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Chevaux de trait tirant une pièce d'artillerie lourde dans la boue du front, 1917
Les grands oubliés des guerres · Ép. 1/3

Le cheval, soldat sans médaille

Comment 8 millions de chevaux ont servi et péri dans les guerres modernes

Groupe de soldat se déplaçant sur le front occidental, 1916 · Source : Galtrey, Sidney, 1878-1935

22 mars 202612 min de lecture4 sources
ParAlexandre
Toutes époquesHistoire socialeWWI · WWII

Huit millions. C'est le nombre estimé de chevaux morts pendant la seule Première Guerre mondiale, selon l'Imperial War Museum de Londres. Plus que la population de certains pays belligérants de l'époque. Derrière chaque charge de cavalerie, chaque convoi de ravitaillement, chaque pièce d'artillerie tractée se trouvait un animal dont l'histoire militaire a longtemps ignoré le sacrifice.

01 — Chapitre

Du char de guerre aux cavaleries impériales

Le cheval accompagne le guerrier depuis plus de quatre millénaires. Les premières traces de cavalerie militaire organisée remontent à la bataille de Kadesh (vers 1274 av. J.-C.), où Ramsès II lance ses chars tirés par deux chevaux contre les Hittites. Mais le cheval n'est alors qu'un moteur de traction, pas encore une arme en soi.

C'est avec les cavaleries nomades des steppes (Scythes, Parthes, puis Mongols) que le cheval devient inséparable du combattant. Les archers montés parthes inventent le "tir parthe", décochant leurs flèches en feignant la retraite, une tactique qui décime les légions de Crassus à Carrhes en 53 av. J.-C.

Alexandre le Grand comprend mieux que quiconque la puissance de la cavalerie. À Gaugamèles (331 av. J.-C.), son cheval Bucéphale, monture légendaire qu'il avait domptée à 12 ans, mène la charge décisive des Compagnons contre le centre perse. Quand Bucéphale meurt en 326 av. J.-C. après la bataille de l'Hydaspe, Alexandre fonde une ville en son honneur : Bucéphalie.

Au Moyen Âge, le destrier (cheval de guerre lourd) transforme la guerre européenne. Un chevalier en armure complète avec sa monture représente un investissement équivalent à plusieurs années de revenus d'un village. À Crécy (1346), les arbalétriers génois sont piétinés par la cavalerie française lancée trop tôt : les chevaux, rendus fous par les flèches anglaises, deviennent incontrôlables et provoquent un carnage dans leurs propres rangs.

L'ère napoléonienne porte la cavalerie à son apogée. Joachim Murat, roi de Naples et beau-frère de Napoléon, commande des charges de plusieurs milliers de cavaliers avec une audace qui sidère ses propres officiers. À Eylau (février 1807), sous une tempête de neige, Murat lance 11 000 cavaliers en une seule charge massive contre les lignes russes pour sauver le centre français en perdition. Les chevaux enfoncent trois lignes d'infanterie. C'est la plus grande charge de cavalerie des guerres napoléoniennes (selon David Chandler, "The Campaigns of Napoleon", 1966). Mais la retraite de Russie en 1812 révèle l'autre face de cette dépendance. Sur les 150 000 à 180 000 chevaux engagés par la Grande Armée en juin 1812, moins de 30 000 survivent au passage de la Bérézina en novembre. Froid, famine, épuisement. Les carcasses de chevaux jalonnent la route de Moscou sur des centaines de kilomètres (Adam Zamoyski, "1812 : Napoleon's Fatal March on Moscow", 2004).

Chevaux tractant une pièce d'artillerie lourde dans la boue du front, 1917
Attelage d'artillerie enlisé sur le front occidental, 1917 · Source : Galtrey, Sidney, 1878-1935
02 — Chapitre

1914 : l'enfer des chevaux dans les tranchées

La Première Guerre mondiale est le conflit le plus meurtrier de l'histoire pour les équidés. La France mobilise à elle seule environ 1,88 million de chevaux et mulets entre 1914 et 1918 (selon les archives du Service historique de la Défense). La Grande-Bretagne en importe plus de 1,2 million, dont beaucoup depuis les États-Unis, le Canada et l'Australie.

