Ère Contemporaine
Bataille de Spicheren
La bataille de Spicheren se déroule le 6 août 1870, le même jour que Frœschwiller-Wœrth, à plus de deux cents kilomètres à l'ouest. Le 2e corps français du général Frossard, retranché sur les hauteurs du Rotherberg, doit affronter des attaques répétées de l'avant-garde prussienne. Malgré la supériorité du chassepot, Frossard cède en fin de journée sous le nombre, abandonné par Bazaine qui refuse de lui envoyer des renforts. Forbach tombe. La route de Metz est ouverte.
Forces en Présence
2e corps d'armée (France)
Commandant : Général Charles Auguste Frossard
Ire et IIe Armées (Prusse), divisions avancées
Commandant : Général Karl von Steinmetz, Prince Frédéric-Charles
« Défaite française en Moselle le même jour que Frœschwiller. Ouvre la route de Metz aux armées prussiennes et scelle la double déroute initiale. »
Publié le 19 avril 2026
Contexte
Le 5 août 1870, le général Charles Auguste Frossard, commandant le 2e corps d'armée français, se retire de sa position avancée de Sarrebruck, prise lors de l'escarmouche du 2 août. Il établit son nouveau dispositif sur les hauteurs qui dominent Forbach et Saint-Avold, côté français de la frontière. Position défensive solide : le Rotherberg, colline de 318 mètres, offre un observatoire parfait sur la plaine allemande au nord. Frossard dispose de 27 000 hommes, de 90 canons, et de quelques batteries de mitrailleuses Reffye, arme nouvelle dont la portée atteint 1 500 mètres.
Frossard est un officier du génie de formation, connu pour sa prudence et son expertise des fortifications. Il a servi en Crimée, en Italie, au Mexique. Son plan est simple : tenir le Rotherberg, saigner toute force allemande qui tenterait d'avancer par les vallées encaissées du nord, et attendre le gros de l'armée du Rhin de Bazaine, qui se concentre plus à l'arrière autour de Metz. Il télégraphie d'ailleurs à Bazaine pour demander quand il peut espérer un soutien. La réponse, quand elle vient, reste évasive. Bazaine, à Metz, n'a pas tranché sa propre stratégie.
Face aux positions françaises, les avant-gardes allemandes de la Ire armée du général Karl von Steinmetz, surnommé "le lion de Skalitz", cavalier insubordonné et agressif, poussent vers le sud. Steinmetz n'a pas d'ordre d'attaquer. Moltke, depuis Mayence, veut attendre la concentration complète des armées avant d'engager une bataille rangée. Mais Steinmetz, comme von der Tann en Alsace, veut faire coup d'éclat. Le 6 août au matin, il ordonne à la 14e division de von Kameke de franchir la Sarre et de reconnaître le dispositif français. "Reconnaître" devient rapidement "attaquer", puis "engager".
Les deux armées ne se sont pas vues depuis Sarrebruck. Les renseignements français sur la force allemande sont nuls, et réciproquement. Kameke croit n'avoir devant lui qu'une arrière-garde française. Frossard croit que seule une petite force tâte ses lignes. Les deux se trompent. Vers midi, la fusillade s'ouvre le long de la Sarre. Personne, ce jour-là, ne prévoit qu'une bataille majeure va se dérouler sur les pentes du Rotherberg.
Déroulement
Vers midi, les bataillons prussiens de Kameke franchissent la Sarre entre Sarrebruck et Forbach. Ils avancent en colonnes serrées dans les vallons boisés, sous un soleil d'août brûlant. Les guetteurs français du Rotherberg les aperçoivent trop tard. Le feu des chassepots s'ouvre à quinze cents mètres. Les balles françaises portent loin, trop loin pour une réplique efficace au Dreyse. Les Prussiens tombent par dizaines dans les buissons et les cultures de pommes de terre. Mais ils avancent, ils continuent d'avancer.
