Le 23 septembre 1803, le major-général Arthur Wellesley attaque avec 7 000 hommes une armée marathe de plus de 40 000 combattants retranchés entre les rivières Kaitna et Juah, près du village d'Assaye. Malgré une infériorité numérique écrasante et des pertes terribles, Wellesley remporte une victoire complète qui brise la puissance de la Confédération marathe dans le Deccan.
Forces en Présence
Compagnie britannique des Indes orientales
Commandant : Major-général Arthur Wellesley
Confédération marathe (Scindia et Bhonsle)
Commandant : Daulat Rao Scindia, Raghuji II Bhonsle
« Victoire la plus périlleuse de Wellesley (futur duc de Wellington), qui la considérait comme son plus grand fait d'armes, surpassant même Waterloo. »
Contexte : Bataille d'Assaye
Au début du XIXe siècle, la Compagnie britannique des Indes orientales étend progressivement son contrôle sur le sous-continent indien, exploitant les rivalités entre les puissances locales. La Confédération marathe, autrefois la puissance dominante de l'Inde centrale et occidentale, est affaiblie par des querelles internes entre ses principaux chefs : le Peshwa (premier ministre) à Pune, les Scindia de Gwalior, les Holkar d'Indore, les Bhonsle de Nagpur et les Gaekwad de Baroda.
En 1802, le Peshwa Baji Rao II, défait par Holkar, se place sous la protection britannique par le traité de Bassein. Ce traité, qui réduit le Peshwa au rang de client britannique, provoque la fureur des autres chefs marathes. Daulat Rao Scindia et Raghuji II Bhonsle, refusant d'accepter l'hégémonie britannique, constituent une alliance et rassemblent leurs armées.
Le gouverneur général Lord Wellesley (Richard Wellesley, frère aîné d'Arthur) confie à son frère le commandement des forces britanniques dans le Deccan. Arthur Wellesley, alors âgé de 34 ans, a déjà fait ses preuves lors de la campagne de Mysore contre Tipu Sultan en 1799. Il dirige une force relativement modeste composée de régiments britanniques (principalement le 19th Light Dragoons, le 74th et le 78th Highlanders) et de bataillons de cipayes (soldats indiens entraînés à l'européenne).
L'armée marathe qui lui fait face est considérable. Scindia dispose notamment d'une infanterie régulière, les "compagnies" (brigades), entraînées et commandées par des officiers européens, principalement français. Ces unités, organisées et équipées selon les standards européens, constituent une force nettement plus redoutable que les levées irrégulières habituelles. L'artillerie marathe, forte de plus de 100 canons servis par des artilleurs expérimentés, est également remarquable par sa qualité.
Wellesley avance dans le Deccan à la poursuite des armées marathes, cherchant la bataille décisive. Le 23 septembre 1803, ses éclaireurs découvrent que les forces combinées de Scindia et Bhonsle sont concentrées près du village d'Assaye, entre les rivières Kaitna et Juah. Malgré la disproportion des forces, Wellesley décide d'attaquer immédiatement, estimant que tout délai permettrait à l'ennemi de se renforcer ou de se dérober.
Comment s'est déroulée la bataille ?
Le 23 septembre 1803, vers midi, Wellesley arrive en vue des positions marathes. L'armée ennemie est déployée sur la rive nord de la rivière Kaitna, avec le village fortifié d'Assaye sur son flanc droit et la rivière Juah protégeant son arrière. La position semble formidable : les Marathes occupent un terrain naturellement fort, avec plus de 100 canons en batterie et une supériorité numérique de six contre un.
Les officiers de Wellesley sont consternés par la disproportion des forces. Le colonel Colin Campbell lui conseille d'attendre des renforts. Wellesley refuse. Il a repéré, grâce à un villageois local, un gué sur la Kaitna à l'est d'Assaye, là où la convergence des deux rivières suggère l'existence d'un passage. Plutôt que d'attaquer frontalement les positions marathes (ce qui l'exposerait au feu de toute l'artillerie ennemie), il décide de contourner par l'est pour franchir la Kaitna et attaquer depuis un angle inattendu.
L'armée britannique se met en marche vers le gué. Les artilleurs marathes, voyant ce mouvement, repositionnent rapidement leurs canons. Malgré tout, les Britanniques parviennent à traverser la Kaitna sous le feu ennemi et commencent à se déployer sur la rive nord. Wellesley forme ses troupes en deux lignes face à l'ouest, avec les régiments britanniques (74th Highlanders et 78th Highlanders) et les bataillons de cipayes.
L'assaut est lancé contre la ligne marathe. La résistance est féroce. L'infanterie régulière de Scindia, entraînée par des officiers français comme le colonel Pohlmann (un Hanovrien au service marathe), tient ses positions avec une discipline remarquable. Les canons marathes font des ravages dans les rangs britanniques. Le 74th Highlanders, qui avance directement sur le village d'Assaye, est pris sous un feu croisé dévastateur et perd plus de la moitié de ses effectifs en quelques minutes, y compris la quasi-totalité de ses officiers.
Wellesley lui-même est au cœur des combats. Son cheval est tué sous lui ; il en monte un deuxième, qui est également touché. Malgré ces dangers, il maintient le contrôle de la bataille et dirige personnellement les charges de cavalerie du 19th Light Dragoons contre les batteries marathes.
Le tournant de la bataille survient lorsque les Britanniques parviennent à s'emparer des canons marathes au centre de la ligne ennemie. Cependant, des artilleurs marathes, qui avaient feint d'être morts, se relèvent et retournent les canons contre les Britanniques, causant de nouvelles pertes. Wellesley ordonne de ne plus faire de quartier aux artilleurs qui simulent la mort.
