Le 17 juin 1775, deux mois après Lexington et Concord, des miliciens du Massachusetts fortifient la péninsule de Charlestown qui surplombe Boston. Les réguliers britanniques du général Howe lancent trois assauts frontaux en montée. Les deux premiers sont repoussés dans un carnage effroyable. Le troisième réussit, mais à un prix si élevé que la victoire britannique ressemble à une défaite.
Forces en Présence
Milices américaines
Commandant : William Prescott
Armée britannique
Commandant : William Howe
« Première grande bataille de la guerre d'Indépendance américaine, qui prouve que les miliciens coloniaux peuvent tenir face aux réguliers britanniques et inflige à l'armée du roi ses pertes les plus lourdes de toute la guerre. »
Contexte : Bataille de Bunker Hill
Le 19 avril 1775, les coups de feu de Lexington et Concord ont ouvert la guerre. En quelques jours, 15 000 miliciens venus du Massachusetts, du Connecticut, du New Hampshire et du Rhode Island convergent vers Boston, où la garnison britannique du général Thomas Gage est désormais assiégée. Les Américains tiennent un arc de cercle autour de la ville, de Roxbury au sud à Cambridge au nord-ouest. Boston, presqu'île reliée au continent par un isthme étroit (le Neck), est encerclée sur terre. Mais la Royal Navy contrôle le port et les voies maritimes, rendant tout assaut direct suicidaire.
Le siège s'installe. Les miliciens manquent de tout : poudre, boulets, canons, uniformes, discipline. Il n'y a pas de véritable commandement unifié. Le Comité de sécurité du Massachusetts et le Congrès provincial tentent de coordonner les opérations, mais chaque colonie a ses propres officiers, ses propres règles, ses propres susceptibilités. Les hommes vont et viennent, certains rentrent chez eux pour les semailles. La poudre est si rare qu'un inventaire de mai 1775 révèle que l'armée entière ne dispose que de 36 barils, soit environ 9 000 livres : de quoi tenir quelques heures de combat intense, pas plus.
Du côté britannique, Gage attend des renforts. Ils arrivent le 25 mai : les généraux William Howe, Henry Clinton et John Burgoyne débarquent avec des troupes fraîches. La garnison passe à environ 6 500 hommes. Gage, Clinton et Howe élaborent un plan pour briser le siège. L'idée initiale de Clinton est d'occuper les hauteurs de Charlestown, au nord, et celles de Dorchester, au sud, qui dominent Boston et le port. Celui qui tient ces collines peut y installer des canons et bombarder la ville. Le plan est prévu pour le 18 juin.
Les Américains l'apprennent. Le 15 juin, le Conseil de guerre américain décide de fortifier les hauteurs de Charlestown avant que les Britanniques ne le fassent. L'ordre est donné au colonel William Prescott, 49 ans, vétéran de la guerre de Sept Ans, fermier du Massachusetts devenu chef de milice. Dans la nuit du 16 au 17 juin, Prescott mène environ 1 200 hommes sur la péninsule de Charlestown. L'objectif est Bunker Hill, la colline la plus haute (34 mètres). Mais sur place, Prescott et le colonel Richard Gridley (ingénieur) décident de fortifier Breed's Hill, plus basse (19 mètres) mais plus proche du port. Cette décision reste controversée : Breed's Hill est plus exposée, plus facile à encercler, mais ses canons pourraient atteindre les navires britanniques.
Toute la nuit, les hommes creusent. Au petit matin du 17 juin, les sentinelles du HMS Lively découvrent une redoute de terre de 40 mètres de côté, surgie de nulle part. L'alerte est donnée.
Comment s'est déroulée la bataille ?
Les canons de la flotte britannique ouvrent le feu dès l'aube. Le HMS Lively, le HMS Falcon, le HMS Somerset pilonnent Breed's Hill. Les batteries de Copp's Hill, de l'autre côté du port, se joignent au bombardement. Le vacarme est terrifiant. Les boulets creusent la terre fraîchement remuée, mais la redoute, bien construite, tient bon. Les miliciens se terrent derrière leurs parapets. Prescott, debout sur le parapet en chemise de lin, refuse de se baisser. Son calme galvanise ses hommes.
Pendant la matinée, Gage et ses généraux débattent. Clinton propose un débarquement derrière Charlestown Neck pour couper la retraite des Américains et les capturer tous. Howe, qui commandera l'assaut, refuse. Il veut une attaque frontale, une démonstration de force qui brisera le moral des rebelles. La décision est prise : assaut direct en montée.
Vers 15 heures, Howe débarque à Moulton's Point, sur la pointe est de la péninsule, avec 2 400 hommes : des grenadiers, de l'infanterie légère, des régiments de ligne. Les tuniques rouges se forment en lignes impeccables sous un soleil brûlant. Chaque soldat porte environ 30 kilos d'équipement : sac à dos, couverture roulée, rations de trois jours, 60 cartouches, baïonnette, mousquet Brown Bess. La température dépasse 30 degrés. L'herbe est haute, le terrain monte en pente douce vers la redoute.
