Ère Contemporaine
Bataille de Frœschwiller-Wœrth
La bataille de Frœschwiller-Wœrth, livrée le 6 août 1870 à l'est de Haguenau, est l'une des plus sanglantes de la guerre franco-prussienne. Mac-Mahon, avec 48 000 hommes, y affronte 125 000 Allemands. Après dix heures de combat acharné, les chassepots fauchent des milliers de Prussiens, mais l'artillerie Krupp et la supériorité numérique l'emportent. Les charges désespérées des cuirassiers à Morsbronn et Eberbach entrent dans la légende. L'Alsace est perdue en une journée.
Forces en Présence
1er corps d'armée (France)
Commandant : Maréchal Patrice de Mac-Mahon
IIIe Armée (Prusse et Allemagne du Sud)
Commandant : Prince héritier Frédéric-Guillaume de Prusse
« Défaite décisive qui livre toute l'Alsace à l'Allemagne et fixe l'image des charges héroïques de Reichshoffen dans la mémoire française. »
Publié le 19 avril 2026
Contexte
Deux jours après le désastre de Wissembourg, le maréchal Mac-Mahon a concentré son 1er corps d'armée autour des villages de Frœschwiller et de Wœrth, à une trentaine de kilomètres au sud. Il dispose de 48 000 hommes, renforcés par une division du 7e corps de Félix Douay. Position bien choisie : le plateau de Frœschwiller domine la rivière de la Sauer, les pentes sont boisées, les villages servent de points d'appui. Mac-Mahon veut livrer une bataille défensive, saigner l'adversaire avant de décrocher vers Nancy pour rejoindre Bazaine.
Les Français alignent quelques atouts sérieux. Le fusil chassepot porte deux fois plus loin que le Dreyse prussien. Une division de cuirassiers, sous le général Michel, offre la plus belle cavalerie lourde de l'armée impériale. Les divisions coloniales comprennent des zouaves et des turcos vétérans, parmi les meilleures troupes d'infanterie d'Europe. Mais les canons sont en bronze rayés du système La Hitte, obsolètes face aux pièces en acier Krupp à chargement par la culasse que les Prussiens déploient en nombre.
Face à Mac-Mahon, la IIIe armée allemande du prince héritier Frédéric-Guillaume compte cinq corps d'armée : le Ve et le XIe prussiens, les Ier et IIe bavarois, et le IIe wurtembergeois. Au total, 125 000 hommes et 342 canons. Moltke, depuis Mayence, a ordonné au Kronprinz de ne pas précipiter l'engagement et d'attendre la concentration complète de l'armée. Mais sur le terrain, les avant-gardes bavaroises de von der Tann, trop enthousiastes, accrochent les tirailleurs français dès l'aube autour de Wœrth.
Mac-Mahon ignore l'ampleur exacte des forces ennemies. Ses renseignements cavalerie sont pauvres. Il croit affronter trois corps d'armée, pas cinq. Il compte aussi sur l'arrivée du 5e corps de Failly, qui marche vers lui depuis Bitche mais n'arrivera jamais à temps. Le matin du 6 août 1870 se lève sur un brouillard qui masque les pentes de la Sauer. L'engagement va démarrer par hasard, puis s'emballer.
Déroulement
Vers sept heures, un duel d'artillerie s'allume le long de la Sauer. Les batteries bavaroises, mal placées, sont vite réduites au silence par les mitrailleuses Reffye et les canons français. Frédéric-Guillaume ordonne la suspension de l'engagement : Moltke veut attendre la concentration complète. Trop tard. Les Bavarois de von der Tann, déjà engagés, sont accrochés. Les corps d'armée prussiens du nord entendent la canonnade et accourent sans attendre d'ordres précis. Vers neuf heures, l'état-major allemand renonce à retenir la bataille.
Les premières vagues allemandes qui traversent la Sauer sous le feu des chassepots français sont balayées. Les pertes prussiennes s'accumulent par milliers. Les tirailleurs algériens de la 1re division défendent Elsasshausen avec un acharnement sauvage. Mais l'artillerie Krupp, déployée en arc de cercle sur les hauteurs de l'est, pilonne les positions françaises sans discontinuer. Les batteries de Mac-Mahon, exposées à découvert, sont détruites l'une après l'autre.
