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Prisonniers de guerre allemands capturés pendant la bataille de Verdun, 1917
Les grands oubliés des guerres · Ép. 3/3

Les prisonniers de guerre, soldats sans récit

De Verdun à la Sibérie, 30 millions d'hommes captifs au XXe siècle. Ni héros ni martyrs, juste oubliés.

Prisonniers de guerre allemands lors de la bataille de Verdun, 1917 · Source : Domaine public

19 avril 202614 min de lecture8 sources
ParAlexandre
Prisonniers de guerreWWI · WWIIStalagsMémoireConventions de Genève

Juin 1940. La France s'effondre en six semaines et 1 850 000 soldats partent en captivité. Ils ne seront pas les seuls. Au XXe siècle, près de 30 millions d'hommes feront le même trajet, des tranchées de Verdun aux forêts sibériennes, de Singapour au Vél d'Hiv. Ils disparaissent. Pas dans les livres d'histoire, pas dans les discours officiels. Juste... absents.

01 — Chapitre

Du butin de guerre au prisonnier protégé

Dans l'Antiquité, le captif est une ressource. À Cannes en 216 av. J.-C., Hannibal fait 70 000 prisonniers romains : certains sont revendus, d'autres exécutés (Tite-Live, "Ab Urbe Condita"). À Marathon en 490 av. J.-C., les Perses capturent peu. La fuite ou la mort, voilà les alternatives. Pendant des siècles, la guerre n'a pas de pitié institutionnelle.

Le Moyen Âge affine le marché. Les seigneurs capturés lors des batailles deviennent une monnaie d'échange et leur rançon vaut parfois des années de revenus pour un royaume entier. Jean II le Bon, roi de France, passe quatre ans à Londres après Poitiers en 1356. Les soldats communs, eux, sont souvent exécutés sur place ou vendus comme main-d'oeuvre servile.

C'est le XIXe siècle qui change tout. Henri Dunant, négociant suisse, assiste par hasard à la bataille de Solférino en 1859. Il voit 40 000 blessés abandonnés sur le champ de bataille, livrés à eux-mêmes. Son choc fonde la Croix-Rouge en 1863. La première Convention de Genève suit en 1864. Elle encadre le sort des blessés mais ignore encore les prisonniers valides.

Il faut attendre les conférences de La Haye de 1899 et 1907 pour que le statut de prisonnier s'esquisse, puis la Convention de Genève révisée de 1929. Elle pose des règles précises. Droit à une nourriture suffisante. Interdiction des travaux dangereux. Courrier autorisé. Colis de la Croix-Rouge internationale. Visites de délégués neutres. Interdiction explicite des violences et des représailles collectives.

Un progrès immense. Sur le papier.

Car le droit international reste un accord entre États. Ce qui se passe dans un camp dépend du commandant local, de l'idéologie du régime et de la position des prisonniers sur l'échelle raciale du geôlier. Les Allemands ratifient la Convention de 1929. Ils l'appliquent aux Britanniques, aux Français, aux Américains. Pas aux Soviétiques. Pas aux tirailleurs africains.

02 — Chapitre

1914-1918 : la première captivité de masse

La Première Guerre mondiale change l'échelle. Pour la première fois, on compte les prisonniers par millions. 8,5 millions de captifs au total sur l'ensemble des belligérants (archives du CICR). L'Allemagne détient à elle seule 2,5 millions de prisonniers russes, français et britanniques. La France et la Grande-Bretagne capturent ensemble plus de 800 000 soldats allemands et austro-hongrois.

À Verdun, en 1916-1917, des dizaines de milliers de soldats allemands sont faits prisonniers par l'armée française. Les clichés de l'époque montrent des colonnes de captifs marchant vers l'arrière, encadrés par des poilus épuisés. Ces hommes sont ensuite détenus dans des dépôts disséminés en France, employés aux travaux agricoles dans des fermes que la mobilisation a vidées de leurs bras.