Le premier assaut débute vers 15h30. Howe avance en deux colonnes. Sur la droite, l'infanterie légère longe la plage au pied de la péninsule, tentant de contourner la position américaine par la gauche. Mais les miliciens du New Hampshire, commandés par le colonel John Stark, ont construit une barricade de pierres et de clôtures le long de la grève. Stark a planté un piquet dans le sable à 40 mètres : "Personne ne tire avant que les Britanniques atteignent ce piquet." L'ordre est respecté. Quand les tuniques rouges arrivent au piquet, une volée de mousquets les fauche à bout portant. La colonne de la plage est anéantie en quelques minutes. Les corps s'entassent.
Au centre et à gauche, les grenadiers et les régiments de ligne montent vers la redoute et la palissade. Prescott donne le même ordre que Stark : "Ne tirez pas avant de voir le blanc de leurs yeux." La phrase est devenue légendaire (souvent attribuée à Prescott, parfois à Putnam). À 30 mètres, les Américains ouvrent le feu. L'effet est dévastateur. Les mousquets chargés de chevrotines transforment chaque coup en feu de mitraille. Les lignes britanniques sont fauchées. Les officiers, reconnaissables à leurs épaulettes et leurs gorgets dorés, sont ciblés en priorité. Howe voit ses aides de camp tomber les uns après les autres. Toute sa suite est tuée ou blessée. Sa culotte blanche est éclaboussée de sang. Les Britanniques refluent en désordre vers le bas de la colline.
Le deuxième assaut est lancé presque immédiatement. Howe rassemble ses hommes, les reforme en lignes, et les renvoie à l'assaut. Cette fois, les soldats ont abandonné leurs sacs à dos. La montée est la même : herbe haute, pente raide, soleil accablant. Les Américains attendent de nouveau. À courte portée, la même volée meurtrière. Les tuniques rouges tombent par dizaines. Des compagnies entières de grenadiers sont décimées. Les officiers sont massacrés : sur les 12 compagnies de grenadiers engagées, pas une seule n'a encore tous ses officiers debout. Le deuxième assaut échoue.
Howe est en état de choc. Un témoin le décrit "figé sur place, regardant ses morts". Mais il refuse de reculer. Le troisième assaut sera différent : baïonnette au canon, sans s'arrêter pour tirer. Clinton, qui observe depuis Boston, traverse le port avec 400 renforts sans attendre l'autorisation de Gage.
Le troisième assaut est lancé vers 17 heures. Les Britanniques montent, baïonnette en avant. Les Américains tirent, mais cette fois la poudre manque. Prescott avait demandé des renforts et des munitions toute la journée ; peu sont arrivés. Les hommes déchirent leurs vêtements pour bourrer les canons. Certains ramassent les pierres et les jettent. Quand les tuniques rouges franchissent le parapet, le combat devient une mêlée sauvage : crosses de mousquets contre baïonnettes. Le major Pitcairn, celui qui avait commandé les Britanniques à Lexington deux mois plus tôt, est tué d'une balle en franchissant la redoute. Le docteur Joseph Warren, figure politique majeure de la révolution (nommé général deux jours plus tôt, il combattait comme simple volontaire), est abattu d'une balle dans la tête au moment de la retraite. Les Américains reculent vers Bunker Hill puis traversent Charlestown Neck sous le feu de la flotte.
Pendant l'assaut, la ville de Charlestown, au pied des collines, brûle. Les Britanniques l'ont incendiée avec des boulets chauffés à rouge pour empêcher les tireurs américains de s'y embusquer. Plus de 300 maisons, une église, des entrepôts : tout part en fumée. Le panache noir est visible à des kilomètres.
Les conséquences historiques
La bataille de Bunker Hill est une victoire britannique sur le terrain : Howe tient les hauteurs de Charlestown. Mais c'est une victoire à la Pyrrhus, la plus sanglante de toute la guerre d'Indépendance pour les Britanniques. Sur 2 400 hommes engagés, 1 054 sont tués ou blessés : un taux de pertes de 44%. Parmi les morts et blessés, plus de 100 officiers, soit une proportion effarante. Le corps des officiers britanniques à Boston est décimé. Certaines compagnies ont perdu tous leurs officiers et sous-officiers. Le général Clinton note dans son journal : "Encore une victoire comme celle-ci et nous perdrons la guerre."
