle du colonel Bringfield qui tenait l'étrier. Le duc, couvert de sang, remonta à cheval et reprit le commandement comme si rien ne s'était passé. Quand on lui demanda plus tard s'il avait eu peur, il aurait répondu : "J'étais trop occupé pour avoir peur." Ses soldats, en apprenant l'incident, furent galvanisés : un général qui chargeait en première ligne méritait qu'on le suive n'importe où.
Généraux impliqués
Batailles liées
Questions fréquentes
Pourquoi Ramillies est-elle considérée comme la plus grande victoire de Marlborough ?
Ramillies surpasse Blenheim par l'ampleur de ses conséquences immédiates. Si Blenheim sauva Vienne et retourna le cours de la guerre, Ramillies produisit une conquête territoriale massive en quelques semaines : la quasi-totalité des Pays-Bas espagnols changea de mains. La victoire fut aussi plus complète tactiquement, avec un rapport de pertes de presque 4 contre 1 en faveur de Marlborough. Aucune de ses quatre grandes batailles ne combina à ce point rapidité d'exécution, ampleur de la déroute et étendue des conquêtes.
Quelle erreur tactique a coûté la bataille aux Français ?
Le maréchal de Villeroi commit deux erreurs fatales. La première : il déploya son armée sur une ligne convexe trop longue (six kilomètres), ce qui rendait le transfert de renforts d'une aile à l'autre très lent. La seconde : il tomba dans le piège de la feinte de Marlborough, transférant sa cavalerie du centre vers sa gauche (au nord) pour répondre à une attaque anglaise qui n'était qu'une diversion. Quand le véritable assaut frappa son flanc droit dégarni, il était trop tard pour réagir.
Quelles furent les conséquences de Ramillies pour la France de Louis XIV ?
Ramillies fut une catastrophe pour Louis XIV. En cinq semaines, la France perdit les Pays-Bas espagnols : Bruxelles, Anvers, Gand, Bruges, toutes les grandes villes flamandes tombèrent. Les fortifications de Vauban, censées protéger le nord du royaume, furent contournées ou capturées. Le roi rappela Villeroi en disgrâce et dut confier ses meilleures troupes au front flamand. Combinée à la défaite de Turin la même année, Ramillies fit de 1706 l'année la plus sombre du règne du Roi-Soleil.
