Époque Moderne — Bataille de Narva

Époque Moderne

Bataille de Narva

30 novembre 1700·Narva, Estonie

Le 30 novembre 1700, Charles XII attaque avec 8 000 Suédois l'armée russe de 37 000 hommes assiégeant la forteresse de Narva. Profitant d'une tempête de neige, les Suédois enfoncent les lignes russes, provoquant une déroute qui coûte à Pierre le Grand la quasi-totalité de son armée et de son artillerie.

Forces en Présence

✓ Vainqueur

Armée suédoise

Commandant : Roi Charles XII de Suède

EffectifsEnviron 8 000 à 8 500 hommes
Pertes667 morts, environ 1 200 blessés

Armée russe

Commandant : Duc Charles Eugène de Croÿ (commandant nominal), Boris Cheremetiev

Effectifs34 000 à 40 000 hommes
Pertes8 000 à 10 000 morts et blessés, 20 000 prisonniers, toute l'artillerie capturée

« Victoire spectaculaire de Charles XII contre une armée russe quatre à cinq fois supérieure en nombre, Narva révèle les faiblesses de l'armée de Pierre le Grand tout en renforçant le mythe d'invincibilité du roi de Suède. »

Contexte : Bataille de Narva

La bataille de Narva ouvre de manière fracassante la Grande Guerre du Nord (1700-1721), conflit qui oppose la Suède, puissance dominante de la Baltique, à une coalition formée par la Russie, le Danemark-Norvège et la Saxe-Pologne. À l'origine de cette guerre se trouve l'ambition de trois souverains qui veulent profiter de la jeunesse du nouveau roi de Suède, Charles XII, monté sur le trône en 1697 à l'âge de quinze ans, pour démanteler l'empire suédois de la Baltique.

Pierre Ier de Russie (Pierre le Grand) est le plus déterminé de ces adversaires. Depuis son voyage en Europe occidentale en 1697-1698, il est obsédé par la modernisation de son pays et par l'obtention d'un accès à la mer Baltique, indispensable au commerce et au développement de la Russie. Les provinces suédoises d'Ingrie et d'Estonie bloquent cet accès. Pierre a conclu une alliance secrète avec Auguste II de Saxe-Pologne et Frédéric IV de Danemark pour attaquer simultanément la Suède sur trois fronts.

La coalition attaque au début de 1700. Les Saxons assiègent Riga en Livonie, les Danois envahissent le Holstein-Gottorp (allié de la Suède), et Pierre le Grand lance ses troupes contre la forteresse suédoise de Narva en Estonie. Mais Charles XII, loin d'être le roi adolescent malléable que ses ennemis espéraient, se révèle un commandant militaire d'une audace extraordinaire. En août 1700, il débarque un corps expéditionnaire au Danemark et menace directement Copenhague, forçant Frédéric IV à signer la paix en quelques semaines. Puis il transporte son armée par mer jusqu'en Livonie.

L'armée russe qui assiège Narva est imposante sur le papier : entre 34 000 et 40 000 hommes selon les sources. Mais cette armée est de qualité médiocre. La réforme militaire de Pierre le Grand n'en est qu'à ses débuts. Les soldats sont mal entraînés, mal équipés et commandés par des officiers étrangers qui ne parlent pas russe. L'artillerie est obsolète, les poudres de mauvaise qualité. Pierre lui-même quitte le siège quelques jours avant la bataille, laissant le commandement au duc Charles Eugène de Croÿ, un officier saxon au service de la Russie.

Comment s'est déroulée la bataille ?

Charles XII arrive dans la région de Narva à la fin de novembre 1700 avec environ 8 000 à 8 500 hommes, soit une force quatre à cinq fois inférieure à l'armée russe. Ses conseillers lui recommandent la prudence, mais le jeune roi, âgé de dix-huit ans, est convaincu de la supériorité qualitative de ses troupes et décide d'attaquer immédiatement.

