Ère Contemporaine

Bataille de Stonne

15–25 mai 1940·Stonne, plateau des Ardennes, France

Le village ardennais de Stonne changea de mains dix-sept fois en dix jours de combats acharnés, de mai 1940. Bien que les Français y aient disposé de chars B1 bis techniquement supérieurs aux Panzer allemands, la rigidité du commandement de Flavigny condamna les blindés à être engagés en dispersion, gaspillant l'occasion de couper le corridor de Guderian. Le 16 mai, le lieutenant Billotte détruisit seul treize chars allemands en un seul passage, exploit resté sans équivalent dans l'histoire des blindés.

Forces en Présence

✓ Vainqueur

Wehrmacht (10e Panzerdivision + Régiment Grossdeutschland)

Commandant : Général Heinz Guderian (XIX. Armeekorps)

Effectifs~30 000 hommes engagés sur le secteur de Stonne
PertesEstimées entre 2 000 et 4 000 tués et blessés

Armée française (3e Division Cuirassée, 3e DIM)

Commandant : Général Jean Flavigny (21e Corps d'armée)

Effectifs~15 000 hommes, 170 chars Char B1 bis et Hotchkiss H35
PertesEstimées entre 3 000 et 5 000 tués et blessés, plus de 100 chars détruits

« Bataille-clé de la percée de Sedan : la conservation de Stonne par la Wehrmacht sécurisa le flanc sud du corridor blindé et rendit irréversible la chute de France. »

Contexte de la bataille de Bataille de Stonne

Le 10 mai 1940, l'Allemagne déclenche l'opération Fall Gelb selon le plan Manstein : concentrer la masse blindée à travers les Ardennes, terrain jugé impraticable par les états-majors alliés. Le XIX. Panzerkorps du général Heinz Guderian (trois divisions blindées) est la pointe de lance de cette percée. Les 13 et 14 mai, malgré des feux d'artillerie et des bombardements en piqué de la Luftwaffe, Guderian franchit la Meuse à Sedan dans une opération audacieuse qui ouvre une brèche béante dans les défenses françaises.

Les panzers s'élancent immédiatement vers l'ouest, vers la Manche, laissant un corridor étroit mais rapidement élargi sur plus de 300 kilomètres. Ce corridor a un talon d'Achille : le plateau de Stonne, sur les Hautes Falaises dominant la vallée de la Meuse, d'où l'artillerie française pourrait plonger sur le pont de Sedan et le flanc sud de tout le dispositif allemand. Si les Français reprennent et tiennent ce plateau, ils peuvent menacer l'ensemble de la percée. Guderian comprend le danger dès le 14 mai : il détache la 10e Panzerdivision et le régiment d'infanterie Grossdeutschland (l'unité d'élite de la Wehrmacht) pour prendre Stonne et le défendre à tout prix.

Du côté français, le général Jean Flavigny commande le 21e Corps d'armée, qui dispose d'un outil remarquable : la 3e Division Cuirassée (DCr), équipée de chars Char B1 bis, mastodontes de 31 tonnes au blindage frontal de 60 mm, impénétrable par la plupart des canons antichars allemands de l'époque. Le rapport de force matériel est en faveur de la France sur ce secteur. Mais Flavigny prend la décision fatale de disperser ses blindés en soutien d'infanterie sur un front de 50 kilomètres, plutôt que de les concentrer en masse de manœuvre pour une contre-attaque décisive. Cette erreur doctrinale transforme les meilleurs chars français en cibles statiques et privées de leur puissance de choc.

Le régiment Grossdeutschland, unité de prestige formée en 1939 et destinée à l'élite de l'armée allemande, est chargé de tenir Stonne coûte que coûte. Ces soldats se battront avec une ténacité qui forgera la réputation de la future division Grossdeutschland, l'une des unités les plus décorées de la Wehrmacht sur le front de l'Est.

Comment s'est déroulée la bataille ?

