Antiquité
Bataille de Strasbourg (357)
À Argentoratum, Julien, jeune César de 25 ans, écrase une coalition alémanique trois fois supérieure en nombre. Le roi Chnodomar est capturé. Cette victoire stabilise le limes rhénan pour une génération et fait de Julien l'empereur populaire qui régnera quatre ans plus tard.
Forces en Présence
Empire romain (armée des Gaules)
Commandant : Julien (César des Gaules)
Coalition alémanique (sept rois et dix princes)
Commandant : Chnodomar et Sérapion
« Sauve la Gaule romaine de l'invasion alémanique et lance la carrière militaire de Julien. »
Publié le 8 mai 2026
Contexte
Au milieu du IVe siècle, l'Empire romain est divisé entre deux Augustes : Constance II règne sur l'Orient, son cousin survivant. La Gaule est dévastée. Depuis 353, profitant des guerres civiles internes à l'Empire, les Alamans, confédération de tribus germaniques, ont franchi le Rhin et pillé l'Alsace, le pays de Bade et la haute vallée de la Meuse. Quarante-cinq cités gallo-romaines sont détruites ou abandonnées. Strasbourg, Mayence, Cologne, Trèves, Metz, Reims sont menacées. Les paysans gaulois fuient vers les forêts. Les routes commerciales sont coupées. L'autorité impériale s'effondre.
Pour redresser la situation, Constance II nomme en novembre 355 son cousin Julien César des Gaules. Le choix surprend. Julien a 23 ans. Il a passé sa jeunesse cloîtré en Cappadoce, élevé dans la peur de Constance II qui a fait massacrer toute sa famille en 337. Il a étudié la philosophie néoplatonicienne à Athènes, lit Homère et Marc Aurèle. Il n'a aucune expérience militaire. Mais Constance II veut un parent docile à qui déléguer les fronts secondaires pendant qu'il combat les Perses sassanides en Orient.
Julien apprend vite. Pendant l'hiver 355-356, il se forme aux exercices militaires sous la direction d'instructeurs gaulois. Au printemps 356, il lance sa première campagne. Il libère Cologne assiégée. Il chasse les Alamans de l'Alsace centrale. Il rétablit le pont de Cologne sur le Rhin. Mais sa marge de manoeuvre reste limitée. Constance II lui refuse les renforts. Le préfet du prétoire Florence, jaloux de l'ascension du jeune César, sabote les ravitaillements.
À l'été 357, le roi alémanique Chnodomar rassemble une coalition exceptionnelle : sept rois (parmi lesquels son neveu Sérapion) et dix princes mineurs lui prêtent serment. Trente-cinq mille guerriers se rassemblent dans la plaine d'Alsace pour expulser définitivement les Romains de la rive gauche du Rhin. Chnodomar est un géant carmin selon Ammien Marcellin, témoin oculaire des événements et historien de référence pour cette campagne. Il porte une cuirasse dorée prise à un général romain dix ans plus tôt. Sa réputation terrifie les villes gauloises.
Julien dispose de 13 000 hommes. Ses légats Sévère et Bainobaudès commandent les ailes. Le plan initial du Sénat impérial prévoyait une attaque convergente avec une seconde armée venue de Rhétie sous Barbatio. Mais Barbatio s'enlise, perd ses bagages, retraite avant tout combat. Julien doit affronter seul la coalition alémanique. La bataille s'engage en août 357 dans la plaine au sud-est de Strasbourg.
Déroulement
Julien dispose ses légions en demi-cercle face à la masse alémanique. Sa droite, sous le commandement du légat Sévère, s'appuie sur des marécages qui protègent le flanc. Sa gauche, sous Bainobaudès, est plus exposée mais soutenue par la cavalerie cataphractaire, lourdement bardée de fer. Au centre, Julien place ses meilleures unités : les Cornutii, Bracchiati et Petulantes, légions auxiliaires barbares au service de Rome, recrutées chez les Francs et les Saxons. La cavalerie de réserve est positionnée derrière le centre.
Chnodomar dispose ses Alamans en colonne profonde, formation traditionnelle germanique, le coin offensif (cuneus) destiné à percer le centre romain. Une stratégie habile complète le déploiement : 600 guerriers d'élite sont cachés dans les hautes herbes et roseaux, prêts à surgir sur le flanc romain au moment décisif. Sérapion, neveu de Chnodomar, commande l'aile droite alémanique face à Bainobaudès.