Le traitement varie fortement selon le geôlier. En France et en Grande-Bretagne, les rapports du CICR font état de conditions correctes : nourriture régulière, soins médicaux, travail rémunéré modestement. En Allemagne, la situation se dégrade à partir de 1917, quand le blocus britannique affame le pays entier. Les prisonniers alliés meurent de malnutrition et de typhus par milliers. Côté russe, les Austro-Allemands détenus en Sibérie souffrent d'un froid qu'ils n'ont jamais connu : près de 17 % ne reverront pas leur pays.

Le retour, en 1919-1920, est lent. Certains prisonniers russes capturés par les empires centraux sont pris dans la guerre civile russe (1917-1922) et ne rentrent chez eux qu'au début des années 1920. Parfois jamais. L'URSS naissante les considère d'ailleurs avec méfiance : avoir été capturé, c'est avoir failli.

La Convention de Genève de 1929 naît directement de cette expérience. Les horreurs du blocus allemand, les cas soviétiques, les zones grises juridiques : tout cela impose de nouvelles règles. Qui seront à leur tour violées, massivement, dès 1939.

03 — Chapitre

Juin 1940 : une capture industrielle

1 850 000 hommes. Six semaines. Ces deux chiffres résument l'ampleur de la débâcle française de mai-juin 1940 (Fabien Théofilakis, "Les prisonniers de guerre français en 40", Fayard, 2023).

L'armée allemande est elle-même débordée par l'ampleur de sa victoire. Elle improvise. 57 Frontstalags ouvrent à la hâte en zone occupée, dans des casernes vidées, des usines réquisitionnées, parfois de simples champs entourés de barbelés. Les transferts vers l'Allemagne prennent des mois. 400 000 prisonniers partent avant le 25 juillet 1940. Il en reste encore 440 000 sur le sol français en octobre (Théofilakis, 2023).

Au final, 1 580 000 soldats métropolitains sont transférés dans le Reich. 28 Oflags pour les officiers. 69 Stalags pour les soldats et sous-officiers. Répartition dans les 10 régions militaires allemandes (Wehrkreise), de la Lorraine à la frontière polonaise.

9 prisonniers sur 10 sont envoyés en kommandos de travail. Fermes prussiennes, mines de charbon silésiennes, usines d'armement de la Ruhr, boulangeries, voies ferrées. Une main-d'oeuvre massive injectée dans l'économie de guerre allemande au moment où les hommes valides partent au front. Certains prisonniers travaillent seuls chez des paysans isolés. D'autres dorment à 200 dans des baraques sans chauffage. Le système est hétérogène, inégal, parfois arbitraire.

L'état de choc des premiers jours est universel. Ces hommes sont partis à la guerre en septembre 1939 avec la certitude d'une victoire rapide. Huit mois plus tard, ils marchent désarmés sur les routes belges, puis s'entassent dans des wagons à bestiaux vers l'est. Yves Durand raconte les premières nuits en plein air, sans abri, sous la pluie, près de 60 000 hommes parqués dans un hippodrome à Trèves (Yves Durand, "La captivité", FNCPG, 1980).

Puis il faut s'organiser. Trouver des chefs de baraque. Négocier avec les gardes. Écrire une première lettre, censurée, pour dire qu'on est vivant.

Carte des Stalags et camps de prisonniers en Allemagne, 1940-1945
Carte des Stalags et camps de prisonniers sur le territoire du Reich · Source : D'après les archives du Service historique de la Défense
04 — Chapitre

Les oubliés des oubliés : soldats coloniaux

Les 270 000 soldats coloniaux ont un sort à part. Nord-Africains, tirailleurs sénégalais, Malgaches, Indochinois. Ils ne partent pas en Allemagne. La logique raciale nazie les classe comme "sous-hommes", impropres au sol du Reich. Ils restent en France, parqués dans 22 Frontstalags de la zone occupée (Armelle Mabon, "Prisonniers de guerre indigènes", La Découverte, 2010).

Leur traitement est plus brutal. Les massacres commencent dès les derniers jours de combat. 3 000 tirailleurs sénégalais sont exécutés par la Wehrmacht en mai-juin 1940 selon les archives allemandes (Bundesarchiv ; Raffael Scheck, "Une saison noire", Tallandier, 2007). Le 30 mai 1940 à Febvin-Palfart, 32 soldats marocains sont abattus par des SS alors qu'ils sont déjà désarmés et en transit vers les camps.