Kameke, emporté par l'élan, ordonne l'assaut du Rotherberg sans attendre de soutien. Ses régiments prussiens attaquent à découvert la pente raide, glissent sur les éboulis, sont fauchés à bout portant par les tirailleurs français embusqués dans les rochers. Trois régiments de la 14e division sont anéantis en moins d'une heure. Le terrain est jonché de casques à pointe, de capotes grises, de mitrailles. Mais l'artillerie Krupp, placée en appui sur les crêtes du nord, commence à pilonner les batteries françaises du Rotherberg, qui ne peuvent répondre efficacement à plus de deux kilomètres de distance.
Vers quinze heures, Steinmetz, arrivé en personne, comprend qu'il doit relancer l'attaque. Il engage la 16e division de Barnekow, puis la 5e de Stülpnagel. Les Prussiens, désormais trente mille hommes, débordent les positions françaises par l'est et par l'ouest. À Stiring-Wendel, le village industriel au pied du Rotherberg, les combats de rue sont féroces. Les ouvriers lorrains, ralliés aux soldats français, arment des barricades et tirent aux fusils de chasse.
Frossard, sur le Rotherberg, télégraphie à Bazaine pour demander d'urgence les renforts de son corps. La réponse de Bazaine tarde. Quand elle arrive, elle est refusée : Bazaine estime que son corps doit rester concentré près de Metz et ne veut pas s'engager sur un engagement qu'il juge local. Cette décision, incompréhensible du point de vue stratégique, condamne Frossard. Le 2e corps doit continuer seul à tenir la position contre un ennemi deux fois plus nombreux.
Vers dix-huit heures, les Prussiens atteignent le sommet du Rotherberg. Les combats à la baïonnette se prolongent jusqu'au crépuscule. Les zouaves de la 2e division française se battent à l'arme blanche contre les fusiliers prussiens. Les pertes s'accumulent des deux côtés. Mais l'arrivée du Xe corps du général Voigts-Rhetz, qui contourne les positions par le sud, oblige Frossard à ordonner la retraite vers Forbach. À minuit, le Rotherberg est allemand. La position française s'effondre.
Frossard décroche en bon ordre vers Saint-Avold puis vers Metz. Forbach tombe sans combat le lendemain matin. Les pertes sont presque équivalentes numériquement, environ 4 800 Prussiens et 6 000 Français hors de combat, mais l'initiative stratégique vient de changer de camp.
Conséquences
Spicheren est la version lorraine de Frœschwiller. Le même jour, aux deux extrémités du front, deux corps d'armée français viennent d'être repoussés par des forces allemandes supérieures. La double défaite du 6 août 1870 est la plus grande secousse stratégique de toute la guerre. En vingt-quatre heures, l'Alsace est perdue, la Lorraine s'ouvre, et les deux armées françaises principales sont contraintes au repli. Paris apprend la nouvelle le 7 août. Les bourses s'effondrent. Le gouvernement d'Émile Ollivier ne survit pas à la crise. Le 9 août, le comte de Palikao, militaire d'Afrique, prend la tête d'un cabinet de combat chargé de sauver ce qui peut l'être.
Sur le terrain, Spicheren ouvre la route directe vers Metz aux Ire et IIe armées allemandes. Les Prussiens traversent la Lorraine industrielle, occupant Forbach, Saint-Avold, Courcelles-Chaussy. Les populations, souvent germanophones, accueillent l'armée allemande avec une indifférence qui déroute les états-majors français. L'armée du Rhin, concentrée autour de Metz sous Bazaine, se retrouve menacée d'encerclement. Huit jours plus tard, Bazaine tentera de décrocher vers Verdun et trouvera les Prussiens déjà devant lui à Borny, puis à Vionville-Mars-la-Tour.
L'épisode du refus de Bazaine d'envoyer des renforts à Spicheren deviendra l'un des chefs d'accusation contre lui au procès de Trianon en 1873. Beaucoup d'officiers français accuseront Bazaine d'avoir voulu garder ses forces pour sa propre gloire, ou d'avoir paniqué devant l'ampleur du dispositif allemand. Les historiens modernes, Michael Howard en tête, jugent la passivité de Bazaine moins comme une trahison que comme l'incapacité d'un commandant dépassé par l'événement. Mais l'effet pratique fut identique : Frossard, abandonné, dut renoncer à une position défensive pourtant solide.
