Moyen Âge
Bataille de Baugé
Le 22 mars 1421, les Écossais de Buchan et les Français de La Fayette écrasent l'avant-garde anglaise du duc de Clarence près de Baugé. Thomas de Lancastre, frère cadet de Henri V, tombe sur le pont du Couasnon sous la lance du chevalier écossais John Carmichael. Cette victoire brise le mythe d'invincibilité anglaise installé depuis Azincourt et offre au dauphin Charles son premier succès militaire majeur.
Forces en Présence
Armée franco-écossaise
Commandant : Jean Stuart, comte de Buchan et Archibald Douglas
Armée anglaise
Commandant : Thomas de Lancastre, duc de Clarence
« Première défaite anglaise majeure depuis Azincourt. La mort du duc de Clarence, frère de Henri V, brise le mythe anglais d'invincibilité et redonne espoir au dauphin Charles. »
Publié le 24 avril 2026
Contexte
Après le traité de Troyes signé en mai 1420, la France est coupée en deux. Le roi Henri V d'Angleterre a obtenu une consécration inespérée. Charles VI, accablé par la folie et manipulé par les Bourguignons, a accepté de déshériter son propre fils, le dauphin Charles, et de reconnaître Henri V comme régent et héritier du trône de France. Le mariage de Henri V avec Catherine de Valois, fille de Charles VI, scelle l'union des deux couronnes dans la personne de leur futur descendant.
Le dauphin Charles, réfugié à Bourges, refuse ce traité. À dix-sept ans, il règne sur une France mutilée : les provinces au sud de la Loire, quelques enclaves en Auvergne et en Dauphiné. Ses adversaires moqueurs le surnomment le roi de Bourges. Mais il a des atouts. Une légitimité dynastique que les Armagnacs reconnaissent encore. Une base fiscale réduite mais solide. Et surtout, une alliance ancienne que l'Angleterre ne peut neutraliser : la Vieille Alliance avec l'Écosse.
Les Écossais détestent les Anglais. Depuis trois siècles, ils résistent aux tentatives d'annexion venues de Londres. L'Écosse a conclu dès 1295 un traité défensif avec la France, ravivé à chaque conflit. En 1419, le régent d'Écosse Robert Stuart envoie en France un corps expéditionnaire de 6 000 à 7 000 hommes sous le commandement de Jean Stuart, comte de Buchan. Ces soldats débarquent à La Rochelle en octobre 1419. Le dauphin leur accorde des terres et des rentes. Ils constituent dès lors la meilleure unité de son armée.
Au printemps 1421, Henri V est reparti en Angleterre pour lever de nouveaux impôts. Il laisse le commandement des forces anglaises en France à son frère cadet Thomas de Lancastre, duc de Clarence. Thomas est un capitaine courageux, vétéran d'Azincourt où il a été blessé, mais son caractère impulsif et son ambition personnelle lui ont souvent été reprochés. Il vit dans l'ombre militaire de son frère aîné et rêve d'une victoire éclatante qui le ferait sortir de cette ombre.
En mars 1421, Thomas lance une chevauchée dans le Maine et l'Anjou, provinces frontalières tenues par le dauphin. Son objectif est de piller, de terroriser et de forcer les Franco-Écossais à accepter une bataille rangée où les archers anglais, supposés décisifs, régleront le sort de la campagne. Il ne sait pas que l'armée franco-écossaise le suit de près.
Déroulement
Le soir du 21 mars 1421, Thomas de Lancastre campe à Beaufort-en-Vallée, au sud de Baugé, avec son armée. Ses troupes sont composées d'environ 3 500 hommes d'armes et de 4 000 archers, force redoutable si elle est rassemblée. Mais les chevauchées anglaises reposent sur le pillage : les unités se dispersent largement pour fourrager. Le matin du 22 mars, Thomas apprend par un prisonnier écossais que l'armée franco-écossaise est toute proche, au nord de Baugé, apparemment au repos et sans se méfier.
L'information est exacte mais tronquée. Les Franco-Écossais ne sont pas en déroute : ils sont déployés autour du village du Vieil-Baugé, de l'autre côté du petit ruisseau du Couasnon. Buchan et Douglas ont réuni environ 5 000 hommes, dont 2 500 Écossais aguerris, le reste étant composé de Français commandés par le maréchal Gilbert Motier de La Fayette et par le sénéchal Tanneguy du Châtel.