À Chasselay, près de Lyon, les 19 et 20 juin, des tirailleurs sénégalais de la 25e division d'infanterie motorisée sont séparés de leurs camarades européens, fusillés puis écrasés sous les chenilles des chars de la division SS Totenkopf. Bilan confirmé : 188 morts dans le seul secteur lyonnais (Raffael Scheck, 2007).

Dans les Frontstalags français, les conditions sont dures. Rations réduites. Hiver 1940-1941 sans vêtements chauds pour des hommes venus d'Afrique. Taux de tuberculose et de dysenterie deux fois supérieurs à ceux des Stalags allemands. Certains camps comme Rennes ou Chartres deviennent des mouroirs.

Puis la guerre continue. À partir de 1942, beaucoup de ces hommes sont libérés par vagues, sans statut clair, sans salaire, sans reconnaissance. Quand la France se libère en 1944, leur arriéré de solde reste bloqué dans les caisses de l'État. En décembre 1944 à Thiaroye, près de Dakar, l'armée française tire sur ses propres tirailleurs qui réclamaient leur dû. 35 morts officiels. Probablement plusieurs centaines dans la réalité (Armelle Mabon, 2010).

Silence presque total jusqu'aux années 2000.

Soldats allemands discutant avec des tirailleurs sénégalais prisonniers
Soldats allemands et tirailleurs sénégalais prisonniers, 1940 · Source : Press Publisher Kraków-Warsaw
05 — Chapitre

Dans les camps : survivre, puis vivre

Les premiers mois sont les plus durs. Les prisonniers arrivent avec leurs vêtements d'été de juin 1940. L'hiver 1940-1941 les surprend mal équipés. Les rations allemandes sont insuffisantes. Il faut attendre septembre 1940 pour que les difficultés alimentaires commencent à s'atténuer, très inégalement selon les camps (Théofilakis, 2023).

Le régime officiel. Deux lettres de 25 lignes et deux cartes postales par mois, sur formulaires spéciaux censurés par la Kommandantur. Un colis de 5 kg tous les deux mois, plus deux petits paquets. La Croix-Rouge internationale fournit environ un million et demi de livres aux prisonniers français pendant toute la guerre (CICR, archives Cross-Files).

Les hommes ne se contentent pas de survivre.

Au Stalag XII-D près de Trèves, Jean-Paul Sartre écrit et monte "Bariona ou le Fils du tonnerre" pour Noël 1940. Sa première pièce de théâtre, jouée par et pour ses camarades prisonniers, prêtres et incroyants mélangés, dans une baraque en bois. Au Stalag VIII-C à Sagan, 80 prisonniers forment "Les Folies Saganaises" : orchestre symphonique, troupe de théâtre, cirque, ballet. Le compositeur René Beaux y écrit "La Saganaise", hymne d'espérance du camp.

Dans les Oflags, les officiers ont une particularité. La Convention de Genève leur interdit le travail forcé. Ils disposent donc d'un temps vide à combler, et ce temps devient matière intellectuelle. Des universités clandestines s'organisent. À l'Oflag IV-D d'Elsterhorst, un "capitaine doyen" gère les cours : droit, histoire, littérature, mathématiques, langues étrangères. Certains passent leur agrégation par correspondance, avec des examens réels validés par la France libre via la Suisse. Fernand Braudel y écrit la première version de sa thèse "La Méditerranée et le monde méditerranéen à l'époque de Philippe II" sur des cahiers d'écolier, envoyée par bribes à sa femme dans le courrier censuré.

Les évasions existent, minoritaires mais réelles. 70 000 prisonniers français s'évadent et rejoignent la France ou l'Angleterre entre 1940 et 1945 (Yves Durand, FNCPG, 1980). Taux de réussite estimé : moins de 5 % des tentatives. Les autres sont repris, punis, transférés dans des camps de représailles comme le Stalag II-D de Stargard.

