Époque Moderne
Bataille de Torgau
Le 3 novembre 1760, Frédéric attaque l'armée autrichienne du maréchal Daun, retranchée sur les hauteurs de Siptitz, près de Torgau. Le plan est audacieux : une double attaque sur les deux faces de la position. Mais la coordination échoue. Frédéric attaque trop tôt, seul, et se fait massacrer. Seule l'arrivée de Zieten sur l'autre flanc, en fin de journée, retourne une bataille que tous croyaient perdue.
Forces en Présence
Armée prussienne
Commandant : Frédéric II de Prusse
Armée autrichienne
Commandant : Maréchal Daun
« Dernière grande bataille de Frédéric le Grand. La plus sanglante victoire prussienne de la guerre de Sept Ans, arrachée de justesse grâce à l'initiative du général Zieten. Elle maintient la Prusse en vie pour deux années supplémentaires. »
Contexte : Bataille de Torgau
L'automne 1760, cinquième année de guerre. La Prusse tient encore, mais à quel prix. L'armée est l'ombre d'elle-même. Les vétérans de 1756 ont presque tous disparu. Les régiments sont remplis de prisonniers saxons, autrichiens, russes enrôlés de force, qui désertent à la première occasion. L'argent manque : Frédéric fait fondre l'argenterie des églises pour payer ses soldats. La Saxe, occupation qui finance la guerre, est épuisée. Les civils prussiens souffrent. Berlin a été brièvement occupée par un raid russo-autrichien en octobre 1760, une humiliation.
Le maréchal Leopold von Daun, commandant en chef autrichien, est l'antithèse de Frédéric. Prudent, méthodique, adepte de la guerre de position. Il a battu Frédéric à Kolin (1757) et à Hochkirch (1758). Sa stratégie est d'éviter les batailles rangées et d'user la Prusse par des manoeuvres et des sièges. En octobre 1760, Daun occupe une position fortifiée près de Torgau, en Saxe, avec 53 000 hommes. Il bloque Frédéric au sud de l'Elbe.
Frédéric a 44 000 hommes. Il ne peut pas rester sur la défensive : chaque mois qui passe l'affaiblit davantage. Il doit reprendre Torgau pour contrôler la Saxe et ses ressources. Le roi conçoit un plan risqué : diviser son armée en deux. Lui-même attaquera par le nord avec le gros des forces (environ 30 000 hommes). Le général Hans Joachim von Zieten, vieux hussard de 61 ans et l'un des derniers vétérans de confiance, attaquera par le sud avec 14 000 hommes. Les deux colonnes doivent frapper simultanément les deux faces de la position autrichienne sur les hauteurs de Siptitz.
Le plan repose sur la coordination. Si les deux attaques frappent en même temps, Daun ne pourra pas concentrer ses réserves. Si l'une frappe seule, elle sera écrasée. Frédéric le sait. La marche d'approche se fait à travers des bois denses, sans visibilité, sans communication possible entre les deux colonnes. Tout repose sur le timing.
Comment s'est déroulée la bataille ?
Le 3 novembre, la colonne de Frédéric contourne la position autrichienne par l'ouest et le nord. La marche à travers les forêts est lente, pénible. Les arbres bloquent les canons. Les chemins forestiers sont des fondrières. Frédéric perd du temps. Vers 14 heures, il entend le canon au sud : Zieten a engagé le combat. Le roi, craignant que Zieten ne soit écrasé seul, décide d'attaquer immédiatement, sans attendre que ses troupes soient toutes en position.
L'assaut des hauteurs de Siptitz par le nord est un désastre. Les Autrichiens de Daun, alertés par le bruit de la marche dans les bois, ont eu le temps de faire pivoter leur artillerie. 200 canons autrichiens, massés sur la crête, ouvrent le feu sur les colonnes prussiennes qui débouchent des bois en terrain découvert. Le carnage est épouvantable. Les régiments prussiens avancent en ligne dans un ouragan de mitraille et de boulets. Les rangs sont fauchés, les drapeaux tombent, les officiers sont tués par dizaines. La première vague est repoussée.
Frédéric lance une deuxième attaque. Même résultat. Les grenadiers prussiens grimpent la pente, atteignent les retranchements, se battent au corps à corps sur la crête, puis sont rejetés par des contre-attaques autrichiennes. Le roi est blessé : une balle de mousquet frappe sa poitrine, arrêtée par l'épaisseur de sa pelisse fourrée, mais le choc le renverse de cheval. On le croit mort. La rumeur se répand dans l'armée : "Le roi est tombé." Le moral s'effondre.
Vers 16 heures, la situation est désespérée. Frédéric a perdu plus de 10 000 hommes. Ses assauts ont tous échoué. Il n'a plus de réserves. La nuit approche. La bataille semble perdue.
C'est alors que Zieten arrive. Le vieux général, retardé par le terrain et par la résistance autrichienne au sud, a finalement percé. Ses 14 000 hommes débouchent sur le flanc sud de la position de Daun au moment exact où les Autrichiens concentrent toutes leurs forces au nord contre Frédéric. Zieten lance ses troupes à l'assaut. L'infanterie prussienne du sud escalade les hauteurs. L'artillerie autrichienne, orientée au nord, ne peut pas pivoter assez vite.