Le 14 mai 1940, les premières unités françaises atteignent Stonne et s'en emparent brièvement. Un contre-attaque allemande dans la nuit chasse les défenseurs. Ce cycle (prise, contre-attaque, reprise) va se répéter jusqu'à dix-sept fois en dix jours. Les deux camps se battent au corps à corps dans les rues du village, transformé en un champ de ruines que chaque camp continue de revendiquer pierre par pierre.

Le 16 mai survient l'un des exploits individuels les plus extraordinaires de toute la Seconde Guerre mondiale. Le lieutenant Pierre Billotte, commandant le char B1 bis "Eure" du 37e Bataillon de chars de combat, engage son véhicule seul dans les rues de Stonne. En traversant le bourg, il croise une colonne de blindés allemands à bout portant, et les détruit l'un après l'autre : deux Panzer IV et onze Panzer III, soit treize chars en un seul passage. L'"Eure" reçoit 140 impacts de projectiles antichars au cours de l'action, dont des obus de Pak 36 de 37 mm et de Pak 38 de 50 mm, sans qu'aucun pénètre le blindage. Billotte sort indemne. Les archives de la Wehrmacht elle-même, consultées après-guerre, confirment le chiffre exact. Les soldats du Grossdeutschland présents croyaient avoir affaire à plusieurs chars, tant il leur semblait impossible qu'un seul véhicule eût accompli pareille chose.

Le Grossdeutschland souffre terriblement. Les compagnies sont réduites à 30 à 40 hommes. Plusieurs officiers supérieurs sont tués. L'artillerie de 75 mm des chars B1 bis décime l'infanterie allemande qui tente de s'approcher. Mais les erreurs françaises continuent : les contre-attaques sont lancées sans coordination entre chars et fantassins, les ordres contradictoires de Flavigny désorganisent les unités, les renforts arrivent toujours trop tard ou trop peu. Les chars français, dispersés et manquant de radios, ne peuvent coordonner leurs actions. Les équipages doivent sortir de leurs véhicules sous le feu pour transmettre les ordres verbalement, vulnérabilité fatale.

La 3e DCr est progressivement détruite non par l'infériorité de ses chars, mais par la fragmentation de son emploi. Ses B1 bis tombent en panne faute d'entretien ou sont isolés et flanqués par des pièces antichars lorsque leur infanterie de couverture est tuée. Contrairement aux Panzer qui opèrent en formations cohérentes avec radio et initiative décentralisée, les Français reçoivent des ordres contradictoires ou tardifs.

Le 24 mai, après dix jours de l'une des batailles les plus violentes du front occidental, l'Allemagne contrôle définitivement le plateau de Stonne. Le flanc sud du corridor de Guderian est sécurisé. Trois jours plus tard, l'évacuation de Dunkerque commence. La France capitulera le 22 juin 1940.

Les conséquences historiques

La défaite française à Stonne ne fut pas une défaite d'équipement, les chars B1 bis étaient supérieurs à la plupart des blindés allemands engagés. Ce fut une défaite de doctrine, de commandement et de communication. L'armée française de 1940 avait des matériels de premier ordre et des soldats courageux, mais sa structure de commandement rigide, centralisée et lente était incapable de rivaliser avec l'initiative tactique décentralisée prônée par Guderian.

La bataille de Stonne révèle en microcosme les raisons de la chute de France : dispersion des blindés au lieu de leur concentration en masse de manœuvre ; absence de radio dans la plupart des chars français, obligeant les commandants à s'exposer pour transmettre leurs ordres ; incapacité du commandement supérieur à réagir à la vitesse imposée par Guderian. Ces dysfonctionnements, déjà identifiés par des officiers comme de Gaulle dans ses écrits d'avant-guerre, ne furent jamais corrigés à temps.

Pour le Grossdeutschland, la bataille de Stonne forgea une réputation de résistance dans les situations les plus désespérées. Le régiment, élargi en division tout au long de la guerre, conserva ce nom et cette réputation jusqu'en 1945 sur le front de l'Est. La légende du Grossdeutschland comme unité capable de tenir l'impossible naquit dans les ruines de ce village ardennais.

