Ère Contemporaine
Bataille de Tsushima
Tsushima est l'une des batailles navales les plus décisives et les plus unilatérales de l'histoire moderne. La flotte russe, après un périple de 33 000 kilomètres depuis la Baltique, est anéantie en moins de deux jours par la flotte japonaise de Togo. Sur 38 navires de ligne russes, 27 sont coulés ou capturés. La Russie perd une guerre et une flotte entière.
Forces en Présence
Flotte combinée japonaise
Commandant : Amiral Heihachiro Togo
IIe et IIIe escadres du Pacifique (Russie)
Commandant : Vice-amiral Zinoviy Rozhestvensky
« Première défaite d'une puissance européenne face à une puissance asiatique à l'ère industrielle, annonce la fin de la suprématie navale européenne. »
Publié le 10 mars 2026 · mis à jour le 30 mars 2026
Contexte
La guerre russo-japonaise éclate en février 1904 quand le Japon attaque sans déclaration de guerre la flotte russe du Pacifique à Port-Arthur. Le conflit naît d'une rivalité brutale pour le contrôle de la Mandchourie et de la Corée. La Russie, qui a profité de la révolte des Boxers pour occuper la Mandchourie, refuse de se retirer malgré les demandes japonaises. Tokyo rompt les négociations et frappe. En quelques mois, le Japon montre qu'il est devenu une puissance militaire moderne, formée par des instructeurs allemands et britanniques, équipée d'une flotte construite dans les arsenaux anglais. Mais Port-Arthur résiste. La forteresse russe, protégée par des mines, des batteries côtières et une garnison acharnée, ne tombe qu'après un siège de onze mois.
Le tsar Nicolas II prend une décision audacieuse et désespérée : envoyer la flotte de la Baltique contourner le monde pour venir au secours de Port-Arthur. L'amiral Rozhestvensky prend la mer en octobre 1904 avec 38 navires de guerre. L'expédition est un calvaire dès le départ. Les navires sont mal entretenus, certains à peine sortis de chantier et pas encore rodés. Les équipages, insuffisamment entraînés, n'ont presque jamais tiré au canon en conditions réelles. Dans la nuit du 21 octobre, à hauteur du Dogger Bank en mer du Nord, la flotte russe ouvre le feu sur des bateaux de pêche britanniques qu'elle prend pour des torpilleurs japonais. Un pêcheur est tué. L'incident diplomatique est tel que la Grande-Bretagne menace brièvement de guerre, et Rozhestvensky doit accepter une commission d'enquête internationale avant de poursuivre sa route.
La flotte russe met sept mois pour parcourir 33 000 kilomètres, traversant l'Atlantique, contournant l'Afrique par le cap de Bonne-Espérance (le canal de Suez lui est fermé par les Britanniques), traversant l'océan Indien. La chaleur tropicale, les avaries mécaniques constantes et le manque de ports alliés pour se ravitailler épuisent les hommes. En chemin, elle apprend que Port-Arthur est tombé (janvier 1905) et que la flotte du Pacifique a été coulée. Son objectif initial n'existe plus. Rozhestvensky continue pourtant, maintenant avec pour seul objectif de rejoindre Vladivostok. Pour y parvenir, il doit traverser l'un de trois détroits contrôlés par la flotte japonaise de Togo.
L'amiral Togo, formé en Angleterre à l'École navale de Greenwich, a préparé pendant des mois la réception de la flotte russe. Ses navires sont plus rapides, mieux armés, avec des équipages entraînés et motivés par des exercices de tir quotidiens. Il a choisi le détroit de Tsushima comme lieu d'interception, le plus direct pour Vladivostok et le plus facile à surveiller grâce à un réseau de navires éclaireurs et de stations de télégraphie sans fil.
Déroulement
Le 27 mai 1905, dans une brume matinale, le croiseur auxiliaire japonais Shinano Maru repère la flotte russe et transmet sa position par télégraphie sans fil. Togo reçoit le message à son mouillage de Jinhae, en Corée. Il appareille aussitôt. Rozhestvensky navigue en formation sur deux colonnes, ses navires lourds et lents avançant à 9 nœuds, encrassés par sept mois de navigation sans carénage. Togo décide d'exécuter une manœuvre audacieuse et risquée : le "crossing the T", couper la route des Russes pour leur présenter toute la puissance de feu de sa ligne de bataille.
La manœuvre de Togo est d'une audace spectaculaire. À 14 h 05, depuis son navire amiral le Mikasa, il ordonne le virage. Pendant que ses navires effectuent un virage serré en U pour se placer en travers de la route russe, ils sont momentanément vulnérables, présentant leur flanc aux canons ennemis. Les canons russes auraient pu infliger des pertes sévères. Mais la flotte russe, épuisée par sept mois de navigation, tire avec une précision déplorable : sur les centaines d'obus tirés pendant le virage, presque aucun ne touche sa cible. Les navires japonais complètent leur virage sans pertes significatives.
La ligne japonaise, maintenant perpendiculaire à la colonne russe, concentre le feu de tous ses navires sur les têtes de colonnes russes. Les obus japonais, chargés de poudre shimose (un explosif puissant à base d'acide picrique), provoquent des incendies dévastateurs à chaque impact. La cordite sans fumée permet aux artilleurs japonais de maintenir une visibilité parfaite et une cadence de tir écrasante. En quelques minutes, les cuirassés de tête russes sont martelés. L'Oslyabya, cuirassé de 12 600 tonnes, est le premier à couler, éventré par les obus. L'amiral Rozhestvensky est blessé à la tête par un éclat, à moitié inconscient.
