Antiquité
Siège de Carthage
De 149 à 146 av. J.-C., Rome assiège et détruit Carthage dans un acte de destruction systématique qui met fin à l'une des plus grandes civilisations de l'Antiquité. Après trois ans de siège, Scipion Émilien prend la ville d'assaut au printemps 146. Carthage est incendiée, rasée, et sa population survivante réduite en esclavage. La tradition rapporte que du sel fut semé sur les ruines pour symboliser la stérilité définitive du site.
Forces en Présence
Armée romaine
Commandant : Scipion Émilien (à partir de 147 av. J.-C.)
Défenseurs carthaginois
Commandant : Hasdrubal le Boétharque
« La destruction totale de Carthage met fin aux guerres puniques et établit la domination absolue de Rome sur la Méditerranée occidentale, marquant la fin d'une civilisation millénaire. »
Contexte de la bataille de Siège de Carthage
Un demi-siècle après la défaite d'Hannibal à Zama (202 av. J.-C.), Carthage a connu une renaissance économique remarquable. Privée de son empire et de sa flotte par le traité imposé par Rome, la cité s'est reconvertie dans le commerce et l'agriculture. Sa prospérité renaissante inquiète Rome, en particulier le sénateur Caton l'Ancien, qui termine chacun de ses discours au Sénat par la célèbre formule "Ceterum censeo Carthaginem esse delendam" (Et par ailleurs, je pense que Carthage doit être détruite).
Le prétexte de la Troisième Guerre punique est un conflit entre Carthage et le roi numide Massinissa, allié de Rome. Carthage, exaspérée par les empiétements territoriaux de Massinissa, lui déclare la guerre en 150 av. J.-C., violant ainsi une clause du traité de 201 qui lui interdisait de faire la guerre sans l'autorisation de Rome. Rome saisit ce prétexte pour déclarer la guerre à Carthage en 149 av. J.-C.
Les Carthaginois, conscients de leur faiblesse militaire, tentent d'abord la soumission. Ils acceptent toutes les exigences romaines : livraison d'otages, remise de leurs armes et de leur flotte. Mais quand Rome exige l'abandon de la ville elle-même et la réinstallation de la population à 15 kilomètres de la côte (détruisant leur identité maritime), les Carthaginois refusent et se préparent à un siège désespéré.
La détermination carthaginoise est extraordinaire. Privés de leurs armes qu'ils ont livrées aux Romains, les habitants se mettent à fabriquer frénétiquement de nouvelles armes. Les femmes coupent leurs cheveux pour faire des cordes pour les catapultes et les arcs. Les temples et les espaces publics sont convertis en ateliers. Selon Appien, les Carthaginois produisent 300 épées, 500 javelots, 1 000 projectiles pour catapultes et 500 javelots par jour.
Les premières phases du siège (149-148 av. J.-C.) sont un échec pour Rome. Les consuls Lucius Marcius Censorinus et Manius Manilius mènent des assauts mal coordonnés que les Carthaginois repoussent avec une énergie désespérée. Les murs de Carthage, parmi les plus imposants du monde antique (jusqu'à 13 mètres de haut et 9 mètres d'épaisseur selon Appien), résistent à tous les assauts. L'incompétence des commandants romains et la résistance acharnée des défenseurs créent une situation d'impasse humiliante pour Rome.
Comment s'est déroulée la bataille ?
Le tournant du siège arrive avec la nomination de Scipion Émilien (petit-fils adoptif de Scipion l'Africain, vainqueur de Zama) comme consul et commandant des forces en Afrique en 147 av. J.-C. Scipion Émilien, âgé de 37 ans, est un officier compétent et méthodique, très différent de ses prédécesseurs. Il restaure la discipline dans l'armée romaine, relâchée par deux ans de siège infructueux, et élabore un plan systématique pour réduire Carthage.
La première étape est l'isolement complet de la ville. Scipion construit un immense mur de contrevallation encerclant Carthage par la terre, coupant tout ravitaillement terrestre. Puis il entreprend un ouvrage titanesque : la construction d'une digue en pierre et en terre à travers l'entrée du port de Carthage, long d'environ 600 mètres, pour bloquer le ravitaillement maritime. Les Carthaginois, voyant le port se fermer, creusent secrètement un nouveau chenal depuis leurs chantiers navals intérieurs vers la mer et construisent 50 trirèmes pour tenter de briser le blocus. Cette sortie surprise stupéfie les Romains, mais la nouvelle flotte carthaginoise, manquant de marins expérimentés, est finalement vaincue dans une bataille navale dans le port.
L'hiver 147-146 av. J.-C. est terrible pour les assiégés. La famine s'installe. Les descriptions d'Appien évoquent une population mourant de faim dans les rues. Hasdrubal le Boétharque, qui commande la défense, refuse toute reddition et fait exécuter les prisonniers romains sur les murs pour terroriser l'ennemi et empêcher toute négociation.
Au printemps 146 av. J.-C., Scipion lance l'assaut final. L'attaque se concentre sur le port marchand (cothon), dont les quais permettent un accès aux murailles intérieures. Les légionnaires escaladent les fortifications du port, établissent une tête de pont, et commencent l'avancée dans la ville. Ce qui suit est un combat de rue d'une férocité sans précédent dans l'Antiquité.
Les combats dans Carthage durent six jours et six nuits. Les Carthaginois défendent chaque maison, chaque rue, chaque étage. Les Romains, pour avancer, doivent incendier les bâtiments et combattre au corps à corps dans les ruines fumantes. Scipion ordonne la destruction systématique des immeubles le long des rues principales pour créer des voies de passage, démolissant les bâtiments depuis les toits vers le bas. Les cadavres s'accumulent dans les rues, et les légionnaires marchent sur les corps pour avancer.