La France ne redécouvrit véritablement Stonne que dans les années 1990-2000. Un musée des blindés y fut créé, et l'exploit de Billotte (resté méconnu pendant des décennies) est désormais reconnu comme l'un des hauts faits les plus extraordinaires de l'histoire des blindés français. Pierre Billotte survécut à la guerre, rejoignit de Gaulle à Londres après une évasion remarquable via l'URSS, et représenta la France à la signature de la capitulation allemande à Berlin en mai 1945.

Le saviez-vous ?

Après la bataille, des historiens allemands cherchèrent à vérifier le rapport du lieutenant Billotte sur les treize chars détruits. Les archives de la 10e Panzerdivision et du régiment Grossdeutschland confirmèrent non seulement les treize chars, mais précisèrent que les soldats allemands présents avaient d'abord cru avoir affaire à plusieurs chars, tant il leur semblait impossible qu'un seul véhicule eût accompli pareille chose. L'"Eure" avait reçu exactement 140 impacts répertoriés, dont des tirs de 88 mm en tir tendu, sans qu'aucun pénètre. Billotte reçut la Légion d'honneur pour cet exploit. Il rejoignit les Forces Françaises Libres, devint aide de camp de de Gaulle, et mourut général en 1992. Son char B1 bis fut récupéré et réparé, avant d'être finalement capturé lors de la reddition française deux semaines plus tard.

Généraux impliqués

Wehrmacht (10e Panzerdivision + Régiment Grossdeutschland) :
Général Heinz Guderian (XIX. Armeekorps)
Armée française (3e Division Cuirassée, 3e DIM) :
Général Jean Flavigny (21e Corps d'armée)

Les fiches de ces généraux ne sont pas encore disponibles.

CETTE BATAILLE FAIT PARTIE DESeconde Guerre mondiale (1939 – 1945) →

Batailles liées

Questions fréquentes

Pourquoi la France a-t-elle perdu Stonne malgré des chars supérieurs ?

La défaite française à Stonne illustre une réalité cruelle : la supériorité technique ne suffit pas sans doctrine adaptée. Le général Flavigny dispersa les Char B1 bis en soutien d'infanterie sur un front de 50 km, au lieu de les concentrer en masse de manœuvre pour une contre-attaque décisive. La 3e Division Cuirassée fut engagée par fragments, sans jamais produire l'effet de rupture que sa masse pouvait générer. De plus, les chars français manquaient de radios, les commandants devaient sortir de leurs véhicules sous le feu pour transmettre les ordres. La doctrine française, fondée sur le compartimentage et la centralisation, était structurellement incapable de répondre à la vitesse de décision qu'imposait Guderian.

Combien de fois le village de Stonne a-t-il changé de mains en 1940 ?

Le village de Stonne changea de mains environ dix-sept fois entre le 14 et le 24 mai 1940, soit presque deux fois par jour pendant dix jours consécutifs. Ce chiffre, confirmé par les archives des deux camps, est l'un des plus révélateurs de tout le front occidental de la Seconde Guerre mondiale. Il témoigne de l'acharnement extraordinaire des deux parties : les Français pour couper le corridor blindé allemand, les Allemands pour protéger le flanc sud de la percée de Guderian. Chaque prise du village était suivie d'une contre-attaque, souvent au corps à corps entre les ruines des maisons bombardées.

Quel fut le destin du lieutenant Billotte après Stonne ?

Pierre Billotte fut fait prisonnier lors de la capitulation française en juin 1940. Il s'évada en 1941 en passant par l'URSS et rejoignit les Forces Françaises Libres à Londres, où il devint aide de camp du général de Gaulle. Il combattit jusqu'à la libération de Paris et représenta la France à la signature de la capitulation allemande à Berlin en mai 1945. Compagnon de la Libération, il atteignit le grade de général. Son exploit de Stonne (treize chars détruits en un seul engagement) est aujourd'hui reconnu comme le record individuel de chars détruits par un seul équipage lors d'un seul engagement de la Seconde Guerre mondiale.