Thomas voit dans cette situation l'occasion de sa vie. Sans attendre le retour de ses archers dispersés en fourrage, sans écouter les conseils de prudence de ses capitaines, il prend avec lui son avant-garde de cavalerie, environ 1 500 hommes d'armes, et galope vers le pont de Baugé. Son raisonnement est simple : surprendre l'ennemi en plein repos dominical, tailler dans la masse avant qu'elle ne s'organise, écraser l'armée du dauphin en une charge foudroyante.
Les éclaireurs écossais alertent Buchan dès le milieu de la matinée. La première réaction du comte est de gagner du temps. Il envoie un détachement de trente archers écossais tenir le pont du Couasnon, étroit passage obligé pour les cavaliers anglais. Ces trente hommes, adossés aux parapets de pierre, retardent l'avance anglaise d'une heure précieuse sous une pluie de flèches. Plusieurs tombent, mais leurs tirs ralentissent suffisamment Thomas pour que Buchan et Douglas puissent rassembler leurs forces sur les hauteurs derrière le pont.
Quand Thomas parvient enfin à forcer le passage, ses cavaliers débouchent dans la plaine du Couasnon et se heurtent à la masse compacte de l'armée franco-écossaise déployée en ligne, prête au choc. Les 1 500 cavaliers anglais, séparés de leur infanterie et de leurs archers restés très en arrière, ne peuvent plus reculer sans désordre. Thomas, voyant la situation, décide de charger tout de même. Son armure richement décorée, sa cotte d'armes aux léopards anglais, son cheval blanc caparaçonné, en font une cible visible.
Le combat dure environ une heure. Les hommes d'armes écossais et français, avantagés par le nombre et par la formation, submergent progressivement l'avant-garde anglaise isolée. Thomas se jette au cœur de la mêlée. Il est désarçonné par la lance d'un chevalier écossais, John Carmichael de Douglasdale, dont la hampe se brise sur son écu. Puis il est achevé au sol. Selon la tradition écossaise, c'est Alexander Buchanan qui lui porte le coup fatal et lui tranche la tête, dont il exhibera plus tard l'écharpe d'or enchâssée sur son blason familial. La déroute anglaise est totale. Mille Anglais sont tués ou capturés, dont quatre comtes et plusieurs hauts commandants. Les Franco-Écossais ont perdu environ 500 hommes.
Conséquences
La mort du duc de Clarence consterne l'Angleterre. Thomas de Lancastre était l'un des héritiers possibles de Henri V, qui n'avait encore qu'un fils nourrisson, le futur Henri VI. Sa disparition à trente-trois ans fragilise la dynastie lancastrienne et rappelle brutalement que l'Angleterre n'est pas invincible. Le chroniqueur John Hardyng note que la nouvelle de Baugé causa la plus grande tristesse jamais vue en Angleterre depuis Azincourt.
Henri V retourne précipitamment en France en juin 1421. Il rétablit la situation militaire par une campagne méthodique contre les places fortes tenues par le dauphin. Mais la dynamique a changé. Six ans exactement après Azincourt, les forces anglaises ne sont plus perçues comme invincibles. Les alliés français du dauphin reprennent courage. Les Bourguignons, qui soutiennent toujours Henri V, commencent à s'interroger sur la solidité de leur allié. La guerre change de ton.
Henri V lui-même ne survit pas longtemps à Baugé. Épuisé par ses campagnes, atteint de dysenterie au siège de Meaux, il meurt à Vincennes le 31 août 1422 à trente-cinq ans. Son fils Henri VI, âgé de neuf mois, hérite d'une situation beaucoup plus fragile que celle laissée par Azincourt et Troyes. Jean de Lancastre, duc de Bedford, prend la régence et doit lutter pour maintenir les gains anglais.
Pour le dauphin Charles, Baugé est le premier succès militaire majeur de son règne en exil. Il gratifie Buchan du titre prestigieux de connétable de France, charge suprême de l'armée, que plusieurs familles françaises trouvent scandaleux de confier à un étranger. Le dauphin répond en nommant Gilbert Motier de La Fayette maréchal. La cour de Bourges reprend espoir.
