Époque Moderne
Bataille de Lobositz
Le 1er octobre 1756, Frédéric II affronte les Autrichiens du maréchal Browne dans le brouillard de la vallée de l'Elbe, en Bohême. La bataille est confuse, acharnée, les deux camps se battant à l'aveugle dans la brume. Les Prussiens finissent par prendre Lobositz et repoussent les Autrichiens, mais le roi lui-même reconnaît que ses troupes ont été mises à rude épreuve.
Forces en Présence
Armée prussienne
Commandant : Frédéric II de Prusse
Armée autrichienne
Commandant : Maréchal Browne
« Première bataille de la guerre de Sept Ans sur le théâtre européen. Victoire difficile de Frédéric qui empêche les Autrichiens de secourir l'armée saxonne piégée à Pirna et confirme l'initiative prussienne. »
Contexte : Bataille de Lobositz
La guerre de Sept Ans commence par un coup de poker de Frédéric II. En août 1756, sans déclaration de guerre, il envahit la Saxe, alliée de l'Autriche. Son calcul est simple : frapper avant que la coalition qui se forme contre lui (Autriche, France, Russie, Suède, Saxe) ne l'écrase. La Saxe tombe en quelques semaines. L'armée saxonne (18 000 hommes) se replie dans le camp retranché de Pirna, au bord de l'Elbe, et attend les secours autrichiens.
L'Autriche réagit. Le maréchal Maximilian Ulysses von Browne, Irlandais au service des Habsbourg, l'un des meilleurs généraux autrichiens, rassemble 34 000 hommes en Bohême et marche vers le nord pour délivrer les Saxons. Frédéric le sait. Il franchit les monts Métallifères avec 28 500 Prussiens et descend en Bohême pour intercepter Browne avant qu'il n'atteigne Pirna.
Les deux armées se rencontrent le 1er octobre devant Lobositz, petite ville au bord de l'Elbe, dans une vallée étroite bordée de vignobles et de collines. Le terrain est difficile : la Morellenschlucht (un ravin profond) coupe le champ de bataille, les hauteurs du Lobosch dominent la plaine, et surtout, un brouillard épais recouvre tout. Frédéric, arrivé le premier, déploie ses troupes sur les crêtes au nord. Mais le brouillard est si dense qu'il ne peut pas évaluer les forces de Browne. Il croit d'abord n'avoir face à lui qu'une arrière-garde. C'est une erreur. L'armée autrichienne au complet est déployée de l'autre côté du ravin, invisible dans la brume.
C'est la première bataille de Frédéric contre l'Autriche depuis la fin de la guerre de Succession (1748). Huit ans de paix. Les Prussiens sont bien entraînés mais n'ont pas combattu. L'armée autrichienne, réformée par le maréchal Daun et la grande-duchesse Marie-Thérèse, n'est plus la même qu'en 1748. Browne le sait. Frédéric va le découvrir.
Comment s'est déroulée la bataille ?
L'aube du 1er octobre est noyée dans le brouillard. La vallée de l'Elbe, prise entre les collines, retient l'humidité. Frédéric, depuis la hauteur de Homolka, ne voit rien. Ses éclaireurs rapportent des mouvements confus dans la brume. Le roi envoie sa cavalerie en reconnaissance vers le Lobosch, la colline qui domine la gauche du dispositif autrichien.
Vers 7 heures, la cavalerie prussienne charge dans le brouillard, croyant bousculer une ligne de tirailleurs. Elle tombe sur l'infanterie autrichienne en formation, protégée par des vignobles en terrasse. Les cavaliers sont repoussés par des salves meurtrières. Des escadrons entiers refluent en désordre. Frédéric, furieux, lance une deuxième charge de cavalerie. Même résultat. Les chevaux glissent dans les vignes mouillées, les cavaliers sont fauchés par les balles autrichiennes. Frédéric comprend qu'il n'a pas affaire à une arrière-garde.
Le roi change de plan. Il engage son infanterie. Les régiments prussiens descendent la pente nord vers le ravin de la Morellenschlucht, le franchissent sous le feu, et montent à l'assaut de Lobositz et du Lobosch. Les combats sont d'une violence extrême dans les vignobles en terrasse : les soldats grimpent de mur en mur, tirent à bout portant entre les rangées de ceps. Les grenadiers prussiens, les meilleurs fantassins d'Europe, prennent le Lobosch mètre par mètre.
L'artillerie autrichienne, bien placée sur les hauteurs de l'autre côté de l'Elbe, canonne les colonnes prussiennes qui traversent la plaine à découvert. Les pertes montent. Les Prussiens prennent Lobositz vers midi, mais les Autrichiens contre-attaquent. Le village change de mains. L'infanterie des deux camps se bat dans les rues, dans les maisons, dans les jardins. Les soldats tirent par les fenêtres, chargent à la baïonnette dans les ruelles.
En début d'après-midi, le brouillard se lève enfin. Frédéric voit pour la première fois le dispositif complet de Browne. L'Autrichien a bien engagé toute son armée, mais la perte du Lobosch et de Lobositz compromet sa position. Browne ordonne le repli vers Budin, au sud. Le retrait est ordonné, couvert par l'artillerie et la cavalerie autrichiennes. Les Prussiens, épuisés par six heures de combat dans le brouillard, ne poursuivent pas.
