Époque Moderne
Bataille de Plassey
À Plassey en 1757, Robert Clive et ses 3 000 hommes renversent le Nawab du Bengale et ses 60 000 soldats, non par la force brute, mais par une conspiration préparée avec le traître Mir Jafar. Cette "bataille" à peine combattue transforme la Compagnie britannique des Indes orientales en puissance souveraine d'un État de 40 millions d'habitants.
Forces en Présence
Compagnie britannique des Indes orientales
Commandant : Robert Clive
Nawab du Bengale
Commandant : Siraj ud-Daulah
« Établit la domination britannique sur le Bengale et pose les bases de l'Empire britannique des Indes, transformant la Compagnie des Indes orientales en puissance souveraine. »
Publié le 11 mars 2026 · mis à jour le 3 avril 2026
Contexte
En 1756, le nouveau Nawab du Bengale, Siraj ud-Daulah, âgé de vingt ans et méfiant envers les ambitions croissantes des Européens dans ses territoires, ordonne à la Compagnie britannique des Indes orientales de démanteler les fortifications qu'elle construit à Calcutta. Le Bengale est alors l'une des provinces les plus riches du monde : soieries, mousselines, salpêtre, indigo. Les revenus du commerce bengali alimentent les coffres de la Compagnie depuis des décennies, et chaque année les Britanniques grignotent un peu plus de terrain. Devant le refus de démanteler, Siraj ud-Daulah attaque et s'empare de Calcutta en juin 1756. Dans les caves du Fort William, il emprisonne les prisonniers anglais dans une pièce exiguë, l'épisode tristement connu sous le nom de "Trou Noir de Calcutta", où beaucoup périssent étouffés pendant la nuit. Le nombre exact de victimes est très débattu par les historiens, certains estimant l'incident très exagéré dans la propagande coloniale. Quoi qu'il en soit, l'événement scandalise l'Angleterre et fournit un prétexte moral à la riposte.
Robert Clive, officier de la Compagnie des Indes orientales déjà célèbre pour sa défense d'Arcot (1751), est envoyé de Madras avec une force de secours composée de 900 soldats européens et d'environ 1 500 cipayes. Il reprend Calcutta en janvier 1757. Mais Clive ne se contente pas de récupérer la ville : il commence à tisser une conspiration avec des nobles bengalis mécontents du Nawab. Siraj ud-Daulah s'est aliéné une partie de sa propre cour par son tempérament imprévisible et ses décisions arbitraires. Mir Jafar, commandant en chef de l'armée bengalie que le Nawab a publiquement humilié, accepte de faire défaut pendant la bataille en échange de la promesse d'être nommé Nawab à sa place. D'autres courtisans influents, dont le banquier Jagat Seth et le général Rai Durlabh, rejoignent la conspiration. La Compagnie promet à chacun des récompenses financières colossales.
Ce complot (aussi cynique que brillant) transforme la "bataille" de Plassey en une affaire largement décidée avant même que les premiers coups de feu ne soient tirés. Clive dispose de 3 000 hommes face à une armée nominalement dix fois supérieure en nombre, mais sait qu'une grande partie de cette armée ne combattra pas. La France, alliée du Nawab et en guerre contre l'Angleterre dans le cadre de la Guerre de Sept Ans, maintient un petit contingent d'artilleurs à Plassey sous les ordres de M. de Saint-Frais. Leur présence ne changera rien au dénouement.
Déroulement
Le 23 juin 1757, les deux armées se retrouvent à Plassey, dans une boucle de la rivière Bhagirathi. Le terrain est une plaine bordée de manguiers et de cocotiers, avec le fleuve sur un flanc. Siraj ud-Daulah dispose d'une force imposante : 50 000 fantassins, 18 000 cavaliers, 53 canons servis par des artilleurs bengalis et par un petit détachement français sous M. de Saint-Frais (la France et l'Angleterre sont alors en guerre, c'est la Guerre de Sept Ans). Clive n'a que 3 000 hommes. Une poignée.
Au matin, l'artillerie bengalie ouvre le feu depuis des positions surélevées. Les canons du Nawab, plus nombreux et mieux positionnés, tirent avec une certaine efficacité. Clive ordonne à ses troupes de se replier dans un vaste verger de manguiers qui offre un couvert naturel contre les boulets. Il dispose ses huit pièces d'artillerie en batterie et engage des échanges de tir défensifs. Clive attend. Il attend la trahison promise. Vers midi, une averse tropicale soudaine et violente s'abat sur le champ de bataille. La poudre bengalie, stockée à l'air libre, est détrempée : les canons s'enrayent, les mèches ne prennent plus. Les Britanniques, eux, avaient protégé leur poudre sous des bâches en toile cirée. Leurs pièces continuent de tirer. C'est le premier coup du sort.
Mir Jafar, conformément au plan, maintient ses 35 000 hommes en retrait sur l'aile droite de l'armée bengalie. Il simule l'hésitation et l'incompétence, envoie des messagers ambigus au Nawab, mais ne charge jamais. D'autres conspirateurs, Rai Durlabh et Yar Lutuf Khan, imitent cette passivité calculée. Sans le gros des troupes bengalies, Siraj ud-Daulah ne peut lancer qu'une fraction de ses forces contre les positions britanniques. Les seuls combattants loyaux au Nawab, menés par Mir Madan et Mohanlal, se battent avec bravoure. Mir Madan est tué par un boulet. Sa mort démoralise les troupes restées fidèles.