L'armée russe est déployée en arc de cercle autour de la forteresse de Narva, protégée par des retranchements de terre et de bois qui s'étendent sur environ sept kilomètres. Cette ligne, si elle est longue, est aussi une faiblesse : les troupes sont dispersées et les réserves insuffisantes pour colmater une brèche. Le duc de Croÿ, alerté de l'approche suédoise, tente de resserrer son dispositif, mais les ordres sont mal transmis et la confusion règne dans le camp russe.

Le matin du 30 novembre, une violente tempête de neige se lève, soufflant droit dans le visage des soldats russes. Charles XII saisit cette opportunité providentielle. Vers 14h00, il lance l'assaut en deux colonnes convergentes qui visent le centre de la ligne russe, là où elle forme un saillant. Les Suédois avancent en silence dans la neige tourbillonnante, invisibles jusqu'au dernier moment.

L'impact est dévastateur. Les deux colonnes percent simultanément les retranchements russes au centre. La surprise est totale ; les soldats russes, aveuglés par la neige, ne voient les Suédois que lorsqu'ils escaladent les palissades. La panique se propage instantanément. Le duc de Croÿ tente de rallier ses troupes, mais dans le chaos, les soldats russes, incapables de distinguer amis et ennemis dans la tempête, commencent à s'entre-tuer. De Croÿ et plusieurs officiers étrangers se rendent aux Suédois, préférant la captivité au lynchage par leurs propres troupes qui les accusent de trahison.

L'armée russe est coupée en deux par la percée suédoise. L'aile gauche, coincée entre les Suédois et la rivière Narova, est anéantie. Le pont sur la rivière s'effondre sous le poids des fuyards, noyant des centaines d'hommes. L'aile droite résiste plus longtemps, notamment les régiments de la Garde Preobrajenski et Semenovski, les unités d'élite de Pierre le Grand. Ces régiments, mieux entraînés, forment un carré et repoussent plusieurs assauts suédois jusqu'à la tombée de la nuit.

Le lendemain matin, les dernières forces russes capitulent. L'armée de Pierre le Grand a cessé d'exister en tant que force combattante. Charles XII autorise les soldats russes survivants à se retirer, mais sans armes, sans drapeaux et sans artillerie. La totalité des canons russes, environ 145 pièces, est capturée par les Suédois. Parmi les rares unités russes à avoir conservé leur honneur, les régiments de la Garde obtiennent le droit de se retirer avec leurs armes et leurs drapeaux, en reconnaissance de leur résistance courageuse.

Les conséquences historiques

La bataille de Narva est l'une des victoires les plus spectaculaires de l'histoire militaire européenne par la disproportion des forces en présence. Environ 8 000 Suédois ont mis en déroute une armée de 37 000 Russes, capturant 20 000 prisonniers, 145 canons et la quasi-totalité du matériel de guerre. Les pertes suédoises (667 morts et environ 1 200 blessés) sont dérisoires comparées à celles des Russes (8 000 à 10 000 morts et blessés).

La victoire a des conséquences paradoxales. Pour Charles XII, elle confirme un sentiment d'invincibilité qui s'avérera fatal. Méprisant désormais la Russie comme adversaire, il tourne ses forces contre Auguste II de Saxe-Pologne, consacrant les années suivantes à une campagne en Pologne et en Saxe au lieu de marcher sur Moscou. Cette décision stratégique donne à Pierre le Grand le temps précieux dont il a besoin.

Pierre le Grand, profondément humilié par la défaite, tire de Narva les leçons nécessaires avec une énergie extraordinaire. Il reconstruit entièrement son armée sur le modèle occidental, remplace les officiers étrangers par des Russes formés, modernise l'artillerie (en faisant fondre les cloches d'église pour couler de nouveaux canons) et réforme le système de recrutement. En quelques années, l'armée russe devient une force combattante redoutable.