Le bilan : 3 300 Prussiens et 2 900 Autrichiens hors de combat. Un match presque nul en pertes, mais Frédéric tient le terrain et Browne se replie. Plus important : les Saxons piégés à Pirna ne seront pas secourus. Ils capituleront le 15 octobre.
Les conséquences historiques
Lobositz est une victoire prussienne, mais une victoire au goût amer. Frédéric, habitué aux triomphes écrasants de la guerre de Succession d'Autriche (Mollwitz, Hohenfriedberg), découvre que l'armée autrichienne a changé. Les troupes de Browne se sont battues avec une ténacité et une discipline que les Prussiens ne leur connaissaient pas. L'infanterie autrichienne, réformée depuis 1748 (entraînement au tir, fortifications de campagne, artillerie améliorée), n'est plus la proie facile d'autrefois. Frédéric lui-même l'admet dans sa correspondance : "Les Autrichiens ont beaucoup appris."
La conséquence immédiate est la capitulation saxonne. L'armée saxonne, privée de secours, se rend le 15 octobre à Pirna. Frédéric incorpore de force 14 000 soldats saxons dans l'armée prussienne (ils déserteront massivement à la première occasion). La Saxe entière est occupée et servira de base logistique et financière à la Prusse pendant toute la guerre. Les impôts saxons financeront l'effort de guerre prussien.
Sur le plan stratégique, Lobositz confirme l'initiative de Frédéric mais ne résout rien. L'Autriche n'est pas battue. La France entre en guerre. La Russie mobilise ses armées immenses. La Suède menace la Poméranie. La Prusse, 4 millions d'habitants, va affronter une coalition de 80 millions. La guerre de Sept Ans ne fait que commencer. Lobositz n'en est que le prologue, une escarmouche brutale dans le brouillard qui annonce sept années de carnage.
Pour l'histoire militaire, Lobositz illustre un problème qui reviendra sans cesse dans les guerres de Frédéric : la reconnaissance défaillante. Le brouillard a empêché le roi d'évaluer correctement les forces ennemies, le conduisant à des charges de cavalerie prématurées et coûteuses. Frédéric retiendra la leçon : dans les batailles suivantes (Rossbach, Leuthen), il consacrera beaucoup plus de temps à la reconnaissance du terrain et du dispositif ennemi avant d'engager ses forces.
Le saviez-vous ?
Après la bataille, Frédéric écrivit à sa soeur Wilhelmine une lettre d'une franchise inhabituelle : "J'ai eu affaire à des troupes qui m'étaient inconnues. Les Autrichiens ne fuient plus comme autrefois." Le roi, qui cultivait un mépris de principe pour l'armée autrichienne, venait de comprendre que les réformes militaires de Marie-Thérèse avaient porté leurs fruits. Cette prise de conscience tardive faillit lui coûter la victoire à Lobositz et le conduisit à sous-estimer ses adversaires une dernière fois à Kolin en juin 1757, où il subit sa première défaite. À partir de Kolin, Frédéric ne méprisa plus jamais l'armée autrichienne.
Généraux impliqués
Batailles liées
Questions fréquentes
Pourquoi Lobositz est-elle considérée comme la première bataille de la guerre de Sept Ans ?
Lobositz est le premier affrontement majeur entre deux armées régulières de la guerre de Sept Ans (l'invasion de la Saxe en août-septembre 1756 n'avait pas donné lieu à une bataille rangée). C'est la première fois que la Prusse et l'Autriche croisent le fer depuis la fin de la guerre de Succession d'Autriche en 1748. La bataille ouvre huit ans de conflit quasi ininterrompu sur le théâtre européen, de la Bohême à la Poméranie, de la Silésie à la Westphalie.
Quel rôle le brouillard a-t-il joué dans la bataille de Lobositz ?
Le brouillard fut le facteur décisif de la matinée. Il empêcha Frédéric de reconnaître les forces autrichiennes : le roi crut d'abord n'affronter qu'une arrière-garde et lança des charges de cavalerie prématurées qui échouèrent dans les vignobles. Le brouillard causa aussi une confusion tactique générale : les unités perdaient le contact, les ordres n'arrivaient pas, les soldats tiraient parfois sur leurs propres camarades. Quand la brume se leva en début d'après-midi, Frédéric découvrit avec surprise l'ampleur du dispositif autrichien.
Quelles furent les conséquences de Lobositz pour l'armée saxonne ?
La victoire prussienne à Lobositz condamna l'armée saxonne piégée dans le camp retranché de Pirna. Le maréchal Browne, repoussé, ne put la secourir. Les 18 000 Saxons, affamés et sans espoir, capitulèrent le 15 octobre 1756. Frédéric incorpora de force 14 000 d'entre eux dans l'armée prussienne, une pratique brutale et inhabituelle. Ces soldats enrôlés contre leur gré désertèrent massivement dès qu'ils en eurent l'occasion, certains régiments se vidant de la moitié de leurs effectifs en quelques mois.