Les conditions sont effroyables. Dans les secteurs de Verdun et de la Somme, les chevaux subissent les mêmes bombardements que les soldats, sans pouvoir s'abriter dans les tranchées. Ils s'enlisent dans la boue jusqu'au ventre, tombent dans les cratères d'obus remplis d'eau, meurent d'épuisement en tractant des canons de plusieurs tonnes sur des terrains défoncés.

Les gaz de combat les frappent particulièrement. Plus grands que les hommes, ils inhalent de plus grandes quantités de chlore et de phosgène. Les masques à gaz pour chevaux, développés tardivement, sont rudimentaires et mal supportés par les animaux. Le vétérinaire militaire britannique Frederick Smith rapporte que lors d'une seule attaque au gaz à Ypres en 1917, plus de 500 chevaux furent asphyxiés en quelques heures.

Le taux de mortalité est vertigineux. Sur le front occidental, un cheval de trait d'artillerie a une espérance de vie moyenne estimée à environ 10 jours en secteur actif (selon les rapports du Army Veterinary Corps britannique). Chaque jour, les services vétérinaires de l'armée britannique traitent en moyenne 2 500 chevaux malades ou blessés dans leurs hôpitaux de campagne.

03 — Chapitre

Bien plus que des montures : les rôles méconnus

Le cheval de guerre n'est pas seulement un animal de cavalerie. Pendant la Grande Guerre, moins de 5 % des chevaux servent dans des unités montées. L'immense majorité tire l'artillerie, les chariots de ravitaillement, les ambulances et le matériel du génie. Les chiffres de l'armée française sont éloquents : sur 1,88 million de chevaux mobilisés, environ 890 000 sont affectés à l'artillerie, 640 000 au train des équipages (logistique et ravitaillement), 250 000 à la cavalerie et le reste aux services du génie et aux ambulances (archives du SHD, Vincennes). Un seul canon de 75 mm nécessite un attelage de 6 chevaux. Une batterie complète en exige 72.

Les mulets, hybrides du cheval et de l'âne, jouent un rôle tout aussi vital. Plus résistants, plus sûrs de pied dans les terrains montagneux, ils deviennent indispensables sur les fronts italien, balkanique et ottoman. À Gallipoli et dans les Dardanelles, les mulets portent munitions et eau potable sur des sentiers où aucun véhicule ne peut passer.

Les chevaux servent aussi de "détecteurs" involontaires. Leur sensibilité aux vibrations et aux odeurs chimiques en fait des sentinelles naturelles : les soldats apprennent à observer le comportement de leurs chevaux pour anticiper les bombardements ou les attaques au gaz. Un cheval qui refuse d'avancer ou qui s'agite sans raison visible est souvent le premier signe d'un danger imminent.

Autre rôle méconnu : le sang de cheval est utilisé massivement pour produire des sérums antitétaniques. Les services médicaux de l'armée française immunisent des centaines de chevaux contre le tétanos pour prélever leur plasma, sauvant ainsi des milliers de soldats blessés d'une mort certaine par infection.

Cheval transportant du ravitaillement
Cheval transportant du ravitaillement, lieu inconnu.
04 — Chapitre

La Seconde Guerre mondiale : le crépuscule de la cavalerie

Contrairement à une idée reçue, la Seconde Guerre mondiale emploie encore massivement les chevaux. L'armée allemande, souvent perçue comme entièrement mécanisée, mobilise entre 2,7 et 2,8 millions de chevaux au cours du conflit (selon les estimations de l'historien R.L. DiNardo dans "Mechanized Juggernaut or Military Anachronism?", 2008). La Wehrmacht dépend des chevaux pour sa logistique, en particulier sur le front de l'Est où les routes sont impraticables pour les camions. Le chiffre est brutal : environ 80% du transport logistique de la Wehrmacht reste hippomobile tout au long de la guerre (DiNardo, 2008). Sur le front de l'Est, les pertes équines atteignent des niveaux catastrophiques. Lors de l'hiver 1941-1942 devant Moscou, des milliers de chevaux meurent de froid chaque semaine, leurs cadavres gelés servant parfois de barricades de fortune. L'armée allemande perd environ 1,5 million de chevaux sur le seul front oriental entre 1941 et 1945.