Clive, voyant l'inaction bengalie sur les ailes, comprend que le complot fonctionne. Il ordonne une contre-attaque générale. Ses cipayes et soldats européens sortent du verger et avancent en bon ordre, baïonnette au canon. L'artillerie bengalie est hors service. Les fantassins du Nawab, déjà moralement vaincus par la trahison de leurs propres commandants, reculent puis s'enfuient. La cavalerie ne charge pas. Le camp retranché du Nawab est pris d'assaut.
Siraj ud-Daulah, réalisant trop tard l'ampleur de la trahison, s'enfuit du champ de bataille sur un chameau rapide, accompagné de quelques fidèles. Il sera retrouvé quelques jours plus tard, trahi une dernière fois par un ancien serviteur, et exécuté sur ordre de Mir Jafar. La "bataille" a duré quelques heures à peine. Les pertes britanniques sont dérisoires : environ 72 tués ou blessés, dont 22 morts.
Conséquences
Plassey est l'une des batailles les plus lourdes de conséquences de l'histoire moderne, non par le combat lui-même (peu meurtrier) mais par ses effets à long terme. En renversant le Nawab du Bengale, la Compagnie des Indes orientales s'empare d'un État de 40 millions d'habitants générateur de revenus commerciaux immenses. Mir Jafar, Nawab fantoche, doit payer à la Compagnie et à Clive personnellement des sommes colossales : 2,5 millions de livres sterling au total selon certaines estimations, une fortune prodigieuse au XVIIIe siècle. Clive repart en Angleterre fabuleusement riche, et son enrichissement fera scandale au Parlement.
La Compagnie, enrichie par les revenus fiscaux du Bengale, peut financer des armées encore plus importantes et étendre sa domination à d'autres États indiens. Le processus est rapide. En 1764, à la bataille de Buxar, elle confirme sa suprématie militaire face à une coalition de princes indiens. En 1765, elle obtient le droit de percevoir les impôts du Bengale, du Bihar et de l'Orissa (le diwani), transformant une société de commerce en administration fiscale. En 1784, le Parlement britannique prend le contrôle politique de la Compagnie par le India Act. En 1857, après la grande révolte des Cipayes, la Couronne britannique dissout la Compagnie et annexe directement l'Inde. Le "Raj" est né.
Plassey est ainsi le pivot autour duquel s'effectue la transformation d'une société commerciale en puissance coloniale impériale. Le Bengale, qui était l'une des régions les plus riches et les plus manufacturières du monde en 1750, connaîtra une désindustrialisation progressive sous la domination britannique. L'historien indien Utsa Patnaik estime que la Grande-Bretagne a extrait l'équivalent de 45 000 milliards de dollars (valeur actuelle) de l'Inde entre 1765 et 1938, un chiffre disputé mais qui illustre l'ampleur du transfert de richesse. Ce sujet reste au coeur d'un vif débat historiographique sur les coûts économiques du colonialisme.
Le saviez-vous ?
Robert Clive, après sa victoire de Plassey, reçut du Nawab fantoche Mir Jafar et de ses proches des sommes tellement colossales que ses contemporains parlèrent de "pillage organisé". Clive lui-même reconnut plus tard devant le Parlement britannique qui l'enquêtait sur ses enrichissements : "Quand je pense à l'immensité de ma fortune et aux nombreuses occasions qui s'offrirent à moi de m'enrichir encore, je m'étonne de ma modération."
Sa fortune accumulée en Inde lui permit d'acheter des propriétés, de financer des ambitions politiques et de devenir l'un des hommes les plus riches d'Angleterre. Mais la conscience de ses actes le rongeait : dépressif, dépendant de l'opium, il se suicida à Londres en 1774 à l'âge de 49 ans. Plassey lui avait tout donné, y compris la culpabilité qui le détruisit.
Généraux impliqués
Les fiches de ces généraux ne sont pas encore disponibles.
Batailles liées
Questions fréquentes
La bataille de Plassey était-elle une vraie bataille ou une conspiration ?
Plassey fut autant une conspiration qu'une bataille. Robert Clive avait préalablement coordonné avec Mir Jafar, commandant en chef de l'armée du Nawab, un accord secret : Mir Jafar garderait ses troupes en retrait pendant la bataille en échange de la promesse d'être nommé Nawab. En pratique, les 35 000 hommes de Mir Jafar ne combattirent pas. Clive n'affronta qu'une fraction de l'armée bengalie, et une averse opportune éteignit les canons bengalis. La "victoire" militaire fut facilitée par cette trahison délibérée, ce qui n'en diminue pas l'impact historique monumental.
Quelles furent les conséquences de Plassey pour l'Inde ?
Plassey inaugura la domination britannique progressive de l'Inde. La Compagnie des Indes orientales, enrichie par les revenus fiscaux du Bengale (l'une des régions les plus riches du monde au XVIIIe siècle), put financer des armées de plus en plus grandes et étendre sa domination à d'autres États indiens. En cent ans, la quasi-totalité du sous-continent était sous contrôle britannique direct ou indirect. Plassey est considérée par de nombreux historiens indiens comme l'un des événements les plus traumatiques de leur histoire, marquant le début de deux siècles de colonisation.
Qui était Robert Clive, vainqueur de Plassey ?
Robert Clive (1725–1774), surnommé "Clive of India", était un officier et administrateur de la Compagnie des Indes orientales. D'abord employé de bureau à Madras, il se révéla comme chef militaire lors du siège d'Arcot (1751) qu'il défendit avec 200 hommes contre 10 000. Après Plassey, il devint gouverneur du Bengale, accumulant une fortune considérable. Rappelé en Angleterre et mis en cause pour corruption, il se suicida en 1774 à 49 ans, laissant une postérité ambivalente : héros de l'Empire pour les uns, artisan du pillage colonial pour les autres.