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Ère Contemporaine

Bataille de Balaclava

25 octobre 1854·Vallées au nord du port de Balaklava, Crimée

Pendant le siège de Sébastopol, le général russe Liprandi attaque les redoutes ottomanes au nord du port allié de Balaklava. La défense alliée tient grâce à la "Thin Red Line" du 93e Highlanders, puis à la charge victorieuse de la Brigade lourde. Mais une mauvaise interprétation des ordres lance la Brigade légère contre des batteries russes frontales. 670 cavaliers chargent. 110 meurent en vingt minutes.

Forces en Présence

Forces alliées (Royaume-Uni, France, Empire ottoman)

Commandant : Lord Raglan

Effectifs20 000 hommes (4 500 cavaliers britanniques, contingents français et turcs)
Pertes615 tués et blessés

Empire russe

Commandant : Pavel Liprandi

Effectifs25 000 hommes (cavalerie cosaque, infanterie, artillerie)
Pertes627 tués et blessés
Effectifs & Pertes
Forces alliées (Royaume-Uni, France, Empire ottoman)(vaincu)Empire russe(vaincu)
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« Bataille indécise célèbre pour la charge tragique de la Brigade légère britannique. »

Publié le 8 mai 2026

02 — Chapitre

Contexte

La guerre de Crimée (1853-1856) est le premier grand conflit européen depuis 1815. Elle oppose une coalition formée par la France, le Royaume-Uni, l'Empire ottoman et le Piémont-Sardaigne à l'Empire russe de Nicolas Ier. Les causes en sont multiples. Le tsar revendique la protection des chrétiens orthodoxes des Lieux saints, alors sous suzeraineté ottomane. La France, sous Napoléon III, défend les droits des catholiques. La Russie occupe les principautés du Danube en 1853, déclenchant la guerre russo-turque, puis l'intervention franco-britannique en mars 1854.

Après plusieurs mois d'opérations sur le Danube et en mer Noire, les Alliés décident de frapper le coeur de la puissance russe en mer Noire : la base navale de Sébastopol, en Crimée. 60 000 hommes débarquent à Eupatoria le 14 septembre 1854. Le 20 septembre, ils écrasent l'armée russe du prince Mentchikov à l'Alma, ouvrant la route de Sébastopol. Mais au lieu d'attaquer la ville immédiatement, les Alliés contournent par le sud pour s'établir dans le port de Balaklava (côté britannique) et la baie de Kamiesch (côté français).

Le siège de Sébastopol commence le 17 octobre 1854 par un grand bombardement allié. Les Russes, sous l'amiral Kornilov puis le général Tottleben, se révèlent excellents fortificateurs. Les défenses se renforcent jour après jour. Le siège va durer 349 jours.

Pendant que le siège s'enlise, les Russes lancent plusieurs tentatives pour rompre l'investissement par l'extérieur. La cible la plus tentante est Balaklava, port étroit qui sert de base logistique aux Britanniques. La perte de Balaklava paralyserait l'effort britannique sur le siège. Le 25 octobre 1854, le général Pavel Liprandi attaque avec 25 000 hommes les positions alliées qui couvrent la route de Balaklava.

Ces positions reposent sur six redoutes construites à la hâte sur la chaîne de hauteurs des "Causeway Heights", au nord de la vallée de Balaklava. Les redoutes sont défendues par des contingents ottomans (environ 1 000 hommes) appuyés par quelques pièces d'artillerie britannique. En réserve sur le flanc ouest, le 93e Highland Regiment du général Colin Campbell tient la route directe vers Balaklava. La cavalerie britannique (Brigade lourde sous Scarlett et Brigade légère sous Cardigan) est cantonnée dans la vallée nord. L'ensemble est sous le commandement de Lord Raglan, vétéran de Waterloo, et de Lord Lucan, général de cavalerie. La structure de commandement britannique est dysfonctionnelle : Lucan déteste son beau-frère Cardigan, à qui il transmet les ordres avec mauvaise grâce.

