Ère Contemporaine
Siège de Sébastopol
Du 17 octobre 1854 au 9 septembre 1855, 175 000 soldats franco-britanniques assiègent Sébastopol, défendue par 85 000 Russes sous l'ingénieur Totleben. Le siège dure 349 jours. La prise de la tour Malakoff par les Français de Mac-Mahon scelle la victoire alliée et marque la fin de la guerre de Crimée.
Forces en Présence
Coalition (France, Royaume-Uni, Sardaigne, Empire ottoman)
Commandant : Saint-Arnaud, Pélissier, Mac-Mahon, Raglan, Codrington
Empire russe
Commandant : Menchikov, Gortchakov, Eduard Totleben (génie)
« Plus long siège du XIXe siècle, qui scelle la défaite russe en Crimée et précipite les grandes réformes d'Alexandre II. »
Publié le 2 mai 2026
Contexte
La guerre de Crimée naît d'un conflit religieux qui dégénère en affrontement géopolitique. En 1853, Nicolas Ier de Russie revendique le protectorat sur les chrétiens orthodoxes de l'Empire ottoman et l'accès aux Lieux saints de Jérusalem. Napoléon III, soucieux de défendre les catholiques, conteste. Mais derrière la querelle des Lieux saints, l'enjeu réel est le détroit du Bosphore : Saint-Pétersbourg veut un accès libre à la Méditerranée, Londres et Paris veulent en empêcher.
L'Empire ottoman, "homme malade de l'Europe" selon le mot de Nicolas Ier, déclare la guerre à la Russie en octobre 1853. La flotte ottomane est anéantie à Sinope le 30 novembre par l'amiral Nakhimov, ce qui déclenche l'intervention franco-britannique. Mars 1854 : la France et le Royaume-Uni déclarent la guerre à la Russie. Le royaume de Sardaigne, désirant la reconnaissance européenne pour son projet d'unité italienne, rejoint la coalition en 1855.
La stratégie alliée vise Sébastopol, principale base navale russe en mer Noire, située sur la côte sud-ouest de la Crimée. Détruire la flotte russe et raser l'arsenal sebastopolitain enverrait à Saint-Pétersbourg un signal stratégique sans appel : la Russie sera contenue.
Le 14 septembre 1854, 60 000 soldats franco-britanniques débarquent à Yevpatoria, à 50 kilomètres au nord de Sébastopol. Le 20 septembre, ils battent l'armée russe sur l'Alma. Mais au lieu d'attaquer immédiatement la ville (qui n'est alors défendue que par 17 000 hommes et des fortifications inachevées), le commandement allié hésite, contourne par le sud, et établit son siège fin septembre. Erreur capitale : les Russes utilisent ce répit pour transformer Sébastopol en forteresse. Le génie militaire Eduard Totleben, réquisitionné en urgence, conçoit un système de bastions, redoutes, lignes de tranchées et casemates qui résistera onze mois.
Le commandant de l'armée russe en Crimée, le prince Menchikov, se replie à l'intérieur des terres, laissant Sébastopol à sa garnison renforcée par les marins de la flotte (35 000 hommes au total). Mais Menchikov harcèle l'arrière-pays allié. Les batailles de Balaklava (25 octobre 1854, Charge de la Brigade légère britannique immortalisée par Tennyson) et d'Inkerman (5 novembre 1854) montrent que la prise de Sébastopol ne sera pas une promenade. L'hiver 1854-1855 est terrible. Les troupes alliées campent dans la boue glacée. Le typhus, le choléra, la dysenterie, la gangrène déciment plus que les balles russes.
Déroulement
Le siège dure 349 jours, du 17 octobre 1854 au 9 septembre 1855. Sébastopol est défendue par cinq grandes redoutes positionnées sur les hauteurs au sud de la ville : le Grand Redan, le Petit Redan, le bastion central, la Tour Malakoff, et la position du Mât (Flag Staff Bastion). La Tour Malakoff, sur la cote 49, domine le port et constitue la clé du dispositif. Tant que Malakoff tient, la ville tient.
