Guerre franco-prussienne
1870 – 1871
La guerre franco-prussienne est le conflit qui a enfanté à la fois l'Empire allemand et la IIIe République française. Déclenchée en juillet 1870 par la France sur une manipulation diplomatique de Bismarck, elle tourne en six semaines au désastre absolu : Napoléon III capturé à Sedan, Bazaine enfermé dans Metz, Paris assiégée, Alsace-Lorraine annexée. Elle redéfinit l'équilibre européen pour quarante années et pose les fondations directes de la Première Guerre mondiale.
Origines et causes de la Guerre franco-prussienne
Les tensions entre la France et la Prusse (1864-1870)
Depuis six ans, l'équilibre européen penche dangereusement du côté de Berlin. La Prusse d'Otto von Bismarck a écrasé le Danemark en 1864, puis l'Autriche à Sadowa en 1866. La Confédération germanique, vieille enveloppe austro-centrique, s'est effacée au profit de la Confédération d'Allemagne du Nord, dominée sans partage par les Prussiens. Napoléon III, vieillissant, rongé par la maladie, voit sa popularité s'effriter à chaque victoire allemande. Son ministre des Affaires étrangères, le duc de Gramont, veut rétablir le prestige impérial par un succès diplomatique éclatant. Bismarck, lui, cherche depuis Sadowa un conflit qui soudera les États du sud de l'Allemagne autour de la Prusse et achèvera l'unification allemande.
La candidature Hohenzollern
Le prétexte tombe en juillet 1870. Le trône d'Espagne est vacant depuis la révolution de 1868. Des diplomates prussiens proposent la candidature du prince Léopold de Hohenzollern-Sigmaringen, cousin du roi Guillaume Ier. Paris s'enflamme. Un Hohenzollern au sud des Pyrénées signifie l'encerclement de la France par une famille alliée aux Prussiens. Le 12 juillet, devant l'opinion publique parisienne en fureur, Léopold retire sa candidature. La France pouvait en rester là. Gramont veut pousser son avantage. Il exige que Guillaume Ier s'engage par écrit à ce qu'aucun Hohenzollern ne puisse jamais se présenter à nouveau au trône espagnol.
La dépêche d'Ems (13 juillet 1870)
Le 13 juillet, l'ambassadeur français Benedetti intercepte le roi Guillaume Ier dans le parc de la ville d'eaux d'Ems et transmet cette exigence. Guillaume refuse poliment, puis envoie un compte rendu neutre à Berlin. Bismarck reçoit le télégramme alors qu'il dîne avec Moltke et Roon. Il réécrit le texte pour le raccourcir, le durcir, donner à lire une France humiliée et un roi prussien méprisant. La dépêche d'Ems, telle que Bismarck la divulgue le soir même à la presse allemande, ressemble à un soufflet. Paris explose. Le 19 juillet 1870, la France déclare la guerre à la Prusse. Bismarck a son casus belli. La France vient de tomber dans un piège qu'elle avait elle-même contribué à construire.
Deux armées, deux visions
Les armées qui vont s'affronter incarnent deux mondes. La France aligne une armée de métier de 265 000 hommes disponibles, équipée du chassepot, fusil supérieur en portée au Dreyse prussien, et de la mitrailleuse Reffye gardée secrète. Ses effectifs restent limités, sa mobilisation lente, son commandement divisé entre maréchaux de cour et officiers de terrain. La Prusse, elle, dispose d'une armée de conscription universelle mobilisable en quinze jours, d'un état-major professionnel formé par Moltke l'Ancien à l'École de guerre de Berlin, d'une artillerie Krupp en acier à chargement par la culasse. En trois semaines, 380 000 Prussiens sont sur le Rhin. Bismarck a tout prévu, tout planifié, jusqu'au moindre détail logistique.
Les grandes phases de la Guerre franco-prussienne
Les premiers désastres (août 1870)
Les Français attaquent en Sarre : le 2 août, ils prennent Sarrebruck dans ce qui sera la dernière petite victoire du Second Empire. Deux jours plus tard, c'est la rupture. Le 4 août, les Prussiens enlèvent Wissembourg. Le 6 août, double défaite : Frœschwiller-Wœrth en Alsace et Spicheren en Moselle. Les charges héroïques des cuirassiers de Reichshoffen entrent dans la mémoire nationale, mais n'évitent pas la déroute. L'Alsace est perdue en huit jours. L'armée du maréchal Mac-Mahon se replie en désordre sur Châlons. L'armée du maréchal Bazaine, 180 000 hommes, se replie sur Metz. La supériorité tactique prussienne, niée par l'état-major français avant la guerre, apparaît brutalement sur le terrain.