Les camps alliés fonctionnent autrement. En Grande-Bretagne, 400 000 prisonniers allemands et italiens sont détenus entre 1939 et 1947. Ils travaillent dans les fermes, les ateliers, les boulangeries. La Convention de Genève y est appliquée avec rigueur (Sophie Jackson, "Churchill's Unexpected Guests", History Press, 2010). 25 000 Allemands choisissent même de rester après 1945 et sont naturalisés britanniques entre 1947 et 1955.

Dans le Pacifique, la logique s'inverse totalement. Le Japon a signé la Convention de 1929 mais jamais ratifié. 132 000 prisonniers alliés (Britanniques, Australiens, Néerlandais, Américains) sont capturés entre 1941 et 1942 après la chute de Singapour, des Philippines et des Indes néerlandaises. Taux de mortalité : 27 %. Sur le chantier du chemin de fer de Birmanie, 16 000 prisonniers occidentaux meurent entre 1942 et 1943, aux côtés d'environ 100 000 travailleurs asiatiques forcés (Clifford Kinvig, "River Kwai Railway", Brassey's, 1992). Les conditions dans le Pacifique n'ont rien à voir avec celles de l'Europe.

Le sport, les journaux clandestins tapés à la machine, les conférences, les concerts : tout cela structure un quotidien qui serait sinon invivable.

Prisonniers de guerre allemands au travail dans un camp britannique
Prisonniers allemands cousant et travaillant dans un atelier de camp, Angleterre · Source : Ministry of Information Photo Division Photographer / Domaine public
06 — Chapitre

Les familles en France : cinq ans d'attente

Pendant que les hommes sont en Allemagne, la France tourne sans eux. Sans eux, pas tout à fait : leur absence organise la vie quotidienne de millions de familles.

La Mission Scapini, service diplomatique des prisonniers de guerre, est établie à Paris et Berlin dès novembre 1940. Elle porte le nom de Georges Scapini, député de Paris, aveugle de la Grande Guerre, chargé par Pétain de négocier avec Berlin. Elle visite les camps, négocie des rapatriements anticipés, gère les demandes des familles. Vichy exploite aussi politiquement cette absence. La propagande du Maréchal investit les camps. Des entiers postaux à son effigie y circulent. Les aumôniers militaires deviennent des relais idéologiques.

Les épouses restent seules. L'historienne américaine Sarah Fishman, dans "We Will Wait: Wives of French Prisoners of War 1940-1945" (Yale University Press, 1991), analyse comment ces femmes gèrent des années d'absence. Travail à l'usine ou aux champs. Enfants à élever seules. Solitude longue, pression sociale constante, regards du voisinage, rumeurs.

Certaines familles reçoivent une "photo Scapini" : un cliché standardisé du prisonnier en uniforme propre, souriant, posé devant une barrière de camp. Propagande de rassurance. Parfois la photo arrive avec un an de retard. Parfois l'homme est déjà mort.

Un million de femmes vivent ainsi cinq ans de suspens. Elles bâtissent une autonomie qu'elles n'avaient jamais connue. Elles gèrent les comptes, l'éducation, les fermes. Pour certaines, le retour du mari sera un second choc : redevenir épouse soumise après avoir été chef de famille ? Le taux de divorce en 1946 atteint un niveau sans précédent dans la France rurale (Fishman, 1991).

Certains couples résistent. D'autres s'effritent silencieusement. Les enfants, eux, retrouvent un étranger qui parle peu, dort mal et se tait dès qu'on l'interroge sur la captivité.

07 — Chapitre

Mai 1945 : le retour sans gloire

313 000 prisonniers rentrent en avril 1945. 900 000 en mai. Un million d'hommes en quelques semaines. La logistique est colossale. Paris devient la plaque tournante : la gare d'Orsay reçoit des trains de rapatriés sans interruption. L'hôtel Lutetia, réquisitionné, sert de centre d'accueil pour les déportés. Les PG, eux, transitent par les casernes, les gymnases, les hôpitaux militaires.

L'accueil est froid.