03 — Chapitre

Déroulement

Vers 6 heures du matin le 25 octobre 1854, l'artillerie russe ouvre le feu sur les redoutes ottomanes. Les défenseurs, peu nombreux, sont écrasés par 30 canons russes en moins d'une heure. La cavalerie cosaque charge les redoutes 1, 2 et 3. Les Ottomans se débandent et fuient vers Balaklava. À 8 heures, les Russes contrôlent les Causeway Heights et capturent neuf canons britanniques laissés dans les redoutes. La voie semble ouverte sur le port allié.

Mais entre les Russes et Balaklava, sur la route directe, une seule unité fait barrage : 550 hommes du 93e Highland Regiment, écossais en kilt, commandés par Colin Campbell. Campbell, vétéran des Indes et d'Espagne, ordonne à ses hommes de se déployer non en carré (formation classique contre la cavalerie) mais en ligne sur deux rangs, sur 250 mètres. C'est techniquement insuffisant pour résister à une charge. Mais Campbell parie sur la puissance de feu de ses fusils Minié, dotés de balles à culot expansif tirées avec précision à 300 mètres.

Les Russes lancent leur charge, 400 hussards et cosaques. Ils dévalent la pente vers la "ligne rouge mince" (Thin Red Line), comme l'a baptisée William Howard Russell, correspondant du Times présent sur les hauteurs. Les Highlanders tirent trois salves successives à 300, 200 et 100 mètres. Les hussards russes hésitent, vacillent, font demi-tour. La charge échoue. La défense de Balaklava est sauvée par cette ligne sur deux rangs, qui deviendra l'image culte de la guerre de Crimée.

Vers 9h30, une seconde phase commence. Liprandi engage 3 000 cavaliers russes dans la vallée nord, où la Brigade lourde britannique de Scarlett est positionnée. Scarlett dispose de seulement 800 cavaliers (Royal Dragoons, 6e Inniskilling, Scots Greys, 4e Dragoon Guards). Mais il prend l'initiative. Sans attendre l'ordre, il charge les Russes alors qu'ils descendent encore la pente, ce qui annule leur avantage de l'élan. Le choc est frontal. Pendant huit minutes, les sabres fendent les têtes et les torses. Les Russes, surpris par l'agressivité britannique, reculent et fuient vers le nord. La Brigade lourde a tenu. Cette charge, oubliée du grand public, est pourtant un succès tactique remarquable.

C'est alors que survient la tragédie célèbre. Lord Raglan, depuis les hauteurs, observe les Russes commencer à évacuer les neuf canons britanniques capturés dans les redoutes. Il transmet à Lucan un ordre par écrit, porté par le capitaine Nolan : "Lord Raglan désire que la cavalerie avance rapidement vers le front, et empêche l'ennemi d'emporter les canons." Mais l'ordre, vague, ne précise pas quels canons. De sa position en contrebas, Lucan ne voit pas les redoutes des Causeway Heights où sont les canons capturés. Il voit en revanche, à un kilomètre et demi devant lui, les batteries russes principales placées au fond de la vallée nord, encadrées de bataillons d'infanterie et d'artillerie sur les pentes adjacentes.

Lucan demande des précisions à Nolan. Le capitaine, agacé par ce qu'il considère comme une lenteur inacceptable, désigne d'un geste large l'ensemble de la vallée et lance : "Voilà, milord, voilà votre ennemi, voilà vos canons." Lucan transmet l'ordre à Cardigan, qui commande la Brigade légère (670 cavaliers) : charger les batteries russes. Cardigan proteste mollement, conscient de l'absurdité tactique. Mais il obéit.

À 11h10, la Brigade légère s'ébranle. Cinq régiments en ligne : 13e Dragons légers, 17e Lanciers, 11e Hussards, 4e Dragons légers, 8e Hussards. Une colonne d'élite cavalière, formée des plus beaux régiments de Sa Majesté. Ils chargent à 11 km/h dans la "vallée de la mort", encadrée de feu. Les batteries russes du fond tirent des boulets et de la mitraille. Les bataillons d'infanterie sur les pentes tirent des fusils Minié. Le capitaine Nolan, qui galope en tête, est tué le premier par un éclat d'obus.

