Moyen Âge
Bataille du Bach Dang
En 938, Ngô Quyền tend une embuscade géniale à la flotte chinoise du Bach Dang en plantant des pieux ferrés sous la surface de l'eau. La marée montante cache les pieux, la marée descendante les révèle et embroche les jonques chinoises. Le Viêt Nam gagne son indépendance après mille ans de domination.
Forces en Présence
Forces vietnamiennes (Viet)
Commandant : Ngô Quyền
Flotte de la Dynastie Han du Sud
Commandant : Liu Hongcao, fils du roi de Han du Sud
« Met fin à mille ans de domination chinoise sur le Viêt Nam et fonde l'indépendance vietnamienne durable. »
Publié le 11 mars 2026
Contexte
Le Viêt Nam (alors appelé Annam ou Giao Chỉ) est sous domination chinoise depuis l'an 111 av. J.-C., soit depuis plus de mille ans au moment des événements de 938. Cette domination a connu des interruptions et des révoltes, mais la culture, l'administration et la langue chinoise ont profondément imprégné la société vietnamienne tout en suscitant une résistance identitaire tenace. Les Vietnamiens ont maintenu leur langue propre, leurs coutumes et un sentiment national fort malgré des siècles d'assimilation forcée.
Au début du Xe siècle, la Chine traverse une période de chaos connue sous le nom des Cinq Dynasties et Dix Royaumes (907-960). L'empire Tang s'est effondré en 907, et le pays se morcelle en une dizaine d'États rivaux qui se disputent la légitimité impériale. La puissance centrale s'effrite, les provinces se rebellent, les garnisons lointaines se retrouvent sans ordres ni renforts. Pour les peuples soumis en périphérie de l'empire chinois, c'est l'occasion du siècle. Le Viêt Nam va la saisir.
En Annam, le gouverneur Khúc Thừa Dụ prend le contrôle effectif du territoire en 905, profitant de l'effondrement de l'autorité Tang. Il instaure une administration autonome tout en maintenant une façade de soumission nominale à la Chine. Ses successeurs poursuivent cette politique d'autonomisation progressive, restaurant les coutumes vietnamiennes et réduisant l'influence de la bureaucratie chinoise. Mais en 937, Dương Đình Nghệ, le gouverneur en place, est assassiné par Kiều Công Tiễn, un ambitieux qui appelle les Han du Sud (le royaume chinois contrôlant le Guangdong et le Guangxi) à l'aide pour légitimer son coup d'État. C'est un acte de trahison nationale qui va provoquer l'intervention étrangère.
Ngô Quyền, gendre de Dương Đình Nghệ et chef militaire talentueux, se soulève pour venger son beau-père et défendre l'autonomie vietnamienne. Il marche sur le nord du pays avec ses troupes, tue Kiều Công Tiễn, et se prépare à affronter la flotte que le roi des Han du Sud, Liu Yan, envoie sous le commandement de son propre fils Liu Hongcao pour rétablir l'autorité chinoise. La flotte remonte le fleuve Bach Dang, voie d'accès traditionnelle aux plaines fertiles du nord du Viêt Nam depuis des siècles. Ngô Quyền connaît ce fleuve mieux que quiconque, ses courants, ses bancs de sable, et surtout ses marées puissantes : il va en faire l'arme de sa victoire.
Déroulement
Ngô Quyền met au point un stratagème d'une ingéniosité extraordinaire, fondé sur une connaissance intime de l'hydrographie locale. Il fait planter dans le lit du fleuve Bach Dang (une rivière soumise à de fortes marées, avec un marnage de plusieurs mètres) des centaines, peut-être des milliers de pieux en bois dur dont les pointes sont ferrées de lames de fer acérées. Ces pieux sont enfoncés dans la vase à une profondeur soigneusement calculée : lors de la marée haute, leur sommet est immergé sous l'eau et invisible depuis la surface. Lors de la marée basse, ils affleurent et transforment le fleuve en un champ de lames mortelles, infranchissable pour tout navire à tirant d'eau profond.
La préparation prend des semaines. Les villageois du delta participent à l'opération : abattage des arbres, ferronnerie, implantation des pieux par des plongeurs qui connaissent chaque mètre du lit du fleuve. Le secret est maintenu : aucun informateur ne prévient les Chinois.
La tactique est simple dans son concept, diabolique dans son exécution : attirer la flotte chinoise à marée haute dans le tronçon du fleuve hérissé de pieux, l'engager dans un combat suffisamment long pour la retenir sur place, puis la piéger quand la marée descend et que les pieux émergent pour éventrer les coques.
Au jour dit, des jonques légères vietnamiennes, rapides et maniables, engagent la flotte chinoise à marée haute. Elles feintent le combat, tirent quelques volées de flèches, puis se replient vers l'intérieur du fleuve en simulant la panique. La débandade est parfaitement jouée. Liu Hongcao, jeune prince confiant dans la supériorité de ses lourdes jonques de guerre, mord à l'hameçon. Il ordonne la poursuite. Ses navires, chargés de soldats en armure, pénètrent profondément dans la zone piégée.
Puis la marée tourne. Lentement d'abord, puis de plus en plus vite, l'eau commence à baisser. Les pieux émergent progressivement, comme des dents sortant de la gueule du fleuve. Les coques des jonques chinoises heurtent les pointes ferrées. Le bois se fend. L'eau s'engouffre. Les navires s'inclinent, se remplissent. Les soldats lourdement armés basculent dans le fleuve et coulent, incapables de nager sous le poids de leur équipement. La flotte en panique tente de rebrousser chemin, mais les jonques vietnamiennes, revenues en force, bloquent la sortie et attaquent depuis l'aval. Pris au piège entre les pieux et les Vietnamiens, les Chinois sont massacrés. Liu Hongcao lui-même est tué dans la déroute. La flotte des Han du Sud est anéantie. Il n'y aura pas de deuxième expédition.
