Époque Moderne
Bataille de Fraustadt
Le 2 février 1706, le général suédois Carl Gustaf Rehnskiöld anéantit une armée saxonne-russe deux fois supérieure en nombre près de Fraustadt, en Silésie. L'attaque suédoise, lancée à l'aube sur un terrain gelé, disloque les lignes alliées en moins de deux heures. La quasi-totalité de l'armée saxonne est tuée, capturée ou dispersée.
Forces en Présence
Armée suédoise
Commandant : Carl Gustaf Rehnskiöld
Armée saxonne-russe
Commandant : Johann Matthias von der Schulenburg
« Victoire suédoise écrasante à un contre deux, Fraustadt est l'un des triomphes tactiques les plus complets de la Grande Guerre du Nord et démontre la supériorité du système militaire caroléen. »
Contexte
La Grande Guerre du Nord entre dans sa sixième année. Depuis 1700, Charles XII de Suède mène une campagne pour briser la coalition formée contre lui par la Russie de Pierre le Grand, le Danemark-Norvège de Frédéric IV et la Saxe-Pologne d'Auguste II. Le Danemark a été éliminé dès 1700 par un débarquement audacieux près de Copenhague. La Russie a subi l'humiliation de Narva la même année. Reste Auguste II.
Auguste II est un adversaire coriace, pas par ses talents militaires (médiocres), mais par sa capacité à lever de nouvelles armées après chaque défaite. Électeur de Saxe et roi élu de Pologne, il dispose des ressources financières de la Saxe et du soutien diplomatique de la France et de la Russie. Charles XII a envahi la Pologne en 1702, remporté les batailles de Kliszów (1702) et Punitz (1704), mais Auguste refuse de céder. Le roi suédois fait élire un roi fantoche, Stanislas Leszczyński, en 1704 : Auguste ne reconnaît rien.
Fin 1705, Charles XII concentre ses forces en Pologne orientale pour une offensive décisive contre la Saxe elle-même. Son plan : frapper directement le cœur du pouvoir d'Auguste. Mais une armée saxonne renforcée de contingents russes se rassemble en Silésie sous le commandement du général Schulenburg, vétéran des guerres d'Italie. Cette armée, forte de 18 000 à 20 000 hommes, menace le flanc suédois et pourrait couper les lignes de communication de Charles XII avec la Suède.
Rehnskiöld, l'un des meilleurs généraux suédois, reçoit l'ordre d'éliminer cette menace. Vétéran de Narva (1700), stratège froid et méthodique, il dispose de seulement 9 400 hommes : 5 700 fantassins et 3 700 cavaliers, avec deux misérables canons. Face à lui, Schulenburg aligne presque le double, avec 32 pièces d'artillerie. Sur le papier, la disproportion est accablante.
La position de Schulenburg, près de la petite ville de Fraustadt, est solide. Il déploie son armée en ligne sur un terrain ouvert, flancs protégés par des zones boisées. Les contingents russes, environ 5 000 hommes sous le général Rosén, tiennent l'aile gauche. Les Saxons occupent le centre et l'aile droite. L'artillerie couvre le front. Schulenburg a le temps, les canons, le nombre. Tout ce qui manque à Rehnskiöld.
Mais l'armée suédoise de 1706 est une machine de guerre sans équivalent en Europe. Le système caroléen, perfectionné sous Charles XII, repose sur un principe simple et brutal : l'attaque à outrance. L'infanterie suédoise ne tire pas de salves à distance. Elle avance au pas de charge, absorbe les pertes, délivre une seule volée à trente pas, puis fond sur l'ennemi à l'arme blanche. La pique et l'épée contre le mousquet. La vitesse et le choc contre le feu. Ce système exige un courage et une discipline hors du commun, mais contre des troupes moins résolues, l'effet est dévastateur.
Déroulement
L'aube du 2 février 1706 est glaciale. Le thermomètre descend bien en dessous de zéro. Le sol est gelé dur, la neige recouvre la plaine de Fraustadt. Rehnskiöld aligne ses 9 400 hommes face aux positions de Schulenburg. Deux canons suédois contre trente-deux saxons. La partie semble perdue d'avance.
Rehnskiöld a étudié le dispositif ennemi et repéré une faille. Les contingents russes sur l'aile gauche de Schulenburg et les Saxons au centre sont séparés par un léger intervalle. Les zones boisées sur les flancs, que Schulenburg croit protectrices, offrent aussi un couvert pour des troupes d'encerclement. Le plan suédois est audacieux : attaque frontale au centre pour fixer l'ennemi, double enveloppement par les ailes avec la cavalerie.