La France de 1945 se raconte comme un pays de résistants et de vainqueurs. Les prisonniers, eux, incarnent le souvenir encombrant de la défaite de juin 1940. Certains sont accusés d'avoir préféré la captivité à la mort au combat (Wikipedia FR, "Prisonniers de guerre français de la Seconde Guerre mondiale"). L'historien Christophe Woehrle (thèse, Université de Bamberg, 2019) le dit sans détour : pour De Gaulle, les prisonniers de guerre ne sont pas une priorité.

Les vraies célébrités du moment sont ailleurs. Les déportés reviennent des camps nazis, squelettiques, au bord de la mort. Leurs images envahissent la presse. Les PG, eux, rentrent "normaux". Cette normalité les invisibilise.

Le gouvernement tente pourtant de rééquilibrer les choses. L'affiche officielle "Ils sont unis, ne les divisez pas" place STO, prisonniers et déportés sur un même plan mémoriel. L'équation ne prend pas. Chaque groupe défend son propre récit et ses propres droits.

Les retrouvailles familiales sont souvent blessantes. Des enfants de cinq ans qui ne reconnaissent pas leur père. Des femmes qui ont appris à vivre sans lui. Les hommes, eux, rentrent hantés. Ils ont passé cinq ans dans un univers clos, masculin, régi par des règles de survie qu'ils peinent à expliquer à leur entourage. Le taux de divorce parmi les rapatriés est estimé à 10 %, chiffre sans précédent pour l'époque (Archives nationales, séance du cabinet du 27 octobre 1945).

L'après-guerre est plus long ailleurs. Les Allemands capturés par les Alliés rentrent par vagues. Les Britanniques libèrent leurs détenus en 1947-1948, les Américains plus tôt. Les Soviétiques, bien plus tard. 2,4 millions de Kriegsgefangene allemands partent en URSS ; 1,1 million y meurent, le dernier convoi ne rentre qu'en janvier 1956, onze ans après la fin de la guerre. Les "Spätheimkehrer" ("ceux qui rentrent tard") sont accueillis en héros silencieux en République fédérale. Konrad Adenauer négocie leur libération à Moscou en septembre 1955 et en fait un geste politique majeur (Andreas Hilger, "Deutsche Kriegsgefangene in der Sowjetunion 1941-1956", Klartext, 2000). Dans le Pacifique, 660 000 soldats japonais détenus par Staline partent aux mines de Sibérie ; 60 000 y meurent. Les derniers ne rentrent au Japon qu'à la fin des années 1950.

Alors les hommes se taisent. Une génération entière enterre sa captivité dans un silence presque complet. Les récits écrits ne paraîtront souvent qu'au début des années 2000, quand les petits-enfants commenceront à interroger leur grand-père avant qu'il ne meure.

Prisonniers de guerre français de retour d'Allemagne, Vel d'Hiv, avril 1945
Prisonniers revenus d'Allemagne attendant leur démobilisation au Vél d'Hiv, Paris, avril 1945 · Source : AFP
08 — Chapitre

Pourquoi cet oubli dure encore

Les associations d'anciens prisonniers de guerre existent. La FNCPG (Fédération nationale des combattants prisonniers de guerre), fondée en 1945, fédère pendant cinquante ans les amicales de chaque Stalag. Elles gardent les archives, organisent des retrouvailles annuelles, publient des bulletins. Discrètes, elles n'ont jamais pesé dans le débat public autant que les anciens combattants de 14-18 ou les déportés.

Dans les années 2000, les amicales se dissolvent une à une. Les derniers anciens meurent. Les archives privées passent aux Archives nationales ou au Service historique de la Défense à Caen. La mémoire vivante s'éteint avec ses porteurs.

Le mythe résistancialiste gaulliste n'a pas de case pour eux. Ni résistants ni déportés, ni STO ni travailleurs libres, les prisonniers tombent dans un entre-deux mémoriel sans nom. La France préfère ses héros tranchés.

L'oubli est global, pas seulement français. En Allemagne, les "Spätheimkehrer" rentrés d'URSS ont longtemps été invisibles ; il a fallu les années 1990 et l'ouverture partielle des archives soviétiques pour que leurs familles retrouvent des traces. Au Japon, la question des 60 000 morts de Sibérie reste un irritant diplomatique ; une partie des archives russes n'est toujours pas accessible. En Grande-Bretagne, les anciens prisonniers alliés des camps japonais ont dû attendre les années 2000 pour obtenir des excuses formelles de Tokyo. Partout, le prisonnier de guerre gêne le récit national : il est celui qui n'est pas mort, mais qui n'a pas vaincu non plus.

