Ère Contemporaine
Guerre du Kippour
Le 6 octobre 1973, jour du Kippour (le jeûne le plus sacré du judaïsme) l'Égypte et la Syrie attaquent simultanément Israël dans une surprise stratégique totale. Pendant trois jours, Israël est au bord du gouffre. Puis Tsahal se ressaisit, repousse les Syriens, traverse le canal de Suez et encercle la IIIe armée égyptienne. Une guerre de 19 jours qui redéfinit la guerre moderne.
Forces en Présence
Forces armées israéliennes (Tsahal)
Commandant : Lieutenant-général David Elazar
Forces armées égyptiennes et syriennes
Commandant : Général Ahmed Ismail Ali / Général Mustafa Tlass
« La guerre qui failli détruire Israël, et qui révéla les limites des doctrines blindées et aériennes héritées de 1967, déclenchant une révolution dans l'art de la guerre moderne. »
Publié le 10 mars 2026
Contexte
En 1967, lors de la Guerre des Six Jours, Israël avait écrasé l'Égypte, la Syrie et la Jordanie en six jours, capturant le Sinaï, la Cisjordanie, Gaza et le plateau du Golan. Cette victoire éclair avait instauré en Israël une confiance (certains diraient une arrogance) dans la supériorité absolue de ses forces armées. Six ans plus tard, cette assurance se transforme en aveuglement.
Le président égyptien Anouar el-Sadate et le président syrien Hafez al-Assad préparèrent en secret une revanche depuis 1971. Leur plan : attaquer simultanément sur deux fronts à un moment et dans des conditions qui rendraient la réaction israélienne maximalement difficile. Le jour du Kippour, quand la quasi-totalité de la population juive est en jeûne et en prière, les réservistes difficiles à contacter, la radio et la télévision muettes, est choisi délibérément. Le calendrier musulman fournit un autre avantage : octobre 1973 correspond au mois du Ramadan, ce qui masque les mouvements de troupes derrière le prétexte d'exercices religieux et logistiques.
L'Égypte a tiré les leçons de 1967. Profondément. Ses soldats reçoivent des missiles antichars Sagger et des missiles antiaériens SA-6 fournis par l'Union soviétique, capables de détruire les chars et les avions israéliens qui avaient écrasé tout en 1967. Les ingénieurs égyptiens développent une solution ingénieuse pour franchir les remblais de sable de la ligne Bar-Lev : des canons à eau à haute pression, achetés en Allemagne de l'Ouest sous couvert d'un usage civil, capables de percer des brèches en quelques heures. Les Égyptiens entraînent pendant des mois leurs soldats à traverser le canal de Suez avec des équipements de génie innovants, répétant l'opération des dizaines de fois sur des canaux artificiels creusés dans le delta du Nil.
Les Israéliens, de leur côté, ont négligé les renseignements signalant une attaque imminente. Le "concept" dominant leur état-major affirme qu'un tel scénario est impossible tant que l'Égypte ne dispose pas de bombardiers capables de frapper la profondeur du territoire israélien. Cette grille de lecture rigide filtre et déforme les signaux d'alarme. Les mouvements de troupes égyptiennes sont interprétés comme des manoeuvres d'entraînement. Le chef du renseignement militaire, le général Eli Zeira, rejette les avertissements du Mossad et du roi Hussein de Jordanie, qui avait secrètement prévenu Golda Meir de l'attaque imminente. L'arrogance née de 1967 aveugle une nation entière.
Déroulement
Le 6 octobre à 14h00, le vacarme est assourdissant. 2 000 pièces d'artillerie égyptiennes ouvrent le feu simultanément le long du canal de Suez, pendant que l'armée de l'air syrienne attaque le Golan. 80 000 soldats égyptiens traversent le canal en quelques heures sur des ponts flottants. Les canons à eau percent les remblais de sable de la ligne Bar-Lev, que les Israéliens croyaient infranchissable. Les fortins israéliens, tenus par quelques centaines de réservistes, sont submergés l'un après l'autre. La plupart se rendent ou sont anéantis en quelques heures. Dans le Golan, 1 400 chars syriens déferlent contre 170 chars israéliens sur un front de 60 kilomètres.
