Ère Contemporaine
Offensive du Têt
Le 30 janvier 1968, alors que les deux camps respectent la trêve du Nouvel An lunaire, 84 000 combattants vietcong et nord-vietnamiens attaquent simultanément 100 villes du Sud-Vietnam. Échec militaire (45 000 morts vietcong) mais victoire politique : Lyndon Johnson renonce à se représenter à la présidentielle et le retrait américain commence.
Forces en Présence
États-Unis et Vietnam du Sud (ARVN)
Commandant : William Westmoreland, Creighton Abrams
Vietcong et Armée Nord-Vietnamienne (NVA)
Commandant : Vo Nguyen Giap, Tran Van Tra
« Tournant médiatique de la guerre du Vietnam, qui retourne l'opinion américaine. »
Publié le 2 mai 2026
Contexte
En janvier 1968, la guerre du Vietnam dure depuis trois ans pour les Américains. Lyndon Johnson a engagé 525 000 hommes. Le général William Westmoreland, commandant en chef du MACV, multiplie les déclarations rassurantes : "We've got the enemy on the run". Le 21 novembre 1967, lors de son allocution devant le National Press Club, il affirme voir "la lumière au bout du tunnel". L'opinion américaine, lasse de la guerre mais convaincue de la victoire imminente, accepte l'effort.
Pourtant, à Hanoï, le général Vo Nguyen Giap et le politburo nord-vietnamien préparent l'inverse. Le général Nguyen Chi Thanh, mort en 1967, avait poussé pour une offensive générale visant à déclencher un soulèvement populaire au Sud. Sa thèse : les unités sud-vietnamiennes (ARVN) sont démoralisées, les villes contiennent des centaines de cellules vietcong dormantes. Il suffit d'une étincelle. Giap, plus prudent, redoute la riposte américaine mais accepte le plan, modifié.
Le siège de Khe Sanh, lancé le 21 janvier 1968 contre une base américaine isolée à la frontière laotienne, sert de leurre. Westmoreland, obsédé par la peur d'un nouveau Diên Biên Phu, concentre son attention et 6 000 marines sur Khe Sanh. Pendant ce temps, 84 000 combattants Vietcong et NVA s'infiltrent dans 100 villes du Sud-Vietnam. Ils utilisent les flots de civils qui rejoignent leur famille pour le Têt, le nouvel an lunaire vietnamien, traditionnellement période de trêve.
La trêve du Têt est annoncée par les deux camps. Les soldats sud-vietnamiens sont en permission. Les bases américaines sont à effectif réduit. Le 30 janvier 1968 à 3 heures du matin, alors que l'ambassade américaine à Saigon dort, le piège se referme.
Déroulement
L'attaque commence simultanément à travers tout le territoire sud-vietnamien. À Saigon, 19 commandos vietcong percent l'enceinte de l'ambassade américaine et tiennent la cour pendant six heures avant d'être éliminés. Les images, diffusées en direct par CBS, choquent l'Amérique. Le palais présidentiel, l'aéroport de Tan Son Nhut, le quartier général MACV, la radio nationale subissent des assauts coordonnés. Cinq jours de combats urbains au coeur de la capitale.
À Hué, ancienne capitale impériale, 7 500 nord-vietnamiens et vietcong prennent la Citadelle et tiennent la ville pendant 25 jours. C'est la bataille la plus longue et la plus sanglante. Le 1er Cavalry Division américaine et les marines y reprennent la ville maison par maison, dans un combat urbain auquel les Américains ne s'étaient jamais préparés. Les pertes sont lourdes : 216 marines tués, 1 364 blessés. Côté vietcong, 5 000 morts. Pendant la même période, les communistes exécutent entre 2 800 et 6 000 civils sud-vietnamiens, classés "ennemis de la révolution" : enseignants, fonctionnaires, prêtres catholiques, médecins. Les charniers de Hué resteront un crime de guerre largement occulté.
Pendant ce temps, à Khe Sanh, la base américaine résiste sous un bombardement de 1 300 obus par jour. Westmoreland, persuadé jusqu'au bout que c'est l'attaque principale, refuse de redéployer ses forces vers les villes. Cette confusion stratégique aggrave le choc politique de l'offensive.
Sur le plan militaire, l'offensive du Têt est un désastre tactique pour Hanoï. Le soulèvement populaire espéré ne se produit pas : les Sud-Vietnamiens, terrorisés par les massacres de Hué, restent du côté du gouvernement de Saigon. L'ARVN se bat mieux que prévu. Les combattants vietcong sont décimés : 45 000 morts, leurs réseaux clandestins urbains détruits. À partir de 1969, c'est l'armée régulière nord-vietnamienne (NVA) qui devra prendre le relais, transformant la nature de la guerre.
Mais sur le plan psychologique, l'Amérique vacille. Le 27 février 1968, Walter Cronkite, présentateur le plus respecté du pays, conclut son reportage en disant que la guerre est dans une "impasse" et qu'il faut négocier. Johnson, accablé, lâche la phrase fameuse à son équipe : "If I've lost Cronkite, I've lost Middle America". Le 31 mars, Johnson annonce qu'il ne se représentera pas à la présidentielle de 1968.