Conséquences
La victoire du Bach Dang est l'acte fondateur de l'indépendance vietnamienne durable. Ngô Quyền ne se contente pas de sa victoire militaire : il se proclame roi (vương), établit sa capitale à Cổ Loa (site chargé de mémoire, ancienne capitale du royaume d'Âu Lạc) et fonde la première entité étatique vietnamienne indépendante depuis l'Antiquité. Pour la première fois depuis mille ans, le Viêt Nam dispose d'un souverain qui n'est pas tributaire de la Chine. Le geste est immense : c'est un peuple entier qui sort de la sujétion.
L'indépendance sera certes fragile dans les décennies suivantes. Ngô Quyền meurt en 944, seulement six ans après sa victoire, et le pays sombre temporairement dans le chaos des "Douze Seigneurs de guerre". Mais le principe est établi, ancré dans la conscience collective : le Viêt Nam est capable de vaincre militairement la puissance chinoise. Aucune dynastie chinoise ultérieure ne parviendra à reconquérir durablement le pays, malgré des tentatives répétées. Cette conviction fonde une résistance identitaire qui perdurera pendant toute l'histoire du Viêt Nam : face aux Song (1076), face aux Mongols de Kubilaï Khan (1285, 1288), face aux Ming (1407-1427), et bien plus tard face aux puissances coloniales françaises et américaines. Le "complexe du Bach Dang", la certitude qu'un peuple petit peut vaincre un empire géant par la ruse et la connaissance du terrain, est l'ADN stratégique du Viêt Nam.
La bataille du Bach Dang est commémorée comme l'événement fondateur de la nation vietnamienne. Ngô Quyền est vénéré comme un héros national dans tout le pays. Le stratagème des pieux sera réutilisé avec succès contre les Mongols en 1288, lors d'une deuxième bataille du Bach Dang tout aussi décisive. Cette bataille est l'exemple le plus célèbre de la stratégie vietnamienne traditionnelle : compenser l'infériorité numérique par l'intelligence du terrain et la connaissance de l'environnement naturel.
Le saviez-vous ?
La stratégie des pieux de Ngô Quyền au Bach Dang fut si efficace qu'elle fut réutilisée mot pour mot 350 ans plus tard, en 1288, contre la flotte mongole de Kubilaï Khan. Le général vietnamien Trần Hưng Đạo, confronté à une flotte mongole remontant le même fleuve, replanta les mêmes pieux ferrés dans le même cours d'eau. Résultat identique : la flotte mongole fut détruite, ses amiraux tués ou capturés, et l'invasion mongole du Viêt Nam définitivement stoppée.
Le Bach Dang est ainsi le seul fleuve de l'histoire à avoir servi deux fois le même piège contre deux envahisseurs différents à trois siècles d'intervalle. Les deux batailles sont commémorées ensemble dans la mémoire nationale vietnamienne comme les deux grandes victoires fondatrices de la résistance contre la domination étrangère.
Généraux impliqués
Les fiches de ces généraux ne sont pas encore disponibles.
Batailles liées
Questions fréquentes
Comment Ngô Quyền a-t-il vaincu la flotte chinoise au Bach Dang ?
Ngô Quyền utilisa un stratagème brillant tirant parti des marées du fleuve Bach Dang. Il fit planter des centaines de pieux en bois aux pointes ferrées dans le lit du fleuve, à une profondeur calculée pour qu'ils soient immergés à marée haute et émergent à marée basse. Il attira la flotte des Han du Sud dans la zone piégée à marée haute avec des jonques légères simulant une retraite. Quand la marée descendit, les pieux éventrèrent les coques des jonques chinoises. Les forces vietnamiennes attaquèrent alors les navires immobilisés. Liu Hongcao, commandant la flotte, fut tué.
Pourquoi la bataille du Bach Dang de 938 est-elle fondamentale pour l'histoire du Viêt Nam ?
La bataille du Bach Dang de 938 est considérée comme l'acte fondateur de l'indépendance vietnamienne. Le Viêt Nam était sous domination chinoise depuis l'an 111 av. J.-C., soit plus de mille ans. La victoire de Ngô Quyền mit fin à cette domination de manière durable : bien que l'indépendance formelle prit encore quelques décennies à se consolider, jamais la Chine ne parvint à reconquérir le Viêt Nam durablement après 938. Ngô Quyền est vénéré comme héros national au même titre que les sœurs Trưng qui s'opposèrent à Rome (pardon, à la Chine) au Ier siècle.
Y a-t-il eu d'autres batailles au Bach Dang dans l'histoire vietnamienne ?
Oui. La bataille du Bach Dang de 938 contre les Han du Sud est la première et la plus connue, mais une deuxième eut lieu en 1288, cette fois contre la flotte mongole de Kubilaï Khan. Le général Trần Hưng Đạo utilisa exactement le même stratagème, pieux ferrés plantés dans le lit du fleuve à profondeur calculée selon la marée, et remporta une victoire tout aussi décisive, repoussant définitivement la troisième tentative mongole d'invasion du Viêt Nam. Ces deux batailles illustrent la continuité de la stratégie militaire vietnamienne : user l'envahisseur plus fort en exploitant le terrain et l'environnement naturel.