En vingt minutes, la Brigade légère atteint les batteries russes au fond de la vallée. Les 195 cavaliers survivants sabrent les artilleurs, dispersent une charge de cosaques contre-offensifs, puis font demi-tour. Le retour, sous le feu de tous les côtés, est encore plus meurtrier. À 11h45, Cardigan ramène 195 cavaliers. 110 sont morts, 161 blessés, 60 prisonniers. 375 chevaux sont perdus. La charge n'a servi à rien tactiquement. Les Russes restent sur leurs positions.

04 — Chapitre

Conséquences

Tactiquement, la bataille de Balaclava est indécise. Les Alliés ont tenu Balaklava grâce à la "Thin Red Line" et à la charge de la Brigade lourde. Les Russes ont conservé les Causeway Heights et les neuf canons capturés. Pour Liprandi, c'est une victoire partielle qui n'a pas atteint l'objectif principal (briser le siège de Sébastopol). Pour les Alliés, l'échec de la Brigade légère pèse sur le moral.

Le retentissement de la charge de la Brigade légère devient immense. William Howard Russell, dépêché du Times, télégraphie un récit dramatique qui paraît à Londres deux semaines plus tard. C'est la première guerre couverte par la presse moderne. Le télégraphe et la photographie (Roger Fenton) rendent les opérations militaires visibles au public en quelques jours. Les Britanniques sont scandalisés par l'absurdité de la charge et la dysfonction du commandement. L'opinion publique exige des comptes. Lord Raglan meurt en juin 1855, brisé. Lord Lucan est rappelé en disgrâce. Cardigan, paradoxalement, devient un héros pour avoir mené physiquement la charge.

Le poète lauréat Alfred Tennyson, frappé par les dépêches du Times, compose en quelques minutes The Charge of the Light Brigade le 2 décembre 1854. Le poème, publié le 9 décembre, devient instantanément l'un des plus célèbres de la littérature britannique : "Theirs not to reason why, theirs but to do and die." (Ce n'est pas à eux de demander pourquoi, c'est à eux d'agir et de mourir.) Le texte transforme une catastrophe militaire en symbole de l'obéissance héroïque. Cette interprétation polit la mémoire britannique de la guerre.

Sur le plan militaire, Balaklava enseigne plusieurs leçons importantes. La première : les ordres écrits doivent être précis. Aucune armée moderne ne tolérera désormais des transmissions aussi vagues que celle de Raglan. La seconde : la cavalerie de choc, même sous le feu d'artillerie, peut encore percer si elle est bien menée (la Brigade légère atteint physiquement les batteries russes). Mais les pertes deviennent prohibitives : 50% en vingt minutes. La cavalerie comme arme principale est vouée à disparaître au cours du XIXe siècle, remplacée par l'infanterie à fusil rayé puis par l'artillerie quick-firing.

La guerre de Crimée se prolonge encore 18 mois après Balaklava. Le siège de Sébastopol s'achève le 8 septembre 1855 avec la prise de la tour Malakoff par le général Mac-Mahon ("J'y suis, j'y reste"). La paix de Paris (30 mars 1856) impose à la Russie la démilitarisation de la mer Noire et la fin de son influence sur les principautés danubiennes. C'est la première grande défaite russe depuis Charles XII en 1709, et un tournant qui pousse Alexandre II à entreprendre la grande réforme de 1861 (abolition du servage) pour moderniser un empire perçu comme arriéré.

À long terme, Balaklava entre dans la mythologie britannique comme symbole du courage discipliné des troupes, malgré l'incompétence du commandement. La phrase "Into the valley of Death rode the six hundred" devient un lieu commun de la littérature anglaise. Les régiments de la Brigade légère portent encore aujourd'hui des distinctions honorifiques liées à cette charge. Le Crimean War Memorial à Londres et plusieurs monuments en Grande-Bretagne perpétuent la mémoire des hommes tombés ce jour d'octobre 1854.