L'armée soviétique maintient des divisions de cavalerie opérationnelles jusqu'en 1945. Les unités cosaques mènent des raids derrière les lignes allemandes, exploitant la mobilité du cheval dans les forêts et les marais de Biélorussie. Lors de l'Opération Bagration (1944), la cavalerie soviétique joue un rôle décisif dans l'exploitation des percées.

La charge de cavalerie polonaise contre les chars allemands en septembre 1939 est l'un des mythes les plus tenaces de la guerre. En réalité, la cavalerie polonaise ne charge pas "sabre au clair contre des Panzer" : elle mène des actions de retardement efficaces, utilisant ses chevaux pour la mobilité tactique avant de combattre à pied. L'épisode de Krojanty (1er septembre 1939) voit bien une charge de cavalerie, mais contre de l'infanterie, et non contre des blindés. La propagande allemande déforme ensuite l'événement pour ridiculiser l'adversaire.

En Asie du Sud-Est et en Birmanie, les Chindits britanniques du général Wingate utilisent des mules pour leurs raids en profondeur derrière les lignes japonaises, transportant armes lourdes et ravitaillement à travers la jungle.

05 — Chapitre

Mémoire et reconnaissance : un hommage tardif

Pendant des décennies, le sacrifice des chevaux de guerre reste dans l'ombre de l'histoire officielle. Les monuments aux morts ne mentionnent pas les animaux. Les récits héroïques célèbrent les soldats, rarement leurs montures.

Le tournant vient en 2004, quand le Animals in War Memorial est inauguré à Hyde Park, Londres. Conçu par le sculpteur David Backhouse, il montre des animaux chargés de matériel s'avançant vers un mur, symbole de la guerre. L'inscription résume tout : "They had no choice" (Ils n'avaient pas le choix). Le monument rend hommage à tous les animaux de guerre (chevaux, mulets, chiens, pigeons), mais le cheval y occupe la place centrale.

En France, l'historien Éric Baratay publie en 2012 "Bêtes des tranchées, des vécus oubliés", premier ouvrage académique français à raconter la Grande Guerre du point de vue des animaux. Il y documente les souffrances des chevaux à partir de carnets de vétérinaires militaires, de lettres de soldats et de registres d'unités.

En Australie, le Australian War Memorial de Canberra consacre une section aux "Walers", ces chevaux australiens envoyés par dizaines de milliers au Moyen-Orient pendant la Grande Guerre. Sur 136 000 chevaux expédiés, un seul revint en Australie : Sandy, monture du major général William Bridges. Les autres furent abattus, vendus sur place ou abandonnés. Un sacrifice qui reste une blessure dans la mémoire australienne.

Le film de Steven Spielberg, War Horse (2011), adapté du roman de Michael Morpurgo (1982), contribue à populariser le sujet auprès du grand public. Le succès mondial du film incite plusieurs musées (Imperial War Museum, Historial de Péronne) à créer des expositions permanentes sur les animaux dans les conflits.

Aujourd'hui, les historiens estiment qu'entre 1914 et 1918, toutes nations confondues, entre 6 et 10 millions de chevaux et mulets sont morts au combat, de maladie, d'épuisement ou de blessures (la fourchette reflète l'absence de comptabilité précise dans certaines armées, en particulier les armées ottomane et russe). Un chiffre qui place le cheval parmi les plus grandes victimes silencieuses de l'histoire militaire.

Repères

Chronologie

v. 1274 av. J.-C.

Bataille de Kadesh : Ramsès II utilise des chars à deux chevaux contre les Hittites, première grande bataille de cavalerie documentée.

331 av. J.-C.

Bataille de Gaugamèles : Bucéphale, cheval d'Alexandre le Grand, mène la charge des Compagnons contre l'armée perse de Darius III.

1815

Waterloo : la charge désastreuse de la cavalerie française du maréchal Ney contre les carrés britanniques marque l'un des derniers grands épisodes de cavalerie lourde.

1914-1918

Première Guerre mondiale : entre 6 et 10 millions de chevaux meurent sur tous les fronts. Le conflit le plus meurtrier de l'histoire pour les équidés.

Ordres de grandeur

Chiffres clés

6 à 10 millions
Chevaux et mulets morts pendant la Première Guerre mondiale (toutes nations)
Imperial War Museum, 2014 ; Audoin-Rouzeau, 2008
~2,75 millions
Chevaux utilisés par la Wehrmacht pendant la Seconde Guerre mondiale
R.L. DiNardo, "Mechanized Juggernaut or Military Anachronism?", 2008
Le saviez-vous ?