Le cuirassé Kniaz Suvorov, navire amiral, est rapidement mis hors de combat : tourelles détruites, gouvernail bloqué, le vaisseau tourne en cercles, en flammes. Les autres navires russes, privés de direction claire, tentent de percer vers le nord mais sont systématiquement interceptés par les croiseurs rapides japonais. La formation russe se disloque. Chaque navire isolé est encerclé et pilonné. La nuit du 27 mai voit les torpilleurs japonais lancer des attaques en meute, 21 torpilleurs fondant sur les survivants dans l'obscurité. À l'aube du 28 mai, il ne reste que des débris. L'amiral Nebogatov, commandant ce qui reste de la flotte, se rend avec 6 navires. Seulement 3 navires russes parviendront à Vladivostok. 27 ont été coulés ou capturés. 6 000 marins russes sont prisonniers.
Conséquences
Tsushima humilie la Russie et force le tsar Nicolas II à négocier la paix. Le traité de Portsmouth (septembre 1905), négocié par Theodore Roosevelt qui recevra le prix Nobel de la paix, reconnaît la suprématie japonaise en Corée et en Mandchourie. C'est la première fois depuis le XVIe siècle qu'une puissance européenne est vaincue militairement par une puissance asiatique. Le choc est immense dans les capitales européennes : pour la première fois, la domination militaire de l'homme blanc sur le reste du monde vacille. En Asie, la nouvelle électrise les mouvements nationalistes, de l'Inde à la Chine.
En Russie, la défaite de Tsushima précipite la Révolution de 1905. Le cuirassé Potemkine se mutine en juin 1905 dans le port d'Odessa. Les ouvriers de Saint-Pétersbourg défilent, les paysans brûlent des domaines. Le tsar doit accorder des réformes constitutionnelles : création de la Douma, libertés civiques, droit de grève. L'humiliation de Tsushima, conjuguée aux défaites terrestres en Mandchourie (Moukden, février 1905, coûte 90 000 hommes aux Russes), mine irrémédiablement le prestige de la monarchie. Douze ans plus tard, le régime s'effondrera pour de bon.
Pour le Japon, Tsushima est une victoire fondatrice. Le pays a prouvé qu'il pouvait vaincre l'une des cinq grandes puissances mondiales. L'amiral Togo devient un héros national immortel, le "Nelson japonais". Sa statue trône toujours dans le parc de Mikasa à Yokosuka. Le Japon prend pied en Corée (annexée en 1910) et en Mandchourie, premières étapes d'un expansionnisme qui mènera à Pearl Harbor en 1941.
Pour les stratèges navals du monde entier, Tsushima devient un sujet d'étude intense. La manœuvre du "crossing the T" de Togo et l'efficacité de l'artillerie de précision à longue distance transforment la doctrine navale mondiale. La Royal Navy britannique en tire des leçons qui influenceront la conception du HMS Dreadnought, lancé en 1906, le premier cuirassé à tourelles "all-big-gun" qui rendra obsolètes toutes les flottes existantes.
Le saviez-vous ?
L'amiral Togo a refusé d'être comparé à Nelson après Tsushima. Quand un journaliste lui posa la question, il répondit sobrement : "Nelson est un dieu de la mer. Je suis simplement un amiral." Mais il y a une symétrie troublante entre les deux hommes : comme Nelson à Trafalgar, Togo prit le risque insensé de tourner ses navires devant l'ennemi pour effectuer son virage célèbre. Pendant les quelques minutes que dura ce virage, sa flotte exposait son flanc aux canons russes. Si les artilleurs russes avaient été plus précis, Tsushima aurait pu être un désastre japonais. Togo dit plus tard qu'il avait parié sur l'incompétence de l'artillerie ennemie, et il avait raison. Ce calcul froid sur la médiocrité adverse est peut-être la décision la plus lucide de toute la guerre russo-japonaise.
Généraux impliqués
Les fiches de ces généraux ne sont pas encore disponibles.
Batailles liées
Questions fréquentes
Qui a gagné la bataille de Tsushima ?
Le Japon a remporté une victoire totale et unilatérale à Tsushima. L'amiral Togo a détruit la IIe escadre russe du Pacifique avec des pertes infimes du côté japonais : 3 torpilleurs coulés et 117 morts contre 21 navires de ligne russes coulés, 6 capturés, et plus de 4 000 marins tués. C'est l'une des batailles navales les plus décisives de l'histoire moderne, comparée par les historiens à Trafalgar pour l'ampleur de la victoire et la totale destruction de la flotte adverse.
Combien de navires russes ont survécu à la bataille de Tsushima ?
Sur 38 navires de ligne composant la IIe escadre russe du Pacifique, seulement 3 parvinrent à rejoindre Vladivostok : le croiseur Almaz et deux destroyers. 21 navires furent coulés au combat, 6 furent capturés par les Japonais après la reddition de l'amiral Nebogatov, et les autres furent internés dans des ports neutres ou coulés par leurs propres équipages pour éviter la capture. La flotte russe, qui avait mis 7 mois pour parcourir 33 000 kilomètres depuis la Baltique, fut anéantie en moins de 48 heures.
Pourquoi la défaite de Tsushima a-t-elle été si traumatisante pour la Russie ?
Tsushima était la dernière chance russe de renverser l'issue d'une guerre déjà mal engagée. La perte de la flotte de la Baltique, envoyée au bout du monde dans un effort désespéré, montrait l'impuissance totale de l'Empire. Le choc psychologique fut d'autant plus grand que la Russie avait cru être une grande puissance navale. La défaite précipita la Révolution de 1905, força des concessions constitutionnelles du tsar, et révéla la fragilité du régime. Les marins mutinés du Potemkine, en juin 1905, sont directement les enfants de Tsushima.