05 — Anecdote

Le saviez-vous ?

Le poème The Charge of the Light Brigade d'Alfred Tennyson, écrit le 2 décembre 1854 et publié une semaine plus tard, fut composé en quelques minutes après la lecture du dépêche du Times signée William Howard Russell. Tennyson, alors poète lauréat, fut frappé par une phrase de l'article qui décrivait l'absurdité de la charge : "Some one had blundered" (Quelqu'un avait gaffé). Il en fit le refrain central du poème. Les vers les plus célèbres ("Theirs not to reason why, theirs but to do and die" et "Into the valley of Death rode the six hundred") devinrent des lieux communs de la littérature anglaise. Le poème fut traduit en plusieurs langues, mis en musique, gravé sur des monuments. Il transforma définitivement le souvenir d'une catastrophe militaire en symbole d'obéissance héroïque. Près de quarante ans plus tard, en 1890, à la demande des survivants âgés de la charge, Tennyson écrira une suite, The Charge of the Heavy Brigade, pour rendre justice à la charge de Scarlett également victorieuse mais moins célébrée. Le grand public n'en retint pourtant que le premier poème.

Généraux impliqués

Forces alliées (Royaume-Uni, France, Empire ottoman) :
Lord Raglan
Empire russe :
Pavel Liprandi

Les fiches de ces généraux ne sont pas encore disponibles.

Batailles liées

06 — Questions

Questions fréquentes

Pourquoi la Brigade légère a-t-elle chargé les mauvais canons ?

La charge de la Brigade légère résulte d'une erreur de transmission d'ordres. Lord Raglan, depuis les hauteurs, voulait empêcher les Russes d'emporter les neuf canons britanniques capturés dans les redoutes ottomanes. Son ordre écrit, porté par le capitaine Nolan, parlait simplement de "canons" sans précision. Lord Lucan, depuis sa position en contrebas, ne voyait pas les redoutes mais voyait les batteries russes au fond de la vallée nord. Quand il demanda des précisions à Nolan, celui-ci, agacé, désigna d'un geste large la vallée entière. Lucan transmit alors l'ordre à Cardigan : charger les batteries du fond. La Brigade légère galopa sous le feu croisé pendant 1,5 km, perdant 271 hommes en vingt minutes pour aucun gain tactique.

Qu'est-ce que la Thin Red Line ?

La "Thin Red Line" (ligne rouge mince) désigne le déploiement du 93e Highland Regiment du général Colin Campbell le 25 octobre 1854. Face à 400 cavaliers russes qui chargeaient vers Balaklava, Campbell ordonna à ses 550 Highlanders de se déployer en ligne sur deux rangs (et non en carré classique), sur 250 mètres. La supériorité de feu des fusils Minié à culot expansif permit aux Highlanders de stopper les hussards russes par trois salves successives à 300, 200 et 100 mètres. Le correspondant du Times, William Howard Russell, baptisa cette défense la "thin red streak tipped with steel" (la mince traînée rouge à pointe d'acier), formule popularisée comme "Thin Red Line". Elle devint le symbole du courage disciplinaire britannique.

Qui a gagné la bataille de Balaklava ?

Aucun camp n'a remporté une victoire claire à Balaklava. Tactiquement, les Alliés ont tenu leur position principale (le port de Balaklava) grâce à la Thin Red Line et à la charge victorieuse de la Brigade lourde. Les Russes ont conservé les Causeway Heights et les neuf canons britanniques capturés dans les redoutes ottomanes. Stratégiquement, l'objectif russe (briser le siège de Sébastopol) n'a pas été atteint. Le siège continuera 318 jours après Balaklava, jusqu'à la chute de la ville en septembre 1855. La bataille reste donc indécise sur le terrain, mais elle est devenue célèbre par la charge tragique de la Brigade légère et son retentissement médiatique grâce au télégraphe et au poème de Tennyson.