Le choc est décisif. Les Autrichiens, pris entre deux feux (Frédéric au nord, Zieten au sud), ne peuvent pas se défendre sur deux fronts. Les régiments de Zieten prennent les batteries autrichiennes, retournent les canons et les tirent sur les lignes de Daun. La confusion se répand. Les unités autrichiennes commencent à se replier. Daun, blessé au pied par un éclat d'obus, perd le contrôle de la bataille.
La nuit tombe. Les Prussiens tiennent les hauteurs. Les Autrichiens se retirent vers Torgau dans l'obscurité. Le champ de bataille, éclairé par les incendies des fourgons et les feux de bivouac, est couvert de cadavres. 16 700 Prussiens et 15 700 Autrichiens gisent morts ou blessés. C'est la bataille la plus sanglante de toute la guerre de Sept Ans.
Les conséquences historiques
Torgau est une victoire, mais Frédéric sait que c'est sa dernière. L'armée prussienne ne peut plus se permettre des pertes de cette ampleur. 16 700 hommes sur 44 000 : 38% de l'effectif. Les remplaçants qui arriveront seront encore plus médiocres que les précédents. Frédéric ne livrera plus de grande bataille offensive après Torgau. Les deux dernières années de guerre (1761-1762) seront une guerre de manoeuvre et d'esquive, le roi cherchant à éviter le combat qu'il avait toujours cherché auparavant.
Torgau maintient la Prusse en Saxe. Les revenus saxons continuent à financer l'effort de guerre. Les lignes de communication avec Berlin restent ouvertes. Sans Torgau, Frédéric aurait perdu la Saxe, son coffre-fort, et la guerre avec.
La victoire doit tout à Zieten. Sans son arrivée tardive mais décisive sur le flanc sud, la bataille était perdue. Frédéric le reconnut avec une franchise rare. Quand Zieten se présenta devant lui après la bataille, le roi l'embrassa en public (un geste extraordinaire pour le monarque prussien, connu pour sa froideur). "Vous avez sauvé l'État aujourd'hui", lui dit-il. Zieten, 61 ans, modeste comme toujours, répondit simplement : "J'ai fait mon devoir, Sire."
Pour l'histoire militaire, Torgau illustre à la fois le danger et le potentiel de la division des forces. Le plan de Frédéric (double attaque convergente) était brillant sur le papier mais presque impossible à coordonner sans communication en temps réel. L'échec de la synchronisation transforma la première moitié de la bataille en massacre. Seule l'arrivée fortuite de Zieten au bon moment sauva le plan. Napoléon, qui étudia Torgau, retiendra la leçon : à Austerlitz en 1805, il veillera à ce que toutes les colonnes soient reliées par des estafettes.
Le saviez-vous ?
Après la bataille, Frédéric chercha un endroit pour dormir dans le village de Elsnig. Toutes les maisons étaient remplies de blessés. Le roi finit par s'allonger dans une église, sur un banc, sa pelisse trouée par la balle qui avait failli le tuer comme couverture. Un aide de camp lui apporta un quignon de pain et un verre de bière. Frédéric, qui venait de remporter la victoire la plus coûteuse de sa carrière, mangea en silence parmi les gémissements des blessés autrichiens allongés dans la nef. Un officier qui le vit cette nuit-là nota que le roi, 48 ans, en paraissait soixante-dix. La guerre de Sept Ans avait vieilli Frédéric le Grand d'un quart de siècle.
Généraux impliqués
Batailles liées
Questions fréquentes
Pourquoi Torgau est-elle considérée comme la dernière grande bataille de Frédéric ?
Après Torgau, l'armée prussienne n'avait plus les effectifs pour mener des offensives majeures. Les pertes cumulées de cinq ans de guerre avaient épuisé les réserves humaines de la Prusse (4 millions d'habitants face à une coalition de 80 millions). Frédéric passa les deux dernières années (1761-1762) à manoeuvrer et à esquiver, évitant les batailles rangées qu'il avait recherchées jusque-là. La paix ne vint qu'avec la mort de la tsarine Élisabeth en janvier 1762, qui retira la Russie de la guerre (le fameux "miracle de la maison de Brandebourg").
Quel rôle le général Zieten joua-t-il dans la victoire de Torgau ?
Hans Joachim von Zieten sauva la bataille et probablement la Prusse. Frédéric, ayant attaqué seul par le nord et échoué avec 10 000 pertes, avait perdu toute chance de victoire quand Zieten arriva par le sud vers 16 heures. Ses 14 000 hommes frappèrent le flanc autrichien au moment où Daun concentrait tout contre le nord. La double pression fit craquer les défenses autrichiennes. Sans Zieten, Torgau aurait été un second Kunersdorf. Frédéric lui-même le reconnut en l'embrassant sur le champ de bataille.
Torgau fut-elle la bataille la plus sanglante de la guerre de Sept Ans ?
En chiffres absolus, oui. 32 400 hommes tombèrent à Torgau (16 700 Prussiens, 15 700 Autrichiens), soit plus que Zorndorf (30 800) et Kunersdorf (34 500 mais sur des effectifs plus importants). Le taux de pertes à Torgau (environ 33% des deux côtés) est comparable aux batailles les plus meurtrières du XIXe siècle. Cette hécatombe s'explique par la nature du combat : des assauts frontaux contre des positions retranchées avec artillerie lourde, un schéma qui préfigure les boucheries de la Grande Guerre.