Conséquences
L'offensive du Têt redéfinit la guerre du Vietnam. Tactiquement, c'est une défaite communiste : 45 000 morts vietcong, infrastructure clandestine annihilée, soulèvement attendu inexistant. Westmoreland affirme la victoire militaire avec raison. Mais politiquement, c'est un séisme.
L'opinion publique américaine bascule. Avant le Têt, 50 pour cent des Américains soutenaient la guerre. Après, le soutien s'effondre à 35 pour cent. Les manifestations étudiantes explosent. Le mouvement antiguerre, jusque-là minoritaire, devient mainstream. L'image de Saigon ravagée, du chef de la police Nguyen Ngoc Loan exécutant un suspect Vietcong en pleine rue (photo Pulitzer 1969 d'Eddie Adams), font le tour du monde.
Johnson est politiquement détruit. Le 31 mars 1968, il annonce qu'il ne briguera pas un second mandat. Robert Kennedy entre dans la course mais est assassiné en juin. Richard Nixon remporte la présidentielle de novembre 1968 sur la promesse d'une "paix avec honneur". Sa stratégie de "vietnamisation" (transfert progressif des combats à l'ARVN) commence en 1969.
Le retrait américain s'étire jusqu'en mars 1973 (accords de Paris). Sans soutien direct des États-Unis, le Sud-Vietnam s'effondre en 1975, à la chute de Saigon (30 avril), sept ans jour pour jour après le sommet du Têt. Westmoreland, jusqu'à sa mort en 2005, soutiendra avoir gagné militairement mais perdu politiquement.
Le Têt entre dans la culture populaire américaine. Apocalypse Now (1979), Platoon (1986), Full Metal Jacket (1987) référencent l'offensive comme moment de bascule. Le Vietnam Veterans Memorial à Washington, inauguré en 1982, recense 16 899 morts américains de l'année 1968, le pic de la guerre.
Le saviez-vous ?
Le 27 février 1968, Walter Cronkite, présentateur du CBS Evening News surnommé "the most trusted man in America", clôt son reportage spécial sur le Têt par une analyse personnelle inhabituelle : "Il semble plus certain que jamais que l'expérience sanglante du Vietnam s'achèvera dans une impasse. Le seul chemin rationnel sera de négocier, non comme des vainqueurs, mais comme un peuple honorable qui a tenu sa promesse de défendre la démocratie et a fait de son mieux". Le président Lyndon Johnson regarde l'émission depuis la Maison Blanche. Il se tourne vers son aide et lance la phrase devenue légendaire : "If I've lost Cronkite, I've lost Middle America". Cinq semaines plus tard, le 31 mars, Johnson annonce qu'il ne briguera pas un second mandat.
Généraux impliqués
Les fiches de ces généraux ne sont pas encore disponibles.
Batailles liées
Questions fréquentes
Qui a gagné l'offensive du Têt ?
Sur le plan militaire, les États-Unis et le Sud-Vietnam l'emportent largement. Les forces vietcong subissent 45 000 morts, leur infrastructure clandestine est anéantie, et le soulèvement populaire annoncé n'a pas lieu. Mais sur le plan politique et médiatique, c'est l'inverse. La presse américaine montre des images de Saigon en flammes après des années de discours rassurants du Pentagone. L'opinion publique bascule. Le président Lyndon Johnson abandonne son projet de réélection. La défaite politique du Têt rend inévitable le retrait américain, qui sera négocié en 1973 et conclu par la chute de Saigon en 1975.
Pourquoi le Têt est-il appelé offensive ?
Le Têt désigne le nouvel an lunaire vietnamien, l'équivalent du Nouvel An chinois. C'est la fête la plus importante au Vietnam, marquée par une trêve traditionnelle entre belligérants. En 1968, Hanoï profite de cette accalmie pour préparer 84 000 combattants infiltrés dans 100 villes du Sud. Le mot "offensive" qualifie la coordination et l'ampleur de l'opération : pas un raid isolé, mais une série d'attaques simultanées dans tout le Sud-Vietnam. Le terme est resté dans l'historiographie internationale ("Tet Offensive" en anglais, "Tết Mậu Thân" en vietnamien). C'est la plus grande opération militaire communiste de toute la guerre.
Qu'est-ce que le massacre de Hué ?
Pendant les 25 jours d'occupation de Hué par les forces communistes (31 janvier au 24 février 1968), entre 2 800 et 6 000 civils sud-vietnamiens sont exécutés selon des listes prédéfinies. Les victimes sont des fonctionnaires, enseignants, prêtres catholiques, médecins, intellectuels, parfois leurs familles. Les corps sont retrouvés dans des fosses communes lors de la reconquête de la ville par les Marines américains et l'ARVN. Le massacre est documenté par des journalistes occidentaux et reconnu par les historiens (Stanley Karnow, Vietnam: A History, 1983). Il est cependant largement passé sous silence dans la couverture médiatique de l'époque, qui se concentre sur les pertes américaines.