Vers onze heures, Mac-Mahon comprend que son aile gauche cède sous la pression bavaroise autour d'Elsasshausen. Il lance la brigade de cavalerie Michel, deux régiments de cuirassiers, pour tenter une contre-charge décisive. C'est le moment que la mémoire française retiendra comme la "charge de Reichshoffen". Les cuirassiers, cuirasse, casque à crinière noire, épée au clair, descendent la pente au galop à travers les vignes et les arbres fruitiers vers le village de Morsbronn. Les Prussiens du XIe corps, retranchés derrière des haies et des murets, ouvrent un feu de salve à trente mètres. Le terrain est impossible pour la cavalerie. Les cuirassiers tombent par escadrons entiers. En quinze minutes, la brigade Michel est décimée. Le colonel Lacarre, qui menait la charge, est tué. Aucun cuirassier n'atteint Morsbronn. Un peu plus tard, la brigade Bonnemains charge à son tour à Eberbach, avec le même résultat tragique.
À midi, l'encerclement allemand se referme. Les Prussiens du Ve corps de Kirchbach contournent le plateau par le nord, les Bavarois enveloppent par le sud. Les troupes françaises, prises en tenaille, refluent en désordre sur Frœschwiller. Mac-Mahon, placé sur les hauteurs pour garder une vue d'ensemble, voit son dispositif céder de partout. Le village de Frœschwiller se transforme en point de combat acharné : les zouaves se battent maison par maison, jardin par jardin. La fumée de l'incendie rend l'air irrespirable. Les blessés encombrent les granges.
Vers quinze heures, Mac-Mahon donne l'ordre de retraite. Son armée décroche vers Saverne puis vers Lunéville, poursuivie par la cavalerie allemande. Neuf mille soldats français sont capturés, neuf mille autres tués ou blessés. Les régiments de cuirassiers de Reichshoffen n'existent plus que sur le papier. Les peintres Alphonse de Neuville et Édouard Detaille feront de cette charge un tableau national. L'Alsace, elle, vient d'être perdue en une journée.
Conséquences
La défaite de Frœschwiller-Wœrth est une bascule stratégique. Le 1er corps français cesse d'exister comme force capable de tenir en ligne. Mac-Mahon, vainqueur en Crimée et en Italie, officier respecté de toute l'armée, doit regrouper les débris de son corps à Châlons, à plus de quatre cents kilomètres à l'ouest. Toute la Lorraine du sud et l'Alsace sont livrées à l'avance allemande. Strasbourg, coupée du reste de la France, sera assiégée dès le 19 août et capitulera le 27 septembre après quarante-cinq jours de bombardement.
Sur le plan politique, la nouvelle frappe Paris comme un coup de massue. Napoléon III, depuis Metz, télégraphie à l'impératrice Eugénie : "Mac-Mahon a perdu une bataille. Général Frossard sur la Sarre a dû se retirer. La retraite s'exécute en bon ordre. Tout peut se rétablir." La formule ne trompe personne. Le 9 août, le ministère d'Émile Ollivier tombe. Le comte de Palikao, partisan d'une conduite dure de la guerre, prend la tête d'un cabinet de combat. Mais la marge de manœuvre est déjà inexistante.
La mémoire populaire retient surtout les charges de cuirassiers. La chanson "Reichshoffen" circule dans les garnisons pendant des décennies. Les tableaux de Detaille et de Neuville, exposés au Salon, façonnent l'imagerie de la guerre perdue. Ces charges, pourtant tactiquement absurdes dans le terrain, deviennent un symbole du courage français face à l'ennemi supérieur. Elles nourrissent le mythe revanchard qui, quarante-quatre ans plus tard, enverra les arrière-petits-enfants de ces cuirassiers mourir à Charleroi en août 1914, dans d'autres charges tout aussi vaines.