Les premières 48 heures sont catastrophiques pour Israël. Les chars de la brigade blindée sur le Golan sont détruits par dizaines par les missiles Sagger, des fantassins égyptiens tirent ces engins depuis des positions camouflées et frappent les blindés à plus d'un kilomètre. L'aviation israélienne, habituée à régner sur le champ de bataille, subit des pertes insupportables face aux SA-6 : 40 avions abattus dans les premières heures. Le gouvernement Meir envisage le recours à l'arme nucléaire. Golda Meir téléphone à Henry Kissinger pour demander d'urgence du matériel américain, lui laissant entendre que l'option atomique est sur la table.
Sur le Golan, la situation est désespérée. La 7e brigade blindée du colonel Avigdor Ben-Gal défend le secteur nord dans ce qui deviendra le "col des Pleurs" (Emek HaBakha). Pendant quatre jours et trois nuits, ses chars combattent sans relâche contre des vagues de blindés syriens. Le rapport de forces est de dix contre un. Les équipages dorment dans leurs tourelles entre les engagements, parfois quelques minutes seulement. À un moment, Ben-Gal n'a plus que sept chars opérationnels. Un bataillon de chars de réserve arrive juste à temps pour empêcher la percée. Les combats du Golan atteignent une intensité inégalée depuis Koursk en 1943.
Le pont aérien américain (opération Nickel Grass) commence le 14 octobre. 567 vols en 32 jours déversent du matériel vital : chars M60 Patton, missiles TOW, munitions, pièces détachées. Avec du matériel frais et les réservistes enfin mobilisés, Israël contre-attaque. Les Syriens sont repoussés jusqu'à 40 kilomètres de Damas avant d'obtenir un cessez-le-feu. L'artillerie israélienne bombarde les faubourgs de la capitale syrienne.
Sur le canal de Suez, la bataille bascule le 14 octobre quand Sadate, sous pression syrienne, ordonne à ses troupes de sortir du parapluie antimissile pour avancer dans le Sinaï. C'est une erreur fatale. Hors de la couverture des SA-6, les blindés égyptiens sont exposés à l'aviation et aux chars israéliens. Le général Ariel Sharon repère un vide entre la IIe et la IIIe armées égyptiennes. Dans la nuit du 15 au 16 octobre, ses chars traversent le canal vers l'ouest (en Égypte) et se retrouvent derrière les lignes égyptiennes. L'opération est audacieuse et risquée : pendant 24 heures, Sharon combat des deux côtés du canal, ses pontonniers construisant des ponts sous le feu ennemi. Mais le pari réussit. Les batteries de SA-6 sont détruites, libérant l'aviation israélienne. En quelques jours, la IIIe armée égyptienne est encerclée dans le Sinaï, privée de ravitaillement et d'eau potable. Le cessez-le-feu du 25 octobre, imposé par les deux superpuissances au bord de la confrontation nucléaire, la sauve de la destruction totale.
Conséquences
La guerre du Kippour a des conséquences géopolitiques profondes qui redessinent le Moyen-Orient et le monde. En Israël, la commission Agranat accable le commandement militaire et la classe politique : Golda Meir et Moshé Dayan sont contraints de démissionner. La "surprise de Yom Kippour" reste une blessure profonde dans la conscience israélienne, un traumatisme comparable à Pearl Harbor pour les Américains. Le mythe d'invincibilité forgé en 1967 est brisé. La société israélienne, jusqu'alors soudée dans l'euphorie, se fracture : une vague de contestation politique secoue le pays, ouvrant la voie à l'arrivée au pouvoir du Likoud de Menahem Begin en 1977, première alternance politique de l'histoire d'Israël.
En Égypte, Sadate transforme une défaite militaire partielle en victoire politique. Il avait prouvé que Tsahal n'était pas invincible. La traversée du canal de Suez, réussie le 6 octobre, est célébrée comme un exploit national. Fort de cette réputation restaurée, il put négocier avec Israël en position de dignité retrouvée : les accords de Camp David (1978) et la paix israélo-égyptienne (1979), une révolution diplomatique dans un Moyen-Orient incandescent. Cette paix lui coûtera la vie : il sera assassiné par des militaires islamistes en 1981, lors d'une parade commémorant la traversée du canal.