Pour Steinmetz, Spicheren est une victoire à la Pyrrhus personnelle. Moltke, furieux que son lieutenant ait engagé la bataille sans ordre, le réprimande sévèrement. Steinmetz sera finalement relevé de son commandement quelques semaines plus tard, après le scandale de sa conduite à Gravelotte-Saint-Privat, où il lance une fois de plus ses hommes à l'assaut frontal sans coordination. La guerre franco-prussienne, qui devait valider les doctrines de Moltke, valide aussi les défauts de ses propres généraux.
Le saviez-vous ?
Quand le général Frossard comprit que les renforts de Bazaine ne viendraient pas, il aurait lancé à son chef d'état-major : "On nous laisse crever." Il fit quand même tenir ses lignes jusqu'au crépuscule pour préserver l'honneur du 2e corps. Le lendemain, en arrivant à Metz, Frossard demanda une audience à Bazaine pour s'expliquer. Bazaine refusa de le recevoir et ordonna à Frossard de reprendre son poste sans commentaire. Un lieutenant-colonel d'état-major, témoin de la scène, rapporta dans ses mémoires que Frossard sortit du quartier général blanc de rage, murmura une phrase qu'il n'osa transcrire, puis remonta à cheval sans saluer. Les deux hommes ne se reparlèrent plus. Frossard finit la guerre enfermé avec Bazaine à Metz et fut fait prisonnier avec lui le 27 octobre 1870. Au procès de 1873, il témoignera contre Bazaine sans avoir jamais voulu le revoir.
Généraux impliqués
Les fiches de ces généraux ne sont pas encore disponibles.
Batailles liées
Questions fréquentes
Pourquoi Spicheren est-elle une défaite décisive ?
Spicheren n'est pas un désastre tactique isolé, c'est la moitié lorraine d'une double défaite. Le même 6 août 1870, l'armée française perd Frœschwiller en Alsace et Spicheren en Moselle. Les deux principales armées françaises, Mac-Mahon et Frossard, sont simultanément refoulées par des forces allemandes supérieures. La route de Metz est ouverte aux Ire et IIe armées prussiennes, qui vont encercler Bazaine en dix jours. Cette simultanéité, résultat de la mobilisation prussienne ferroviaire, démontre la capacité allemande à frapper sur tout le front en même temps, capacité dont la France ne dispose pas.
Pourquoi Bazaine a-t-il refusé d'envoyer des renforts à Frossard ?
Les motifs exacts du refus de Bazaine restent débattus. L'historien britannique Michael Howard retient l'explication de la prudence excessive : Bazaine, installé à Metz, craignait d'affaiblir son propre dispositif en détachant des troupes vers Spicheren. D'autres historiens pointent l'incompétence stratégique pure : Bazaine n'avait pas compris que Spicheren était le point de bascule. Le procès de Trianon en 1873 retint la trahison, sans preuves formelles. En pratique, l'effet fut le même : Frossard dut se battre seul contre deux corps d'armée allemands, et sa position fut perdue en une journée. Le refus des renforts préfigura l'immobilisme qui enferma ensuite l'armée du Rhin dans Metz.
Qui étaient les soldats prussiens du Rotherberg ?
Les troupes qui attaquèrent le Rotherberg appartenaient principalement à la 14e division prussienne du général von Kameke, renforcée au cours de la journée par la 16e division de Barnekow et la 5e de Stülpnagel. La plupart des fantassins venaient de Westphalie, de Hanovre et de Rhénanie. Leur armement standard était le fusil Dreyse à aiguille, calibre 15,4 mm, fiable mais de courte portée face au chassepot français. Les attaques frontales sur les pentes du Rotherberg firent perdre à ces régiments un tiers de leurs effectifs en quelques heures. Le 39e régiment de Kamecke, décimé, fut cité à l'ordre pour son sacrifice. L'expérience de Spicheren fut étudiée par tous les états-majors européens comme exemple de l'échec des assauts frontaux face à une arme à tir rapide.