Les bombardements alliés se succèdent. Premier grand bombardement les 17-19 octobre 1854 : 50 000 obus tirés. Mais les Russes réparent les brèches plus vite que les alliés ne les ouvrent. Totleben travaille la nuit, réorganise les défenses, ajoute des contre-mines, des galeries souterraines, des batteries en ricochet. La supériorité technique alliée (canons rayés français, fusils Minié britanniques) est neutralisée par l'ingéniosité défensive russe.
Le maréchal de Saint-Arnaud, commandant français initial, meurt du choléra le 29 septembre 1854, peu après l'Alma. Il est remplacé par Canrobert, qui adopte une approche prudente. Lord Raglan, commandant britannique, meurt le 28 juin 1855. Pélissier le remplace côté français en mai 1855 et change la stratégie : assauts directs sur Malakoff au lieu d'usure prolongée.
L'hiver 1854-1855 a tué plus de soldats que les combats. Sur 35 000 morts britanniques pendant la guerre, 25 000 sont morts de maladie, 10 000 au combat. Florence Nightingale, infirmière britannique, débarque à Scutari avec 38 collaboratrices et révolutionne la médecine militaire en réduisant le taux de mortalité hospitalier de 42 à 2 pour cent. Sa "Lampe" devient un symbole. Côté français, Larrey et les médecins militaires inventent la chirurgie de guerre moderne.
Le 7 juin 1855, les Français prennent les ouvrages avancés du Mamelon Vert et les Carrières. Le Petit Redan est bombardé en miettes. La Tour Malakoff devient l'enjeu décisif. Premier assaut français le 18 juin (anniversaire de Waterloo, choisi par Pélissier) : échec sanglant, 4 000 morts. Tolstoï, alors lieutenant d'artillerie russe à Sébastopol, écrit ses Récits de Sébastopol qui le rendront célèbre.
Le 16 août, Gortchakov, qui a remplacé Menchikov, lance une dernière contre-offensive sur la Tchernaïa. Échec coûteux. Le 5 septembre, les alliés ouvrent leur dernier bombardement : 800 canons tirent 165 000 obus en quatre jours. Le 8 septembre 1855, à midi, les Français de la division Mac-Mahon et des zouaves se ruent sur la Tour Malakoff. En vingt-cinq minutes, la position tombe. Mac-Mahon, dans le bastion conquis, prononce la phrase qui passera à la postérité : "J'y suis, j'y reste". Il refuse de céder à un ordre de Pélissier qui voulait l'évacuer face à une contre-attaque russe.
Avec Malakoff prise, Sébastopol est intenable. Gortchakov ordonne le retrait dans la nuit du 8 au 9 septembre. Les Russes incendient leur arsenal, sabordent leurs derniers navires dans le port, et évacuent par un pont flottant vers la côte nord. À l'aube du 9 septembre, Sébastopol est aux alliés.
Conséquences
Le traité de Paris (30 mars 1856) consacre la défaite russe. La mer Noire est déclarée neutre, démilitarisée. La Russie perd son protectorat sur les Balkans. Les principautés roumaines (Moldavie, Valachie) gagnent l'autonomie, prélude à l'unification roumaine. L'Empire ottoman est officiellement intégré au "concert européen" : c'est la première fois qu'une puissance non chrétienne reçoit ce statut.
Pour la Russie, c'est une humiliation profonde. Nicolas Ier est mort en mars 1855, dévasté par les revers de Crimée. Son fils Alexandre II hérite d'un empire en crise. Les leçons de Sébastopol (infériorité technologique russe, lenteur des transmissions, faiblesse de l'industrie) accélèrent les "grandes réformes" : abolition du servage en 1861, modernisation de l'armée, réformes judiciaires, autonomie locale. La défaite enclenche la transition vers une Russie modernisée, qui deviendra industrielle à la fin du siècle.
Pour la France, Sébastopol est l'apogée du Second Empire. Napoléon III obtient enfin la reconnaissance européenne. Le traité de Paris est négocié dans la capitale française. Mac-Mahon, Bosquet, Pélissier, Canrobert deviennent des héros nationaux. Les zouaves, ces régiments d'infanterie nord-africains aux uniformes pittoresques, entrent dans la légende. Mais les pertes françaises sont colossales : 95 000 morts dont 75 000 de maladie. La gloire a coûté cher.
