Carrhes est le cauchemar de Rome en Orient. Marcus Licinius Crassus, l'homme le plus riche de la République, mène sept légions dans le désert mésopotamien pour conquérir l'Empire parthe. Le général parthe Suréna, avec seulement 10 000 cavaliers, détruit l'armée romaine grâce à une tactique révolutionnaire : l'archerie montée à tir continu ravitaillée par un train de chameaux.
Forces en Présence
Empire parthe
Commandant : Suréna
République romaine
Commandant : Marcus Licinius Crassus
« La plus grande défaite romaine en Orient. Fixe pour des siècles la frontière entre Rome et la Perse. »
Contexte : Bataille de Carrhes
En 55 av. J.-C., la République romaine est dominée par le premier triumvirat : César conquiert la Gaule, Pompée contrôle Rome, Crassus cherche sa gloire. Car Crassus a un problème. Il est le plus riche des trois, peut-être l'homme le plus riche de l'histoire romaine (sa fortune est estimée à 200 millions de sesterces, l'équivalent du budget annuel de l'État romain). Mais il n'a pas de victoire militaire comparable à celles de ses rivaux. Sa seule gloire est d'avoir écrasé la révolte de Spartacus en 71 av. J.-C., une guerre contre des esclaves, pas contre un vrai ennemi.
Crassus veut son Alexandrie. Il veut marcher vers l'est, conquérir la Perse, revenir couvert de gloire comme Alexandre le Grand avant lui. Le Sénat lui confie le gouvernement de la Syrie. Il rassemble sept légions, environ 43 000 hommes, dont 4 000 cavaliers gaulois commandés par son fils Publius, et marche vers l'Euphrate.
Les avertissements ne manquent pas. Le roi Artavazde d'Arménie lui propose une route par les montagnes arméniennes, terrain favorable à l'infanterie romaine et défavorable à la cavalerie parthe. Crassus refuse. Il veut traverser le désert mésopotamien, la route directe vers Ctésiphon, la capitale parthe. Un chef arabe nommé Ariamnès, présenté comme un allié, le guide vers l'intérieur des terres, loin de l'Euphrate et de tout point d'eau. Les Romains ne le savent pas encore : Ariamnès travaille pour les Parthes.
Le roi parthe Orodès II divise ses forces. Il marche lui-même contre l'Arménie avec le gros de l'armée. Pour contenir Crassus, il envoie un jeune noble de 30 ans : Suréna, commandant de la maison Sûrên, l'une des sept grandes familles de l'empire. Suréna dispose d'environ 10 000 cavaliers : 1 000 cataphractes (cavaliers lourds en armure d'écailles, montés sur des chevaux bardés de fer) et 9 000 archers montés. Contre 43 000 Romains. Les Parthes sont en infériorité numérique de quatre contre un. Mais Suréna a un plan.
Comment s'est déroulée la bataille ?
Le 9 juin 53 av. J.-C., dans la plaine aride près de Carrhes, les légions romaines avancent en formation carrée. Crassus a formé un carré géant pour protéger ses flancs dans le désert ouvert. C'est une formation défensive, pas offensive. Premier signe d'inquiétude.
Les archers montés parthes apparaissent. 9 000 cavaliers légers qui galopent en cercle autour du carré romain, décochant des flèches sans s'arrêter. C'est le "tir parthe", la technique qui donnera le mot "flèche du Parthe" : le cavalier tire en se retournant sur sa selle, même en fuite. Les Romains n'ont jamais vu ça. Leurs boucliers rectangulaires (les scuta) bloquent les flèches, mais les tirs viennent de tous les côtés à la fois, certains en cloche par-dessus les boucliers. Les légionnaires ne peuvent pas charger : les cavaliers reculent au galop dès qu'on approche, tirent en s'éloignant, reviennent quand la poursuite s'essouffle.
Les officiers romains pensent que les Parthes vont manquer de flèches. C'est le calcul logique. Mais Suréna a prévu un train de ravitaillement de 1 000 chameaux chargés de flèches. Quand un archer vide son carquois, il galope vers l'arrière, recharge, revient. Le tir ne s'arrête jamais. C'est une innovation logistique qui transforme l'archerie montée en arme d'usure quasi illimitée.
Crassus envoie son fils Publius avec 1 300 cavaliers gaulois, 500 archers et 8 cohortes de légionnaires pour chasser les archers. Les Parthes fuient. Publius poursuit, s'éloigne du corps principal. C'est un piège classique de la steppe. Dès que Publius est suffisamment isolé, les cataphractes chargent de front tandis que les archers montés l'encerclent. Les cavaliers gaulois, malgré leur bravoure, sont submergés. Publius, blessé, se fait tuer par son écuyer plutôt que d'être capturé. Sa tête coupée est plantée sur une lance et promenée devant les lignes romaines. Crassus voit la tête de son fils.
Le moral romain s'effondre. Les heures passent. La chaleur du désert, la soif, les flèches qui ne cessent de pleuvoir. Les blessés s'entassent au centre du carré. Les légionnaires, conçus pour le combat au corps à corps, ne peuvent atteindre un ennemi qui refuse d'approcher à moins de 100 mètres. La nuit tombe. Les Romains se replient en désordre vers Carrhes.