Mais Baugé n'inverse pas la dynamique de la guerre. En 1423 à Cravant, puis surtout en 1424 à Verneuil, les Anglais reprendront le dessus et anéantiront le corps expéditionnaire écossais. Il faudra attendre l'intervention de Jeanne d'Arc en 1429 pour que le retournement devienne irréversible. Baugé reste cependant dans la mémoire comme la preuve que la combinaison écossaise d'infanterie disciplinée et française de cavalerie pouvait vaincre les Anglais sur un terrain bien choisi. La lueur d'espoir de 1421 a nourri la résistance du dauphin pendant les années sombres qui ont suivi.
Le saviez-vous ?
John Carmichael de Douglasdale, qui désarçonna Thomas de Clarence, était un chevalier écossais modeste dont la famille exerçait comme seigneurs limitrophes de l'Angleterre. Selon la tradition familiale, la hampe de sa lance se brisa contre l'écu du duc anglais au moment du choc, ce qui explique que le blason des Carmichael porte aujourd'hui encore une lance brisée. Cette tradition héraldique est exceptionnelle : rares sont les armoiries qui commémorent une action précise à date certaine. Alexander Buchanan, qui aurait porté le coup fatal au duc, récupéra son collier d'or orné de la devise royale. Les Buchanan intégrèrent dans leurs armoiries une tête tranchée entourée d'une écharpe d'or, en souvenir de Baugé. Deux familles écossaises, aujourd'hui encore, exhibent sur leurs armoiries le souvenir d'une bataille lointaine où elles ont tué un fils de roi d'Angleterre. Aucune autre bataille médiévale n'a laissé deux empreintes héraldiques aussi précises.
Généraux impliqués
Les fiches de ces généraux ne sont pas encore disponibles.
Batailles liées
Questions fréquentes
Pourquoi le duc de Clarence a-t-il attaqué sans ses archers ?
Thomas de Clarence, frère cadet de Henri V, cherchait une victoire personnelle qui le fasse sortir de l'ombre de son aîné. Informé le 22 mars 1421 que l'armée franco-écossaise était toute proche et apparemment vulnérable, il refuse d'attendre le retour de ses archers dispersés en fourrage dans la campagne angevine. Sa précipitation était aggravée par sa certitude, forgée à Azincourt, que les hommes d'armes anglais pouvaient vaincre n'importe quel adversaire continental. Il chargea avec seulement 1 500 cavaliers contre 5 000 Franco-Écossais bien déployés. Le résultat fut catastrophique : sa mort et l'anéantissement de son avant-garde. Baugé est un cas d'école d'ambition personnelle l'emportant sur la prudence tactique.
En quoi la Vieille Alliance franco-écossaise fut-elle décisive ?
La Vieille Alliance entre France et Écosse, signée en 1295, prévoyait une assistance militaire mutuelle contre l'Angleterre. Son activation en 1419 changea le cours immédiat de la guerre de Cent Ans. Le corps expéditionnaire écossais de 6 000 à 7 000 hommes envoyé par Robert Stuart donna au dauphin Charles VII la seule infanterie disciplinée capable de rivaliser avec les hommes d'armes anglais. Les Écossais remportèrent Baugé en 1421 et continuèrent à servir jusqu'à leur anéantissement à Verneuil en 1424. La Garde Écossaise royale française, formée de survivants, fut créée par Charles VII et dura jusqu'en 1791. L'alliance franco-écossaise resta active politiquement jusqu'à l'union des couronnes anglaise et écossaise en 1603.
Comment Baugé a-t-elle influencé la suite de la guerre ?
Baugé ne renversa pas immédiatement la situation stratégique. Les Anglais, sous Jean de Bedford, reprirent le contrôle tactique dès 1423 à Cravant puis en 1424 à Verneuil, où ils anéantirent le corps expéditionnaire écossais. Mais Baugé eut un impact psychologique puissant, difficile à mesurer sur une bataille isolée, mais réel sur les deux camps. Elle prouva que la combinaison de cavalerie française et d'infanterie écossaise pouvait vaincre les Anglais sur un terrain bien choisi. Elle nourrit l'espoir des partisans du dauphin Charles pendant les années sombres 1422-1428. Sans Baugé, sans ce précédent de victoire possible, il est difficile d'imaginer que la France aurait eu la confiance nécessaire pour accueillir Jeanne d'Arc et les réformes militaires qui suivirent.