L'intérêt académique reprend depuis les années 2000. Fabien Théofilakis publie en 2023 "Les prisonniers de guerre français en 40", étude massive limitée à la seule année 1940. Armelle Mabon travaille depuis vingt ans sur les tirailleurs coloniaux. Raffael Scheck a documenté les massacres de mai-juin 1940 dans "Une saison noire" (Tallandier, 2007). Les petits-enfants de PG prennent le relai de leurs grands-pères silencieux. Des blogs, des forums, des bases de données généalogiques restituent un à un les noms et les parcours.

Pourquoi cet article existe aujourd'hui ? Parce que 1,85 million d'hommes méritent mieux qu'un silence. Parce que la captivité a structuré des familles entières dont les descendants n'ont jamais su ce que leur aïeul avait vécu. Parce qu'entre le poilu, le résistant et le déporté, il reste un espace français du XXe siècle, mal cartographié, peuplé de millions de vies suspendues.

Ni héros ni martyrs. Simplement revenus.

Repères

Chronologie

Antiquité

Les prisonniers de guerre sont esclaves ou monnaie d'échange. Aucune protection juridique.

1864

Première Convention de Genève, portée par Henri Dunant après Solférino. Encadre le sort des blessés.

1914-1918

8,5 millions de prisonniers sur tous les fronts. L'Allemagne affamée par le blocus britannique laisse mourir ses captifs russes.

1929

Convention de Genève révisée : nourriture, travail, courrier, visites de la Croix-Rouge. Les PG ont enfin des droits.

Mai-juin 1940

Débâcle française. 1 850 000 soldats capturés en six semaines. 3 000 tirailleurs sénégalais exécutés avant les camps.

1942-1945

Dans le Pacifique, le Japon ignore la Convention de Genève. 132 000 prisonniers alliés capturés, 27 % n'en reviendront pas.

Printemps 1945

Retour massif des PG français : 313 000 en avril, 900 000 en mai. Accueil froid dans une France qui se veut victorieuse.

Janvier 1956

Dernier convoi de Kriegsgefangene allemands rapatrié d'URSS, onze ans après la fin de la guerre. 1,1 million n'en rentreront jamais.

Années 2000

Les amicales d'anciens camps se dissolvent. Les archives passent aux Archives nationales. La mémoire vivante s'éteint.

Ordres de grandeur

Chiffres clés

1,85 million
soldats français capturés entre mai et juillet 1940, soit environ 10 % des hommes adultes français
Fabien Théofilakis, Fayard, 2023
51 000
prisonniers français morts en captivité entre 1940 et 1945, toutes causes confondues
Archives DAVCC / SHD Caen
3 000
tirailleurs sénégalais exécutés par la Wehrmacht en mai-juin 1940, avant même d'entrer dans les camps
Raffael Scheck, Tallandier, 2007
Le saviez-vous ?

Au Stalag XII-D de Trèves, en décembre 1940, Jean-Paul Sartre fait quelque chose d'inattendu. Ce philosophe athée, captif depuis juin, écrit une pièce de théâtre de Noël à inspiration chrétienne : "Bariona ou le Fils du tonnerre". Il la monte avec ses camarades prisonniers, pour les prisonniers. Prêtres et incroyants jouent côte à côte, dans une baraque en bois mal chauffée, devant un public en uniforme. Sartre expliquera plus tard avoir simplement voulu "trouver un sujet qui pût réaliser, ce soir de Noël, l'union la plus large des chrétiens et des incroyants". Il sera libéré en mars 1941, rapatrié pour de faux motifs médicaux. Il conservera toute sa vie un rapport ambigu avec cette oeuvre : elle restera non publiée jusqu'en 1962, comme si la captivité était une parenthèse dont il préférait ne pas trop parler.