L'enfermement de Bazaine autour de Metz (14-18 août)
Bazaine tente de décrocher de Metz pour rejoindre Mac-Mahon et préparer une bataille rangée sur la Meuse. Trois batailles décisives bloquent l'armée française et la rejettent dans la place : Borny le 14 août, Vionville-Mars-la-Tour le 16 août, Gravelotte-Saint-Privat le 18 août. Les charges de cavalerie entrent dans la légende. La brigade Bredow à Mars-la-Tour perd la moitié de ses cavaliers mais sauve le centre prussien d'un effondrement. L'assaut meurtrier de la Garde royale prussienne à Saint-Privat, fauchée par les chassepots, vaut au village le surnom de "tombe de la Garde". Rien n'y fait. Bazaine, paralysé, enferme 170 000 hommes dans Metz au lieu de forcer le passage. La plus grande armée de France disparaît de l'échiquier.
La catastrophe de Sedan (1-2 septembre)
Mac-Mahon, avec Napoléon III en personne dans ses rangs, marche au secours de Bazaine. L'impératrice Eugénie, depuis Paris, pousse à l'opération pour des raisons politiques : un repli sur la capitale serait perçu comme un aveu d'échec. Moltke comprend la manœuvre française, pivote ses armées et piège les Français dans la boucle de la Meuse à Sedan. Le 1er septembre, 200 000 Prussiens encerclent 120 000 Français dans une cuvette dominée par l'artillerie Krupp. Onze charges de cavalerie s'écrasent à Floing. "Ah, les braves gens !" aurait dit Guillaume Ier en regardant les cuirassiers français tomber. Le lendemain, 2 septembre 1870, Napoléon III remet son épée au roi de Prusse. Cent quatre mille soldats français, un empereur régnant, trente-neuf généraux et deux mille sept cents officiers passent prisonniers. La plus grande reddition de l'histoire militaire française.
La guerre républicaine (septembre 1870 - janvier 1871)
À Paris, la nouvelle déclenche une révolution. Le 4 septembre 1870, la IIIe République est proclamée à l'Hôtel de Ville. Le gouvernement de Défense nationale refuse de capituler. Paris est encerclée le 19 septembre. Gambetta s'échappe en ballon le 7 octobre pour organiser la résistance en province depuis Tours. En deux mois, il arme près de six cent mille hommes, un exploit logistique inédit. Trois armées improvisées se lèvent : Armée de la Loire, Armée du Nord, Armée de l'Est. Les défaites s'enchaînent : Coulmiers (petite victoire le 9 novembre), puis Loigny le 2 décembre, Le Mans en janvier 1871, défaite d'Héricourt sur le front de l'Est. Paris, assiégée, mange ses chevaux, puis les animaux du Jardin des plantes. Les Prussiens bombardent la capitale en janvier 1871. Après 132 jours de siège, Paris capitule le 28 janvier 1871. L'armistice est signé. Le 10 mai suivant, le traité de Francfort scelle la défaite : cession de l'Alsace et d'une partie de la Lorraine, indemnité de cinq milliards de francs-or à verser à l'Allemagne.
Conséquences et héritage de la Guerre franco-prussienne
La proclamation du IIe Reich
Le 18 janvier 1871, dans la galerie des Glaces de Versailles, Guillaume Ier est proclamé empereur d'Allemagne. Bismarck a réalisé son projet : fédérer les États allemands autour de la Prusse victorieuse, créer un Reich qui dominera la diplomatie européenne pendant quarante-quatre ans. L'Allemagne de 1871 devient la première puissance militaire du continent et la deuxième puissance industrielle mondiale après le Royaume-Uni. Pour la première fois depuis la chute du Saint-Empire en 1806, une Allemagne unifiée existe au cœur de l'Europe, bouleversant l'équilibre des puissances issu du Congrès de Vienne.
La naissance et les traumatismes de la IIIe République
Côté français, la défaite fait tomber le Second Empire. La IIIe République, proclamée dans l'urgence, devra survivre à la Commune de Paris (mars-mai 1871), insurrection ouvrière écrasée dans le sang par Adolphe Thiers. Entre vingt et trente mille communards tombent durant la Semaine sanglante, creusant une fracture sociale qui marquera le pays jusqu'à la Première Guerre mondiale. La République, contestée par les monarchistes, finira par s'enraciner grâce à Gambetta, Ferry, Grévy. Elle durera soixante-dix ans, jusqu'au naufrage de 1940 face à une autre armée allemande, autre héritière directe du modèle prussien.
L'Alsace-Lorraine et la revanche
Le traité de Francfort arrache à la France l'Alsace et la Moselle. Cette amputation territoriale devient l'obsession de deux générations françaises. Les écoliers récitent leur leçon devant la carte de France voilée de noir. "Pensez-y toujours, n'en parlez jamais", conseille Gambetta aux lycéens. La statue de Strasbourg sur la place de la Concorde à Paris reste voilée de crêpe noir pendant quarante-quatre ans. Le désir de revanche nourrit le nationalisme français des années 1880-1914. Il alimente la crise boulangiste, l'affaire Dreyfus, le renforcement militaire. L'Alsace-Lorraine est l'un des moteurs qui conduiront droit à la catastrophe d'août 1914.