Côté allemand, Frœschwiller consacre le prince héritier comme commandant de rang. La IIIe armée, sous son autorité, va maintenant marcher vers Nancy, puis vers Châlons, jusqu'à rejoindre Mac-Mahon et Napoléon III pour le piège final de Sedan, le 1er septembre. Le fusil chassepot, pour sa part, a prouvé sa supériorité balistique. Mais la démonstration n'a pas suffi. Sans artillerie moderne, sans supériorité numérique, sans ravitaillement correct, même l'arme la plus précise du monde ne pouvait empêcher la déroute. La leçon sera retenue à contre-temps : c'est l'Allemagne, et non la France, qui en tirera les conclusions doctrinales les plus rapides.
Le saviez-vous ?
Les charges de Reichshoffen sont entrées dans la mémoire nationale avec une aura de sacrifice héroïque, mais elles tiennent aussi de l'erreur tactique consommée. Le général Michel, quand il reçut l'ordre de charger, protesta auprès de Mac-Mahon : le terrain entre les vignes, les arbres fruitiers et les murets de pierre était le pire possible pour une charge de cavalerie lourde. Mac-Mahon, débordé, répondit qu'il fallait bien essayer quelque chose. Michel salua, sauta en selle, et partit mourir avec ses cuirassiers. Un officier prussien du 80e régiment, qui observait depuis Morsbronn, écrivit dans son carnet : "Ils sont venus sur nous comme si la guerre se faisait encore à Waterloo. Nous les avons fauchés comme on fauche le blé en août." Quatre-vingts ans plus tard, le maréchal Joffre, enfant en 1870, évoquera dans ses mémoires le choc qu'avait été pour lui la lecture des récits de Reichshoffen, lecture qui décida de sa vocation militaire.
Généraux impliqués
Les fiches de ces généraux ne sont pas encore disponibles.
Batailles liées
Questions fréquentes
Pourquoi Mac-Mahon a-t-il perdu à Frœschwiller ?
Mac-Mahon affrontait 125 000 Allemands avec seulement 48 000 hommes, soit un rapport de près de trois contre un. Il espérait l'arrivée du 5e corps de Failly, qui n'arriva jamais. Son artillerie en bronze était surclassée par les canons Krupp en acier. Malgré la supériorité du chassepot sur le Dreyse prussien, l'encerclement progressif par les ailes, exécuté méthodiquement par les corps allemands, priva la défense française de toute possibilité de manœuvre. Les charges de cavalerie lancées en désespoir de cause, sur un terrain impossible pour les cuirassiers, consommèrent la défaite sans pouvoir la retourner.
Pourquoi appelle-t-on cette bataille Reichshoffen ?
Reichshoffen est un village voisin de Frœschwiller, traversé par une route stratégique que la cavalerie française emprunta. Les charges héroïques des cuirassiers Michel et Bonnemains à Morsbronn et Eberbach passèrent à la postérité sous le nom de "charges de Reichshoffen", bien que les combats aient en réalité été centrés sur Frœschwiller et Wœrth. Les Allemands, eux, nomment la bataille "Schlacht bei Wörth" (bataille de Wœrth). La mémoire populaire française retint "Reichshoffen" à cause des peintres Alphonse de Neuville et Édouard Detaille, dont les tableaux fixèrent le nom dans l'imaginaire collectif.
Combien de soldats sont morts à Frœschwiller-Wœrth ?
Les pertes françaises s'élèvent à environ 10 000 tués et blessés, auxquels s'ajoutent 9 000 prisonniers, soit près de 40 % des effectifs engagés. Les Allemands comptent 10 600 hommes hors de combat, dont une proportion élevée de tués et blessés du XIe corps prussien et des divisions bavaroises qui se heurtèrent frontalement aux chassepots français. C'est l'une des batailles les plus sanglantes de la guerre franco-prussienne en une seule journée. La disproportion entre pertes absolues et pertes relatives illustre l'asymétrie du rapport de forces : les Allemands, bien que plus touchés numériquement, pouvaient absorber les pertes, les Français non.