Quand Charles XII se tourne enfin vers la Russie en 1708, il se retrouve face à un adversaire transformé. La catastrophe de Poltava en 1709, où l'armée suédoise est anéantie, inverse complètement l'issue de la Grande Guerre du Nord. Narva et Poltava forment ainsi un diptyque : la première montrant la Russie au plus bas de sa faiblesse militaire, la seconde révélant sa capacité de renaissance. Pierre le Grand aurait dit après Poltava : "Les Suédois nous ont appris à les vaincre."

Le saviez-vous ?

L'un des aspects les plus remarquables de la bataille de Narva est le rôle joué par la tempête de neige dans la victoire suédoise. Le blizzard, qui soufflait plein est, aveuglait complètement les soldats russes tournés vers l'ouest, dans la direction d'où les Suédois attaquaient. Les sentinelles russes ne virent littéralement rien jusqu'à ce que les assaillants escaladent les palissades. Cette circonstance météorologique renforça la conviction de Charles XII qu'il bénéficiait de la protection divine. Un autre épisode révélateur concerne le duc de Croÿ, le commandant nominal russe : lorsque la déroute devint évidente, il se rendit aux Suédois en déclarant qu'il préférait être leur prisonnier plutôt que de risquer d'être massacré par ses propres soldats. Plusieurs officiers étrangers au service de la Russie furent effectivement lynchés par des soldats russes qui les accusaient de trahison.

Généraux impliqués

Armée suédoise :
Roi Charles XII de Suède
Armée russe :
Duc Charles Eugène de Croÿ (commandant nominal)Boris Cheremetiev

Les fiches de ces généraux ne sont pas encore disponibles.

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Questions fréquentes

Comment Charles XII a-t-il vaincu une armée quatre fois plus nombreuse à Narva ?

La victoire suédoise à Narva repose sur plusieurs facteurs convergents. Charles XII exploita une violente tempête de neige soufflant dans le visage des Russes pour approcher sans être détecté. Il concentra son attaque en deux colonnes sur le centre de la ligne russe, longue de sept kilomètres, perçant les retranchements et coupant l'armée en deux. La supériorité qualitative des Suédois, soldats professionnels bien entraînés, fut décisive face à une armée russe encore mal réformée, avec des soldats inexpérimentés et des officiers étrangers incapables de communiquer. Le départ de Pierre le Grand avant la bataille et les querelles entre officiers russes aggravèrent la désorganisation. La panique se propagea si vite que les Russes commencèrent à s'entre-tuer dans la confusion.

Pourquoi Pierre le Grand a-t-il quitté Narva avant la bataille ?

Le départ de Pierre le Grand du siège de Narva, quelques jours avant l'attaque suédoise, reste un sujet de débat historique. Officiellement, le tsar se rendait à Novgorod pour hâter l'acheminement de renforts et de ravitaillement. Certains historiens estiment qu'il pressentait la défaite et voulait éviter d'être capturé, ce qui aurait été catastrophique pour la Russie. D'autres soulignent que Pierre avait confiance en la supériorité numérique de son armée et pensait que le siège pouvait se conduire sans sa présence. En tout cas, ce départ eut un effet désastreux sur le moral des troupes et laissa le commandement au duc de Croÿ, un étranger que les soldats russes ne connaissaient ni ne respectaient.

Quelles furent les conséquences de la bataille de Narva pour la Russie ?

Narva fut une catastrophe militaire pour la Russie mais un catalyseur de modernisation. Pierre le Grand perdit la quasi-totalité de son armée (20 000 prisonniers, 10 000 morts et blessés) et tous ses canons. Mais le tsar transforma cette humiliation en motivation. Il reconstruisit intégralement ses forces armées sur le modèle occidental, modernisa l'artillerie en fondant les cloches d'église pour couler des canons, forma des officiers russes et instaura un service militaire permanent. En quelques années, l'armée russe devint une force redoutable. L'erreur de Charles XII fut de mépriser la Russie après Narva et de ne pas exploiter sa victoire. Quand il envahit finalement la Russie en 1708, il se retrouva face à une armée transformée qui l'écrasa à Poltava en 1709.