L'attaque alémanique débute par une charge frontale massive. Le cuneus enfonce le premier rang romain. Mais les Cornutii et Bracchiati résistent avec acharnement. Le cri de guerre romain, le barritus emprunté aux Germains et amplifié par les boucliers retournés, terrifie même les Alamans qui le connaissent. Les deux lignes de bataille s'écrasent l'une contre l'autre dans une mêlée confuse de plusieurs heures.
Le piège tendu par Chnodomar se déclenche. Les 600 guerriers cachés surgissent et frappent l'aile droite romaine. Surprise. Sévère doit faire pivoter ses cohortes pour repousser l'attaque. Le succès romain n'est plus garanti. Mais la cavalerie cataphractaire, qui aurait dû charger l'aile alémanique gauche, panique. Un cataphractaire est tué d'une lance. Toute la cavalerie lourde recule en désordre.
Julien intervient personnellement. Selon Ammien Marcellin, il galope vers les fuyards, leur reproche leur déshonneur, les rallie un par un. Sa garde personnelle de 200 cavaliers comble la brèche. La situation se stabilise. Pendant ce temps, les légions auxiliaires du centre, les Cornutii et Bracchiati, continuent de presser le cuneus alémanique. La discipline romaine épuise lentement la fougue germanique.
Vient le moment décisif. Chnodomar lance ses guerriers d'élite, sa garde personnelle (les comites), dans une dernière charge contre le centre romain. Les Cornutii reculent. Les Petulantes refluent. La 2e ligne romaine s'engage : les Primani, légion lourde, contre-charge avec les pila. Les javelots fauchent les premiers rangs alémaniques. La charge germanique s'enraye. Les Alamans, épuisés par six heures de combat sous le soleil d'août, commencent à céder.
L'effondrement est subit. La masse alémanique flue vers le Rhin. Six kilomètres de poursuite. Les fuyards arrivent à la rive et se jettent à l'eau pour gagner l'autre côté. Beaucoup se noient sous le poids de leurs armes et armures. Les Romains tirent à l'arc depuis la berge. Selon Ammien, des milliers d'Alamans périssent dans les flots du Rhin. Chnodomar, démasqué par sa cuirasse dorée, est capturé alors qu'il fuyait à cheval. Il sera envoyé à Rome où il mourra en captivité.
Conséquences
Strasbourg stabilise le limes rhénan pour près d'une génération. Les Alamans, privés de leur chef et de leurs guerriers d'élite, ne reformeront pas de coalition d'envergure pendant trente ans. Julien profite de cette accalmie pour mener trois campagnes sur la rive droite du Rhin (357-359), brûlant des villages alamans à 80 kilomètres à l'intérieur de la Germanie. Ces opérations préventives sont conçues comme des démonstrations de puissance plutôt que comme des conquêtes durables. Julien refuse de garnison la rive droite : il veut imposer la paix par la peur, pas par l'occupation.
La Gaule renaît économiquement. Julien rétablit les routes, reconstruit Cologne, réorganise les douanes du Rhin. Il fait acheminer du blé britannique vers Trèves pour nourrir les populations affamées. Les paysans reviennent dans leurs champs. Les caravanes commerciales reprennent. L'historien Ammien Marcellin, contemporain et témoin direct, écrit que Julien rendit la Gaule plus prospère en cinq ans qu'elle ne l'avait été depuis Constantin.
Pour Julien lui-même, Strasbourg lance une carrière fulgurante. Le jeune intellectuel de 25 ans devient en une journée le héros de l'armée romaine. Constance II, jaloux, multiplie les manoeuvres pour limiter son influence. En 360, il ordonne à Julien de lui envoyer la moitié de ses troupes pour la guerre contre les Perses. Les légions gauloises, refusant de quitter leur César devenu populaire, se mutinent à Lutèce et proclament Julien Auguste. Constance II marche contre lui mais meurt en route, à Mopsueste de Cilicie, le 3 novembre 361. Julien devient seul empereur sans bataille.