Sur le plan militaire, Kippour révolutionne la doctrine blindée mondiale. Les missiles antichars portables et les missiles antiaériens mobiles ont rendu les doctrines héritées de la Seconde Guerre mondiale obsolètes. L'OTAN et l'URSS révisèrent entièrement leurs doctrines d'emploi des blindés et de l'aviation. Les Américains développèrent la doctrine "Air-Land Battle", fondée sur la suppression des défenses aériennes et la guerre électronique. Cette révolution dans les affaires militaires influencera directement les équipements et les tactiques de la guerre du Golfe de 1991.
Le choc pétrolier d'octobre 1973 est une conséquence directe du Kippour. Les pays arabes membres de l'OPEP décidèrent un embargo pétrolier contre les soutiens d'Israël, les États-Unis et les Pays-Bas en tête. Les prix du pétrole quadruplèrent en quelques mois, passant de 3 à 12 dollars le baril. L'Occident plongea dans la première grande crise économique de l'après-guerre. Files d'attente aux stations-service, rationnement, récession : la vulnérabilité énergétique des économies industrialisées éclata au grand jour. Le monde d'avant octobre 1973, celui de l'énergie bon marché et de la croissance insouciante, disparut en quelques semaines.
Le saviez-vous ?
Le soir du 5 octobre 1973, le chef du Mossad Zvi Zamir reçut un message de sa taupe la plus précieuse en Égypte : l'attaque aurait lieu le lendemain à 18h00. Il téléphona à ses supérieurs à 2h30 du matin. Le chef d'état-major David Elazar voulait une mobilisation générale immédiate. Golda Meir refusa, elle craignait d'être accusée d'avoir provoqué la guerre par une mobilisation préventive, comme en 1967. Elle autorisa seulement une mobilisation partielle. Les quelques heures perdues coûtèrent à Israël des centaines de chars et de vies dans les premières heures du combat. Ironie suprême : l'heure de l'attaque fournie par la taupe était fausse, l'attaque commença à 14h00 et non 18h00. La mobilisation partielle n'était de toute façon pas suffisante pour répondre à l'assaut.
Généraux impliqués
Les fiches de ces généraux ne sont pas encore disponibles.
Batailles liées
Questions fréquentes
Qui a gagné la guerre du Kippour ?
Militairement, Israël a remporté la guerre du Kippour après un début catastrophique. Tsahal repoussa les Syriens jusqu'aux portes de Damas, traversa le canal de Suez et encercla la IIIe armée égyptienne. Le cessez-le-feu du 25 octobre 1973, imposé par les superpuissances, sauva l'armée égyptienne de la destruction. Politiquement, Sadate put néanmoins revendiquer une forme de victoire : il avait brisé le mythe d'invincibilité israélien et créé les conditions de la paix israélo-égyptienne de 1979.
Pourquoi l'attaque du Kippour a-t-elle été une telle surprise pour Israël ?
La surprise du Kippour combine plusieurs facteurs. Le renseignement israélien disposait d'indices préoccupants mais un "concept" dogmatique dominait l'état-major : l'Égypte n'attaquerait pas tant qu'elle n'aurait pas des avions capables de détruire les bases aériennes israéliennes. Ce concept aveuglait l'interprétation des signaux d'alarme. De plus, le choix du jour du Kippour, quand la population juive était en jeûne et prière, rendait la mobilisation des réservistes extrêmement difficile. L'attaque simultanée sur deux fronts saturait les capacités de réaction israéliennes.
Quelles leçons militaires a-t-on tirées de la guerre du Kippour ?
La guerre du Kippour a révolutionné la doctrine militaire mondiale. Elle démontra que les missiles antichars portables (Sagger soviétiques) et les missiles antiaériens mobiles (SA-6) pouvaient neutraliser la supériorité blindée et aérienne héritée de la Seconde Guerre mondiale. L'OTAN révisa entièrement sa doctrine d'emploi des blindés en Europe centrale. Les forces armées du monde entier développèrent des moyens de guerre électronique pour neutraliser ces missiles guidés. Ces leçons influencèrent directement la doctrine américaine "Air-Land Battle" et les équipements utilisés lors de la guerre du Golfe de 1991.