Source : ECPAD / Fonds Jean Albert Fortier ; ImagesDéfense.gouv.fr

Pour De Gaulle, les prisonniers de guerre, ce n'est pas forcément une priorité.

Christophe Woehrle, Historien, Université de Bamberg, thèse 2019 ; interviewé par France 24, mai 2025
Questions

Questions fréquentes

Quelle différence entre un Stalag et un Oflag ?

Un Stalag (Stammlager) accueille les soldats et sous-officiers. Un Oflag (Offizier-Lager) est réservé aux officiers. La différence est fondamentale : les officiers, protégés par la Convention de Genève de 1929, ne peuvent pas être contraints au travail. Ils disposent donc de beaucoup de temps libre et développent une vie intellectuelle intense (universités clandestines, troupes de théâtre, cours de langues). Les soldats des Stalags, eux, sont envoyés à 90 % en kommandos de travail dans les fermes, mines et usines du Reich. En 1940-1945, l'Allemagne compte 28 Oflags et 69 Stalags pour prisonniers français, dispersés de la Lorraine à la frontière orientale du Reich (Archives nationales, fonds F/9).

Les prisonniers de guerre français étaient-ils protégés par la Convention de Genève ?

En théorie, oui. La Convention de 1929, ratifiée par l'Allemagne et la France, garantissait nourriture suffisante, courrier, soins médicaux et visites de la Croix-Rouge internationale. La Mission Scapini, service diplomatique français établi à Berlin en novembre 1940, veillait officiellement à son application. En pratique, les conditions variaient énormément selon le camp, le commandant local et l'origine des prisonniers. Les soldats coloniaux (tirailleurs sénégalais, Nord-Africains, Malgaches) étaient souvent traités en dehors de ces protections : classés "sous-hommes" par l'idéologie nazie, certains furent exécutés dès leur capture, avant même d'entrer dans un camp (Raffael Scheck, "Une saison noire", Tallandier, 2007).

Combien de soldats français sont morts en captivité pendant la Seconde Guerre mondiale ?

Environ 51 000 prisonniers de guerre français sont morts ou ont disparu durant leur captivité entre 1940 et 1945, selon les données du Service historique de la Défense (DAVCC, Caen). Les causes sont multiples : maladies (la tuberculose fait des ravages dans les camps du Nord-Est), accidents du travail dans les kommandos, bombardements alliés sur les sites industriels où travaillaient les PG et, pour les soldats coloniaux, exécutions directes. À titre de comparaison, les prisonniers soviétiques détenus par l'Allemagne ont connu une mortalité de 57 % : environ 3,3 millions de morts sur 5,7 millions capturés (Yves Durand, "La captivité", FNCPG, 1980). Les conventions de Genève, quand elles s'appliquent, font une différence mesurable.

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Batailles mentionnées

Bataille de Verdun
21 février – 18 décembre 1916
Bataille de Dunkerque
26 mai, 4 juin 1940
Bataille de Stalingrad
Août 1942 – 2 février 1943
Continuer la série

Dans la même série

Épisode 1
Le cheval, soldat sans médaille
Épisode 2
Les soignants, soldats de l'ombre
Bibliographie

Sources

  1. [01]Yves Durand, "La captivité : histoire des prisonniers de guerre français (1939-1945)", FNCPG, 1980
  2. [02]Fabien Théofilakis, "Les prisonniers de guerre français en 40", Fayard, 2023
  3. [03]Sarah Fishman, "We Will Wait: Wives of French Prisoners of War 1940-1945", Yale University Press, 1991
  4. [04]Armelle Mabon, "Prisonniers de guerre indigènes : visages oubliés de la France occupée", La Découverte, 2010
  5. [05]Raffael Scheck, "Une saison noire : les massacres des tirailleurs sénégalais, mai-juin 1940", Tallandier, 2007
  6. [06]Archives du CICR, Cross-Files (rapports de visite des camps, 1940-1945)
  7. [07]Chemins de mémoire, "Le retour des prisonniers de guerre en 1945", cheminsdememoire.gouv.fr
  8. [08]Archives nationales, fonds F/9, Service diplomatique des prisonniers de guerre (Mission Scapini)