Son règne sera bref. Vingt mois. Julien, qui s'était secrètement converti au paganisme néoplatonicien à Athènes, tente une restauration religieuse contre le christianisme désormais dominant. Il rouvre les temples, restaure les sacrifices, écarte les chrétiens de l'enseignement. Cette politique, surnommée "l'Apostasie" par les chrétiens, échoue. Julien meurt le 26 juin 363, transpercé par un javelot lors d'une retraite désastreuse en Mésopotamie, après une campagne mal préparée contre les Perses sassanides. Avec lui meurt la dernière tentative impériale de restauration païenne.
Sur le plan militaire, Strasbourg confirme une transformation profonde de l'armée romaine. Les meilleures unités sont désormais barbares : Francs, Saxons, Alamans intégrés aux auxilia. Les cataphractaires, cavalerie lourde imitée des Sassanides, deviennent l'arme décisive. La légion classique du Haut-Empire a vécu. C'est ce nouveau modèle militaire, romain de structure mais germanique de recrutement, qui défendra l'Empire d'Occident pendant encore un siècle, jusqu'à la déposition de Romulus Augustule en 476.
Le saviez-vous ?
Avant la bataille, Julien proposa à ses troupes épuisées par une marche de plusieurs jours de prendre du repos avant l'engagement. Ammien Marcellin rapporte que les soldats refusèrent en frappant leurs lances contre leurs boucliers, scandant qu'ils voulaient combattre immédiatement. Julien céda. Pendant la bataille, on raconte qu'au moment où la cavalerie cataphractaire reculait en désordre, le jeune César saisit personnellement l'étendard de pourpre, le brandit au-dessus de sa tête et galopa au-devant des fuyards en leur reprochant leur lâcheté avec des mots empruntés à l'Iliade. Un cavalier romain, reconnaissant son chef, fit volte-face et rallia ses compagnons. Après la victoire, l'armée voulut acclamer Julien Auguste sur le champ de bataille. Il refusa fermement, conscient qu'une telle proclamation prématurée provoquerait une guerre civile avec Constance II. Il faudrait attendre trois ans, à Lutèce en 360, pour que ses légions imposent enfin cette acclamation.
Généraux impliqués
Batailles liées
Questions fréquentes
Qui était Julien à la bataille de Strasbourg ?
Julien, neveu de Constantin et cousin de Constance II, avait été nommé César des Gaules en novembre 355 à seulement 23 ans. Élevé dans la peur de la cour impériale qui avait massacré sa famille, il avait étudié la philosophie néoplatonicienne à Athènes. Sans formation militaire initiale, il apprit l'art de la guerre en quelques mois. À Strasbourg en 357, il avait 25 ans et menait sa deuxième grande campagne. La victoire fit de lui l'idole des légions gauloises. Trois ans plus tard, ses troupes le proclameraient Auguste à Lutèce, déclenchant la crise qui mènerait à son accession à l'Empire en 361.
Qui étaient les Alamans ?
Les Alamans (mot signifiant "tous les hommes") sont une confédération germanique formée au IIIe siècle, issue de la fusion de plusieurs tribus du sud-ouest de la Germanie : Suèves, Hermondures, Juthunges. Ils s'installent progressivement dans le sud-ouest de l'actuelle Allemagne et l'Alsace. Bons cavaliers, redoutables au corps à corps, ils harcèlent le limes rhénan pendant trois siècles. Leur nom, Alamans, désigne aujourd'hui encore les Allemands en français et en espagnol. Après leur défaite à Strasbourg, ils se convertiront au christianisme arien au VIe siècle, avant d'être absorbés par les Francs de Clovis. La région d'Alsace conserve leur empreinte linguistique alémanique.
Pourquoi Strasbourg s'appelait Argentoratum ?
Argentoratum, signifiant "ville de l'argent" ou "fortin d'argent" en latin, est le nom romain de Strasbourg. Le site était occupé depuis le Ier siècle av. J.-C. par les Triboques, une tribu celtique. Auguste y installe en 12 av. J.-C. un camp légionnaire fortifié pour surveiller le Rhin. Le nom dériverait probablement du celtique argento (brillant) plutôt que du métal lui-même. La ville devient un point clé du limes rhénan, abritant la VIIIe légion Augusta du IIe au IVe siècle. Détruite par les Alamans en 357, reconstruite, elle deviendra "Strateburgum" (ville aux carrefours de routes) au VIe siècle, donnant le nom moderne de Strasbourg.