Une révolution dans l'art militaire
La guerre de 1870 impose à toutes les armées du monde les leçons prussiennes : conscription universelle, état-major professionnel, mobilisation par chemin de fer, artillerie à chargement par la culasse, télégraphe militaire. En quelques années, la Russie, l'Autriche-Hongrie, l'Italie, le Japon et même la Grande-Bretagne copient le modèle. La France reconstruit son armée sur les cendres de Sedan, avec la loi Niel de 1872 qui instaure le service militaire obligatoire. Les doctrines de Moltke seront étudiées dans toutes les écoles militaires jusqu'en 1914, année qui révélera leurs limites face aux mitrailleuses, aux tranchées et à l'artillerie lourde industrielle.
Questions fréquentes sur la Guerre franco-prussienne
Pourquoi la France a-t-elle perdu la guerre de 1870 ?
La France de Napoléon III cumule les handicaps face à la Prusse de Moltke. Son armée de métier est deux fois moins nombreuse que l'armée prussienne de conscription, sa mobilisation plus lente, son commandement paralysé par les rivalités. L'artillerie française en bronze est dépassée par les canons Krupp prussiens en acier à chargement par la culasse, plus précis et plus puissants. Enfin, Napoléon III, malade et vieillissant, ne parvient plus à imposer une direction claire. En quarante jours, les deux principales armées françaises sont enfermées à Metz ou anéanties à Sedan. La guerre est jouée avant d'avoir vraiment commencé.
Pourquoi dit-on que la guerre de 1870 a mené à celle de 1914 ?
La guerre franco-prussienne laisse trois héritages qui conduisent à la Grande Guerre. Le premier, l'annexion de l'Alsace-Moselle par l'Empire allemand, nourrit un désir de revanche qui traverse deux générations françaises. Le deuxième, la proclamation du IIe Reich dans la galerie des Glaces de Versailles, fonde une Allemagne unifiée qui devient la première puissance militaire du continent et déséquilibre l'Europe. Le troisième, la militarisation imposée par le modèle prussien (conscription, état-major, mobilisation ferroviaire) prépare techniquement la guerre industrielle de 1914. Le traité de Francfort contient déjà les conditions d'août 1914.
Quel rôle Bismarck a-t-il joué dans le déclenchement de la guerre ?
Bismarck a délibérément provoqué la guerre pour parachever son projet d'unification allemande autour de la Prusse. Dans ses Pensées et Souvenirs (1898), il reconnaît avoir cherché un casus belli après la victoire sur l'Autriche en 1866. La candidature Hohenzollern au trône d'Espagne, puis la réécriture de la dépêche d'Ems le 13 juillet 1870 pour la rendre humiliante pour la France, sont des manipulations calculées. Bismarck savait que Napoléon III, poussé par l'opinion publique parisienne, réagirait par la déclaration de guerre. Il savait aussi que son armée, supérieure en tout, l'emporterait. Le piège a fonctionné exactement comme prévu.
Les batailles de ce conflit
9 batailles référencées · 4 phases
Phase 01L'effondrement initial1870–18703 batailles
Les premières batailles en Alsace et en Moselle (4-6 août 1870) infligent à la France trois défaites consécutives en 48 heures. Wissembourg le 4 août, puis Frœschwiller-Wœrth et Spicheren le 6 août. L'Alsace est perdue en huit jours. L'armée du Rhin se replie sur Metz, l'armée de Châlons sur la Meuse.
Phase 02L'enfermement de Bazaine1870–18702 batailles
Du 14 au 18 août 1870, trois batailles scellent le sort de l'armée du Rhin autour de Metz : Borny, Vionville-Mars-la-Tour, Gravelotte-Saint-Privat. Bazaine, paralysé, enferme 170 000 hommes dans Metz au lieu de forcer la percée vers Verdun.
Phase 03La catastrophe de Sedan1870–18701 batailles
Les 1er et 2 septembre 1870, Mac-Mahon et Napoléon III sont piégés dans la boucle de la Meuse à Sedan. Cent quatre mille soldats français, dont l'Empereur en personne, se rendent aux Prussiens. Paris proclame la République deux jours plus tard.
Phase 04La guerre républicaine1870–18713 batailles
De septembre 1870 à janvier 1871, le gouvernement de Défense nationale lève des armées improvisées pour tenter de briser le siège de Paris. Gambetta s'échappe en ballon, mais toutes les contre-offensives échouent. La bataille du Mans écrase la dernière armée de la Loire de Chanzy (10-12 janvier 1871). Paris capitule le 28 janvier, suivie du traité de Francfort.