Progressivement, sous la pression combinée de l'infanterie et de la cavalerie britanniques, la ligne marathe commence à céder. L'infanterie régulière de Scindia, malgré sa bravoure, se replie en bon ordre. La cavalerie marathe, qui n'a guère participé au combat, se retire sans engager. Vers 18 heures, les Britanniques sont maîtres du champ de bataille. Ils ont capturé 98 canons et infligé environ 6 000 pertes à l'ennemi. Mais le prix payé est effroyable : 1 566 tués ou blessés sur 7 000 engagés, soit un taux de pertes de 27%, le plus élevé de toute la carrière de Wellesley.
Les conséquences historiques
La victoire d'Assaye brise la puissance militaire de Daulat Rao Scindia dans le Deccan. Combinée à la victoire de la colonne du colonel Stevenson à Argaon (29 novembre 1803), elle contraint Scindia à signer le traité de Surji-Arjungaon (30 décembre 1803), par lequel il cède d'importants territoires aux Britanniques, abandonne ses prétentions sur le Peshwa et accepte la présence d'un résident britannique à sa cour. Bhonsle signe un traité similaire à Deogaon. Ces accords étendent considérablement la domination britannique en Inde centrale.
Sur le plan stratégique, Assaye démontre que les armées indiennes, même entraînées à l'européenne et dotées d'une artillerie puissante, ne peuvent résister à une attaque résolue menée par des troupes britanniques et cipayes bien commandées. Cette leçon accélère l'effondrement progressif de la résistance indienne à l'expansion britannique au cours du XIXe siècle.
Pour Arthur Wellesley personnellement, Assaye est un moment fondateur. Il déclarera plus tard, à la fin de sa vie, que c'était "la plus grande bataille que j'ai jamais livrée", plaçant Assaye au-dessus de Waterloo. Cette affirmation, souvent citée, s'explique par la disproportion des forces et l'intensité du combat. L'expérience indienne forge les qualités militaires de Wellesley : sang-froid sous le feu, capacité à évaluer rapidement le terrain, audace offensive calculée. Ces qualités le serviront en Espagne et au Portugal pendant la guerre d'Espagne (1808-1814), puis à Waterloo en 1815.
La bataille d'Assaye reste un épisode relativement méconnu en Europe, éclipsée par les guerres napoléoniennes contemporaines. En Inde, elle est commémorée comme l'un des derniers grands combats de la résistance marathe contre la colonisation britannique.
Le saviez-vous ?
Des années après Assaye, Arthur Wellesley, devenu duc de Wellington et vainqueur de Napoléon à Waterloo, reçut la visite d'un jeune officier qui lui demanda quelle avait été sa plus grande bataille. Wellington répondit sans hésiter : "Assaye". L'officier, stupéfait, s'attendait à entendre "Waterloo". Wellington expliqua que jamais, à aucun moment de sa carrière, il n'avait été aussi proche de la défaite totale qu'à Assaye. Sur les 7 000 hommes engagés, il en perdit plus de 1 500 en quelques heures. Le 74th Highlanders, régiment emblématique de l'armée, fut quasiment anéanti. Wellington confia également que la nuit suivant la bataille, il ne dormit pas, hanté par l'ampleur des pertes. Cette franchise inhabituelle chez un homme réputé pour sa froideur révèle l'impact profond que cette journée eut sur lui.
Généraux impliqués
Batailles liées
Questions fréquentes
Pourquoi Wellington considérait-il Assaye supérieure à Waterloo ?
Wellington expliquait que la disproportion des forces à Assaye rendait cette victoire plus remarquable que Waterloo. À Waterloo, il disposait de 68 000 hommes alliés et pouvait compter sur l'arrivée des Prussiens de Blücher. À Assaye, il n'avait que 7 000 hommes face à une armée de 40 000 à 50 000 Marathes dotés de plus de 100 canons, sans aucun espoir de renfort. Le taux de pertes de 27% (contre environ 15% à Waterloo) témoigne de la férocité des combats. Wellington confia qu'à Assaye, il fut plus proche de la défaite totale qu'à tout autre moment de sa carrière.
Quel rôle jouaient les officiers français dans l'armée marathe ?
Depuis les années 1780, des aventuriers militaires européens, principalement français, entraient au service des princes marathes pour moderniser leurs armées. Le plus notable était Benoît de Boigne, qui organisa les brigades régulières de Scindia dans les années 1790. À l'époque d'Assaye, le commandement de l'infanterie régulière de Scindia était assuré par le colonel Pohlmann (un Hanovrien, malgré son titre français). Ces brigades, entraînées à l'européenne avec formation en ligne, discipline de feu et artillerie moderne, constituaient une force bien supérieure aux levées irrégulières traditionnelles.
Combien de chevaux Wellington a-t-il perdus à Assaye ?
Deux chevaux furent tués sous Wellington pendant la bataille d'Assaye, le 23 septembre 1803. Son premier cheval, Diomed, fut tué par un boulet de canon ou une balle de mousquet alors que Wellington menait ses troupes vers les positions marathes. Il monta alors un deuxième cheval, qui fut également touché peu après. Wellington, indemne mais couvert de boue et de sang, continua à diriger la bataille à pied avant de trouver une troisième monture. Cet épisode illustre les risques extrêmes qu'il prit en commandant depuis la première ligne, une pratique qu'il maintiendra tout au long de sa carrière.