Vers 8 heures du matin, l'artillerie saxonne ouvre le feu. Les boulets labourent les rangs suédois. Rehnskiöld ne répond pas : ses deux canons seraient dérisoires. Il ordonne l'avance générale. L'infanterie suédoise se met en marche, droit sur les canons ennemis.
## L'effondrement de l'aile gauche saxonne
L'aile droite suédoise, composée de cavalerie sous le général Hummerhielm, contourne le flanc gauche ennemi en longeant la lisière des bois. Les cavaliers suédois tombent sur les contingents russes de Rosén qui n'ont pas anticipé cette manœuvre. Le choc est terrible. La cavalerie suédoise charge sabre au clair dans le flanc exposé des bataillons russes. En quelques minutes, l'aile gauche alliée s'effondre. Les Russes, pris entre la cavalerie suédoise et la pression frontale, sont submergés.
## L'assaut de l'infanterie caroléenne
Au centre, l'infanterie suédoise poursuit son avance sous le feu des canons saxons. Les pertes s'accumulent, mais les rangs se resserrent et la marche continue. À trente pas des lignes saxonnes, les Suédois délivrent une volée coordonnée, puis se ruent à la baïonnette et à l'épée. Le choc de l'infanterie caroléenne est ce que les Saxons redoutent le plus. Les premières lignes saxonnes plient sous la violence de l'assaut.
Schulenburg tente de stabiliser son centre. Ses artilleurs continuent à tirer, certains à bout portant dans la mêlée. Mais le feu ami cause autant de pertes que l'ennemi dans la confusion. Les bataillons saxons du centre commencent à reculer, d'abord en ordre, puis de plus en plus vite.
## L'enveloppement par l'aile gauche
Simultanément, l'aile gauche suédoise, cavalerie et dragons, a contourné le flanc droit ennemi. La manœuvre est exécutée avec une précision remarquable. Quand cette cavalerie apparaît dans le dos des lignes saxonnes, c'est la panique. L'armée de Schulenburg est prise dans un étau : cavalerie suédoise sur les deux flancs et dans le dos, infanterie caroléenne qui pousse au centre.
## La déroute
En moins de deux heures, la bataille est terminée. L'armée saxonne-russe se disloque. Des régiments entiers se rendent. D'autres fuient à travers la plaine enneigée, poursuivis par la cavalerie suédoise. Schulenburg parvient à s'échapper avec une poignée de cavaliers, mais il abandonne la totalité de son artillerie, ses bagages et la masse de son infanterie.
Les pertes sont effroyables pour les vaincus. Entre 7 000 et 8 000 morts jonchent le champ de bataille gelé. Autant de prisonniers sont rassemblés par les Suédois. Les pertes suédoises, elles, sont minimes : environ 400 hommes tués ou blessés. Le ratio dépasse vingt contre un. Les contingents russes ont subi les pertes les plus lourdes, pris en étau sans possibilité de retraite.
Fraustadt est un chef-d'œuvre tactique. Rehnskiöld a exécuté un double enveloppement, manœuvre parmi les plus difficiles de l'art de la guerre, avec une armée deux fois inférieure en nombre. La vitesse d'exécution, la coordination entre infanterie et cavalerie, la discipline sous le feu : tout a fonctionné.
Conséquences
Fraustadt brise la dernière armée de campagne d'Auguste II à l'ouest de la Vistule. Sans troupes, sans artillerie, l'Électeur de Saxe n'a plus les moyens de défendre son propre territoire. Charles XII exploite immédiatement la victoire : en septembre 1706, l'armée suédoise envahit la Saxe elle-même. Auguste II, acculé, signe le traité d'Altranstädt (24 septembre 1706). Il renonce au trône de Pologne, reconnaît Stanislas Leszczyński et rompt son alliance avec Pierre le Grand. La Saxe est neutralisée.
Charles XII est au sommet de sa puissance. À 24 ans, il a mis hors jeu le Danemark, la Pologne et la Saxe. Seule la Russie résiste. L'Europe observe avec un mélange de fascination et d'inquiétude ce jeune roi guerrier qui semble invincible. Louis XIV, en pleine guerre de Succession d'Espagne, redoute une intervention suédoise en faveur des Alliés. L'empereur Joseph Ier ménage Charles XII pour éviter qu'il ne soutienne les protestants de Silésie.