Le dernier réduit de résistance est le temple d'Eshmoun, au sommet de la colline de Byrsa, le cœur historique de Carthage. Hasdrubal s'y réfugie avec sa famille et les derniers défenseurs. Mais quand la situation devient désespérée, Hasdrubal sort seul et se rend à Scipion, abandonnant les siens. Sa femme, selon la tradition, l'insulte depuis les marches du temple, puis se jette dans les flammes avec ses enfants. Les derniers défenseurs mettent le feu au temple et périssent dans l'incendie.
Carthage brûle pendant 17 jours. Scipion ordonne la destruction systématique de la ville. Les murs sont abattus, les bâtiments rasés, les décombres nivelés. La tradition rapporte que du sel fut semé sur les ruines et que le sol fut maudit pour qu'aucune cité ne s'y élève jamais (bien que les historiens modernes contestent ce détail du sel). Le territoire de Carthage devient la province romaine d'Africa.
Les conséquences historiques
La destruction de Carthage met fin à l'une des plus grandes civilisations de l'Antiquité méditerranéenne. Une cité qui avait dominé le commerce maritime pendant des siècles, fondé des colonies de l'Espagne à la Libye, et produit le génie militaire d'Hannibal, cesse d'exister. La population survivante (les estimations varient entre 50 000 et 55 000 personnes sur les 200 000 à 400 000 que comptait la ville) est réduite en esclavage et dispersée à travers le monde romain.
La fin de Carthage établit la domination absolue de Rome sur la Méditerranée occidentale. La même année (146 av. J.-C.), Rome détruit également Corinthe en Grèce, envoyant un message clair à tous les peuples de la Méditerranée : toute résistance à Rome sera punie de manière exemplaire. La République romaine est désormais la seule superpuissance du bassin méditerranéen.
Les conséquences économiques sont considérables. Le territoire de Carthage, transformé en province romaine d'Africa, devient l'un des greniers à blé de Rome. Les grandes propriétés foncières carthaginoises sont confisquées et redistribuées à des colons romains ou à des propriétaires italiens. L'Afrique du Nord reste une province romaine prospère pendant six siècles.
Ironiquement, Carthage renaît un siècle plus tard. Jules César puis Auguste fondent une colonie romaine sur le site de l'ancienne cité en 46-29 av. J.-C. La "nouvelle" Carthage romaine devient l'une des plus grandes villes de l'Empire, capitale de la province d'Afrique proconsulaire. Elle ne sera définitivement détruite qu'en 698 apr. J.-C. par la conquête arabe.
La destruction de Carthage souleva des controverses morales dès l'Antiquité. Scipion Émilien lui-même, selon Polybe (qui était présent), pleura en contemplant les ruines en flammes, méditant sur le sort des empires et craignant qu'un jour Rome connaisse le même destin. Cette réflexion sur la fragilité des civilisations reste l'un des moments les plus poignants de l'historiographie antique.
Le saviez-vous ?
Scipion Émilien, contemplant Carthage en flammes au printemps 146 av. J.-C., aurait pleuré et cité un vers d'Homère sur la chute de Troie : "Un jour viendra où la sainte Ilion périra." L'historien Polybe, présent à ses côtés, lui demanda pourquoi il pleurait. Scipion répondit : "C'est un grand moment, Polybe, mais j'ai peur ; un pressentiment me dit qu'un jour le même sort sera réservé à ma patrie." Cette scène, rapportée par Polybe et reprise par Appien, illustre la conscience qu'avaient les Romains les plus lucides de la précarité de toute puissance. La prophétie de Scipion se réalisa six siècles plus tard, quand Rome tomba à son tour.
Généraux impliqués
Batailles liées
Questions fréquentes
Pourquoi Rome décida-t-elle de détruire Carthage cinquante ans après Zama ?
Après la défaite de Zama (202 av. J.-C.), Carthage avait connu une renaissance économique remarquable grâce au commerce et à l'agriculture. Sa prospérité renaissante inquiétait Rome, symbolisée par la formule de Caton l'Ancien : "Carthago delenda est" (Carthage doit être détruite). Le prétexte fut la guerre de Carthage contre le roi numide Massinissa en 150, violant le traité qui interdisait à Carthage de faire la guerre sans autorisation romaine. Mais la raison profonde était la volonté d'éliminer définitivement un rival potentiel et de s'emparer du riche territoire nord-africain.
Comment les Carthaginois se préparèrent-ils à résister sans armes ?
Quand les Carthaginois apprirent que Rome exigeait l'abandon de leur ville, après avoir déjà livré leurs armes et leur flotte, ils se lancèrent dans une mobilisation désespérée. Selon Appien, toute la population se mit à fabriquer des armes : les temples et les places publiques furent convertis en ateliers, produisant 300 épées, 500 javelots et 1 000 projectiles de catapulte par jour. Les femmes coupèrent leurs cheveux pour tresser des cordes pour les arcs et les catapultes. Les esclaves furent affranchis et armés. Cette mobilisation totale permit à Carthage de résister pendant trois ans.
Scipion Émilien était-il le petit-fils de Scipion l'Africain ?
Scipion Émilien n'était pas le petit-fils biologique de Scipion l'Africain, mais son petit-fils adoptif. Né Publius Cornelius Aemilianus (fils de Paul Émile, le vainqueur de Pydna en 168 av. J.-C.), il fut adopté par le fils de Scipion l'Africain, devenant ainsi membre de la gens Cornelia. Cette adoption lui conférait le prestige du nom de Scipion, ce qui n'était pas anodin pour commander la guerre contre Carthage : son grand-père adoptif avait vaincu Hannibal à Zama cinquante ans plus tôt. Scipion Émilien est parfois appelé "Scipion le Second Africain" pour le distinguer de son aïeul.