Le cheval le plus célèbre de la Première Guerre mondiale est sans doute Warrior, monture du général de brigade canadien Jack Seely. Warrior débarque en France en août 1914 et survit à toute la guerre : les bombardements de la Somme, les gaz d'Ypres, les charges de cavalerie à Moreuil Wood en mars 1918. Blessé à plusieurs reprises, enseveli deux fois sous des décombres, il rentre en Angleterre en 1918 et vit paisiblement sur l'île de Wight jusqu'en 1941, mourant à 33 ans. Jack Seely publie en 1934 "My Horse Warrior", récit de leur parcours commun, et Warrior reçoit en 2014 (à titre posthume) la médaille Dickin, la "Victoria Cross" des animaux. Il est le seul cheval de la Grande Guerre à avoir reçu cette distinction, partagée avec seulement 72 animaux dans toute l'histoire de la médaille depuis sa création en 1943.

Source : Jack Seely, "My Horse Warrior", 1934 ; PDSA Dickin Medal records, 2014

Les animaux qui ont servi et qui sont morts dans les guerres n'avaient pas le choix. Ils avaient simplement le devoir d'obéir.

Jilly Cooper, Animals in War, 1983
Questions

Questions fréquentes

Combien de chevaux sont morts pendant la Première Guerre mondiale ?

Les estimations varient selon les sources : l'Imperial War Museum avance le chiffre de 8 millions, tandis que d'autres historiens comme Stéphane Audoin-Rouzeau estiment la fourchette entre 6 et 10 millions (chevaux et mulets confondus, toutes nations). L'incertitude vient de l'absence de comptabilité précise dans plusieurs armées (russe et ottomane en particulier). La France à elle seule a perdu environ 1,14 million de chevaux et mulets selon les archives du Service historique de la Défense. Sur le front occidental, un cheval de trait d'artillerie avait une espérance de vie moyenne d'environ 10 jours en secteur actif, selon les rapports du Army Veterinary Corps britannique.

Les chevaux ont-ils été utilisés pendant la Seconde Guerre mondiale ?

Oui, massivement. Contrairement à l'image d'une guerre entièrement mécanisée, la Wehrmacht a utilisé entre 2,7 et 2,8 millions de chevaux au cours du conflit (selon R.L. DiNardo). L'armée allemande dépendait des chevaux pour sa logistique, surtout sur le front de l'Est. L'URSS maintenait des divisions de cavalerie opérationnelles jusqu'en 1945, et les unités cosaques menaient des raids derrière les lignes ennemies. En Birmanie, les Chindits britanniques du général Wingate utilisaient des mules pour leurs raids en profondeur à travers la jungle derrière les lignes japonaises.

Existe-t-il des monuments dédiés aux chevaux de guerre ?

Le plus connu est le Animals in War Memorial de Hyde Park à Londres, inauguré en 2004. Son inscription "They had no choice" est devenue un symbole de la reconnaissance envers les animaux de guerre. En France, l'Historial de la Grande Guerre à Péronne consacre une section aux animaux dans les tranchées. En Australie, le Australian War Memorial de Canberra rend hommage aux "Waler" (chevaux australiens envoyés au Moyen-Orient) dont la plupart ne sont jamais revenus. Le film War Horse de Steven Spielberg (2011), adapté du roman de Michael Morpurgo, a aussi contribué à populariser la mémoire des chevaux de guerre auprès du grand public mondial.

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Batailles mentionnées

Bataille de la Somme
1er juillet – 18 novembre 1916
Bataille de Verdun
21 février – 18 décembre 1916
Bataille de Gaugamèles
1er octobre 331 av. J.-C.
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Dans la même série

Épisode 2
Les soignants, soldats de l'ombre
Épisode 3
Les prisonniers de guerre, soldats sans récit
Bibliographie

Sources

  1. [01]Imperial War Museum, "War Horse: Fact & Fiction", 2014
  2. [02]Stéphane Audoin-Rouzeau, "Combattre : une anthropologie historique de la guerre moderne", 2008
  3. [03]Jilly Cooper, "Animals in War", 1983
  4. [04]Archives du Service historique de la Défense (SHD), Vincennes