Sur le plan militaire, Fraustadt confirme la redoutable efficacité du système caroléen. L'armée suédoise de 1706 est probablement la meilleure force de combat en Europe, homme pour homme. Discipline de fer, agressivité tactique, coordination interarmes : le modèle caroléen produit des résultats spectaculaires. Pourtant, cette même agressivité porte en elle les germes du désastre. Le système repose sur la supériorité qualitative des soldats suédois. Il suppose que l'ennemi fuira sous le choc de la charge. Quand l'adversaire tient bon, quand il dispose de retranchements solides et d'une artillerie écrasante, la charge à l'arme blanche se transforme en suicide.
C'est exactement ce qui se produira à Poltava trois ans plus tard. En 1709, l'armée suédoise, affaiblie, affamée, manquant de munitions, lancera la même charge frontale contre les retranchements russes de Pierre le Grand. Pierre a appris. Ses soldats ne fuient plus. L'infanterie suédoise sera fauchée par l'artillerie, encerclée par la cavalerie russe, anéantie. Rehnskiöld lui-même sera capturé à Poltava, prisonnier de guerre pendant treize ans.
Le contraste entre Fraustadt et Poltava illustre les limites d'une doctrine fondée exclusivement sur l'offensive. Fraustadt montre le système caroléen à son apogée, face à un ennemi qui s'effondre sous le choc. Poltava révèle sa fragilité face à un adversaire qui a appris à résister. En trois ans, la trajectoire de la Suède passe du zénith au crépuscule.
Rehnskiöld, artisan du triomphe de Fraustadt, deviendra l'une des victimes les plus emblématiques de Poltava. Libéré en 1719, il mourra en 1722, vieux soldat d'un empire effondré. Fraustadt reste sa plus grande victoire, preuve qu'un général de premier ordre peut compenser une infériorité numérique écrasante par l'audace, la vitesse et la maîtrise tactique.
Le saviez-vous ?
Le massacre des contingents russes après Fraustadt reste l'un des épisodes les plus sombres de la Grande Guerre du Nord. Selon plusieurs sources, des prisonniers russes furent exécutés après la bataille, peut-être plusieurs centaines. Les raisons invoquées varient : représailles pour des atrocités russes en Livonie, impossibilité de nourrir autant de captifs, ou simple brutalité d'une armée galvanisée par la victoire. Rehnskiöld ne fut jamais directement mis en cause, mais il ne fit rien pour empêcher les exécutions. L'épisode ternit une victoire tactiquement brillante et illustre la face sombre des guerres du XVIIIe siècle, où la distinction entre combattants et prisonniers restait fragile.
Généraux impliqués
Les fiches de ces généraux ne sont pas encore disponibles.
Batailles liées
Questions fréquentes
Comment Rehnskiöld a-t-il vaincu une armée deux fois supérieure à Fraustadt ?
Rehnskiöld a exécuté un double enveloppement, l'une des manœuvres les plus ambitieuses de l'art de la guerre. Il a fixé le centre ennemi avec son infanterie caroléenne, lancée au pas de charge selon la doctrine suédoise (une seule volée à trente pas, puis l'arme blanche). Simultanément, sa cavalerie a contourné les deux flancs de l'armée saxonne-russe, exploitant le couvert des bois. Quand les cavaliers suédois sont apparus dans le dos des lignes ennemies, la panique a transformé la retraite en déroute. La bataille a duré moins de deux heures.
Quel est le lien entre la bataille de Fraustadt et celle de Poltava ?
Fraustadt et Poltava forment les deux faces du système militaire caroléen. À Fraustadt (1706), la charge suédoise à l'arme blanche pulvérise une armée saxonne-russe : le système fonctionne à la perfection. À Poltava (1709), la même tactique se brise contre les retranchements russes de Pierre le Grand. L'armée suédoise, affaiblie et en infériorité numérique, est anéantie. Rehnskiöld, vainqueur de Fraustadt, est capturé à Poltava. Ces deux batailles illustrent les limites d'une doctrine fondée sur le choc : irrésistible face à un ennemi qui fuit, suicidaire face à un adversaire qui tient.
Quelles furent les conséquences politiques de la bataille de Fraustadt ?
Fraustadt détruit la dernière armée de campagne d'Auguste II de Saxe-Pologne. Privé de troupes, il ne peut défendre son propre électorat. Charles XII envahit la Saxe en septembre 1706 et impose le traité d'Altranstädt : Auguste renonce au trône de Pologne et rompt son alliance avec Pierre le Grand. La Suède atteint son apogée territorial et diplomatique. Seule la Russie reste en guerre. Cette victoire totale pousse Charles XII à envahir la Russie en 1708, décision qui mènera au désastre de Poltava et à la chute de l'Empire suédois comme grande puissance.