L'impact psychologique est immense des deux côtés. Les Américains, malgré la défaite, découvrent que leurs miliciens peuvent tenir face aux meilleurs réguliers d'Europe. La nouvelle se répand dans les treize colonies comme une traînée de poudre. La défaite devient un récit de gloire : "Nous avons repoussé deux assauts et failli en repousser trois." Le mythe de l'invincibilité britannique est brisé. Les enrôlements dans l'armée continentale explosent dans les semaines qui suivent. Le Congrès continental, qui vient de nommer George Washington commandant en chef (le 15 juin, deux jours avant la bataille), est conforté dans son choix de résistance armée.
Pour les Britanniques, Bunker Hill provoque un traumatisme durable. Le général Howe, marqué par le carnage, ne lancera plus jamais d'assaut frontal de toute la guerre. Cette prudence excessive, certains diront cette paralysie, lui coûtera des occasions décisives dans les campagnes suivantes. À Brandywine, à Germantown, à chaque bataille, Howe hésitera à exploiter ses avantages. Beaucoup d'historiens estiment que le souvenir de Bunker Hill a pesé sur chacune de ses décisions jusqu'à sa démission en 1778.
La mort de Joseph Warren est un choc politique. Médecin, orateur, organisateur, Warren était l'une des figures les plus respectées de la cause patriote. Sa mort au combat, à 34 ans, le transforme en martyr. Son sacrifice est célébré dans les journaux, les sermons, les gravures. Il devient le premier grand héros mort de la Révolution.
Sur le plan stratégique, Bunker Hill ne change rien au siège de Boston. Les Britanniques tiennent la ville mais n'osent plus attaquer. Les Américains tiennent les hauteurs environnantes mais n'ont pas les canons pour bombarder. Cette impasse durera jusqu'en mars 1776, quand Washington installera sur Dorchester Heights les canons capturés à Fort Ticonderoga par Ethan Allen et Benedict Arnold. Les Britanniques évacueront Boston sans combattre. Bunker Hill aura été un bain de sang pour rien : la colline de Charlestown ne servira à aucun des deux camps.
Le saviez-vous ?
Le colonel John Stark, vétéran des Rangers de Rogers pendant la guerre de Sept Ans, avait une méthode brutale pour discipliner le tir de ses miliciens. Il planta un piquet dans le sable de la plage, à exactement 40 mètres de la barricade, et ordonna que tout homme qui tirerait avant que les Britanniques n'atteignent ce piquet serait fusillé sur place. Quand l'infanterie légère britannique arriva au piquet, la volée fut si dévastatrice que 96 soldats tombèrent en un seul instant. Plus tard, Stark refusa une promotion du Congrès continental parce qu'un officier plus jeune avait été promu avant lui. Il démissionna, rentra chez lui au New Hampshire, puis revint commander à la bataille de Bennington en 1777, où il captura un détachement entier de l'armée de Burgoyne avec cette phrase célèbre : "Ce soir, les habits rouges sont à nous, ou Molly Stark est veuve."
Généraux impliqués
Les fiches de ces généraux ne sont pas encore disponibles.
Batailles liées
Questions fréquentes
Pourquoi la bataille s'appelle Bunker Hill si elle s'est déroulée sur Breed's Hill ?
L'ordre initial donné aux miliciens américains était de fortifier Bunker Hill, la colline la plus haute de la péninsule de Charlestown (34 mètres). Mais une fois sur place, les colonels Prescott et Gridley choisirent de fortifier Breed's Hill, plus basse (19 mètres) mais plus proche du port et de Boston. Les raisons exactes restent débattues : proximité des navires britanniques, meilleure position offensive, ou simple confusion nocturne. La presse et les rapports officiels utilisèrent le nom "Bunker Hill" dès les premières dépêches, et le nom est resté, malgré l'erreur géographique.
La phrase "Ne tirez pas avant de voir le blanc de leurs yeux" a-t-elle vraiment été prononcée ?
Plusieurs officiers américains se sont vu attribuer cette phrase célèbre : William Prescott, Israel Putnam, et même John Stark. En réalité, l'ordre de retenir le feu jusqu'à courte portée était une tactique standard quand les munitions manquaient. Frédéric II de Prusse avait donné un ordre similaire à ses troupes dès 1757. Ce qui est certain, c'est que les Américains attendirent les Britanniques à 30 ou 40 mètres avant de tirer, transformant chaque décharge en fusillade meurtrière. La phrase exacte importait peu : le résultat fut un carnage.
Bunker Hill a-t-elle changé le cours de la guerre d'Indépendance américaine ?
Bunker Hill n'a pas changé la situation militaire autour de Boston : le siège a continué huit mois de plus. Mais elle a transformé la guerre psychologiquement. Pour les Américains, la preuve que des miliciens pouvaient repousser deux assauts de réguliers britanniques fut un puissant stimulant. Les enrôlements augmentèrent, le Congrès confirma sa ligne dure. Pour les Britanniques, le choc des pertes (44% de l'effectif engagé) instilla une prudence qui handicapa Howe pendant toute la guerre. Le général ne lança plus jamais d'assaut frontal, même quand la situation l'exigeait.