Pour le Royaume-Uni, Sébastopol révèle l'incompétence de l'aristocratie militaire. La Charge de la Brigade légère à Balaklava, mal commandée, devient le symbole d'un système où la naissance prime sur la compétence. Les réformes de l'armée britannique commencent en 1856 (commission Cardwell) : abolition de l'achat des grades, professionnalisation, réorganisation logistique.
Sur le plan technique, la guerre de Crimée est la première guerre "moderne" : usage massif des chemins de fer (les Britanniques construisent une voie ferrée Balaklava-Sébastopol pour leurs munitions), du télégraphe (informations en direct entre Crimée et Londres), de la photographie (Roger Fenton documente le siège), de la cuirasse navale (premiers blindages des navires français comme la Dévastation), du fusil rayé. Tactiquement, le siège annonce déjà la guerre de tranchées qui dévastera la Première Guerre mondiale soixante ans plus tard.
Florence Nightingale fonde le nursing moderne. Tolstoï écrit Sébastopol. Tennyson immortalise Balaklava ("The Charge of the Light Brigade"). La guerre de Crimée a façonné autant la culture militaire que la doctrine de l'OTAN moderne.
Le saviez-vous ?
Le 10 septembre 1855, lendemain de la chute de Malakoff, le général Mac-Mahon refuse d'évacuer la position malgré un ordre direct du maréchal Pélissier qui craignait une explosion russe. Mac-Mahon répond par message au coureur : "J'y suis, j'y reste". La phrase fait le tour de l'armée française dans la journée et de la presse mondiale dans la semaine. Elle entre dans la culture politique française comme symbole de fermeté inflexible. Quinze ans plus tard, lorsque Mac-Mahon devient président de la République en 1873, ses opposants la lui retournent ironiquement à chaque crise. Pourtant, le 24 mai 1873, il l'utilise lui-même pour justifier son maintien au pouvoir contre les républicains. La phrase devient une devise gravée sur la salle d'armes de Saint-Cyr.
Généraux impliqués
Les fiches de ces généraux ne sont pas encore disponibles.
Batailles liées
Questions fréquentes
Combien de temps a duré le siège de Sébastopol ?
Le siège de Sébastopol a duré 349 jours, du 17 octobre 1854 au 9 septembre 1855. C'est l'un des sièges les plus longs de l'histoire militaire moderne. Pendant ces onze mois, les forces alliées (France, Royaume-Uni, Sardaigne, Empire ottoman) bombardent la ville à plusieurs reprises. Les Russes, sous l'ingénieur Eduard Totleben, réorganisent leurs défenses chaque nuit et reconstruisent les fortifications endommagées. La prise de la tour Malakoff par les Français de Mac-Mahon le 8 septembre 1855 force l'évacuation russe dans la nuit suivante.
Qui était Florence Nightingale ?
Florence Nightingale (1820-1910) est une infirmière britannique qui révolutionne la médecine militaire pendant la guerre de Crimée. Issue de l'aristocratie anglaise, elle débarque à l'hôpital militaire de Scutari (Istanbul) en novembre 1854 avec 38 collaboratrices. Elle applique des principes d'hygiène modernes (lavage des mains, ventilation, eau potable, isolement des malades infectieux) qui font chuter le taux de mortalité hospitalier de 42 à 2 pour cent en six mois. Surnommée "the Lady with the Lamp" (la Dame à la lampe) pour ses tournées nocturnes, elle fonde après-guerre la première école d'infirmières au monde à St Thomas Hospital de Londres en 1860. Elle est considérée comme la fondatrice du nursing moderne.
Que signifie "J'y suis, j'y reste" ?
"J'y suis, j'y reste" est la phrase prononcée par Patrice de Mac-Mahon le 8 septembre 1855, après la prise de la tour Malakoff. Le maréchal Pélissier lui ordonne d'évacuer la position face à une éventuelle contre-attaque russe. Mac-Mahon refuse par message au coureur. La phrase devient immédiatement célèbre dans toute la France. Elle entre dans la culture politique française comme symbole de fermeté inflexible. Vingt ans plus tard, lorsque Mac-Mahon devient président de la République (1873-1879), ses opposants la lui retournent ironiquement. La phrase est aujourd'hui gravée dans la salle d'armes de Saint-Cyr et utilisée dans le langage courant.