Les jours suivants sont une agonie. Crassus tente de négocier. Les Parthes lui proposent un entretien. Au cours de la rencontre, une bagarre éclate entre les escortes. Crassus est tué. Selon la légende (rapportée par Plutarque et Dion Cassius), les Parthes auraient coulé de l'or fondu dans la bouche de son cadavre, moquant sa cupidité célèbre : "Rassasie-toi de ce métal dont tu as été si avide de ton vivant."
Les conséquences historiques
Carrhes est un désastre d'une ampleur comparable à Cannes. Sur 43 000 Romains, environ 20 000 sont tués, 10 000 capturés (déportés dans la lointaine Margiane, aux confins de l'actuel Turkménistan, où certains auraient fondé une colonie), et seulement 10 000 parviennent à regagner la Syrie. Sept aigles légionnaires sont perdues, humiliation suprême pour Rome.
Sur le plan politique, la mort de Crassus détruit l'équilibre du triumvirat. Sans lui comme tampon, César et Pompée s'affrontent directement. La guerre civile éclate en 49 av. J.-C. En ce sens, Carrhes est l'une des causes indirectes de la fin de la République romaine.
Sur le plan géostratégique, Carrhes fixe la frontière orientale de Rome pour des siècles. Malgré des tentatives ultérieures (Trajan prendra brièvement Ctésiphon en 116 ap. J.-C., Marc Antoine échouera lamentablement en 36 av. J.-C.), Rome ne parviendra jamais à conquérir durablement la Mésopotamie. L'Euphrate restera la frontière entre l'Occident romain et l'Orient parthe puis sassanide jusqu'à la conquête arabe du VIIe siècle.
Sur le plan militaire, Carrhes démontre la vulnérabilité de l'infanterie lourde face à la cavalerie légère mobile dans un terrain ouvert et sans eau. La leçon sera retenue : les armées romaines en Orient privilégieront désormais les archers auxiliaires et la cavalerie lourde. Auguste négociera diplomatiquement le retour des aigles de Crassus en 20 av. J.-C., présenté comme un triomphe alors qu'il n'est qu'un arrangement politique. Suréna, le vainqueur, ne profita pas longtemps de sa gloire : le roi Orodès, jaloux de sa popularité, le fit assassiner peu après la bataille.
Le saviez-vous ?
Le sort des 10 000 prisonniers romains de Carrhes est l'un des mystères les plus fascinants de l'Antiquité. Les Parthes les déportèrent à Margiane (actuel Merv, au Turkménistan), à 3 000 kilomètres de Rome. Une théorie controversée, proposée par l'historien Homer Dubs en 1957, suggère que certains de ces légionnaires auraient été recrutés comme mercenaires par les Huns Xiongnu et auraient combattu en Chine. Des sources chinoises mentionnent des soldats utilisant une formation en "écaille de poisson" (ressemblant à la tortue romaine) lors de la bataille de Zhizhi en 36 av. J.-C. au Kazakhstan actuel. La ville de Liqian (Li-Jien) dans le Gansu, dont le nom ressemble à "Legion", pourrait selon cette théorie avoir été fondée par ces Romains perdus. Les analyses ADN des habitants de Liqian ont montré des marqueurs génétiques occidentaux, mais l'hypothèse reste très débattue et la plupart des spécialistes la considèrent comme séduisante mais non prouvée.
Généraux impliqués
Batailles liées
Questions fréquentes
Pourquoi Crassus a-t-il envahi l'Empire parthe ?
Crassus envahit l'Empire parthe pour acquérir la gloire militaire qui lui manquait face à ses rivaux du triumvirat, César et Pompée. Homme le plus riche de Rome (fortune estimée à 200 millions de sesterces), il n'avait comme fait d'armes que la répression de la révolte de Spartacus. Il rêvait de conquérir l'Orient comme Alexandre le Grand. Le Sénat lui accorda le gouvernement de la Syrie, mais aucun prétexte diplomatique sérieux ne justifiait l'invasion. C'était une guerre de prestige personnel qui coûta la vie à 20 000 soldats romains.
Qu'est-ce que le "tir parthe" utilisé à Carrhes ?
Le "tir parthe" est une technique de cavalerie légère où l'archer monté décoche ses flèches en se retournant sur sa selle, même en pleine retraite. Les archers parthes galopaient en cercle autour des formations romaines, tirant sans s'arrêter. Cette technique rendait la poursuite inutile : charger un ennemi qui fuit en vous criblant de flèches est suicidaire. À Carrhes, Suréna avait innové en ajoutant un train de 1 000 chameaux chargés de flèches, permettant un tir quasi continu. L'expression "flèche du Parthe" désigne encore un trait lancé en se retirant.
Qu'est devenue la tête de Crassus après Carrhes ?
Selon Plutarque, la tête de Crassus fut envoyée au roi Orodès II. Elle arriva alors que le roi assistait à une représentation des "Bacchantes" d'Euripide à la cour d'Arménie. L'acteur qui jouait Agavé (qui dans la pièce brandit la tête de son fils Penthée) aurait saisi la vraie tête de Crassus pour la brandir sur scène. Quant à la légende de l'or fondu coulé dans sa bouche, elle est rapportée par Dion Cassius mais considérée comme une invention moralisatrice romaine sur les dangers de la cupidité.
