Khalkhin Gol est la bataille oubliée qui a changé le cours de la Seconde Guerre mondiale avant même qu'elle ne commence en Europe. Dans les steppes de Mongolie, le jeune général Joukov écrase l'armée japonaise du Kwantung avec une offensive blindée d'une brutalité et d'une sophistication qui préfigurent ses victoires futures contre l'Allemagne. La défaite japonaise convainc Tokyo de renoncer à attaquer l'URSS et de se tourner vers le Pacifique.
Forces en Présence
Union soviétique et Mongolie
Commandant : Général Georgy Joukov
Empire du Japon (armée du Kwantung)
Commandant : Général Michitarō Komatsubara
« Victoire soviétique décisive qui détourne le Japon de l'URSS vers le Pacifique. Joukov y forge la doctrine de guerre blindée qui triomphera à Stalingrad et Koursk. »
Contexte : Bataille de Khalkhin Gol
En 1939, les frontières entre la Mongolie (protectorat soviétique) et le Mandchoukouo (État fantoche japonais créé en 1932 après l'invasion de la Mandchourie) sont contestées. Des incidents frontaliers se multiplient depuis 1935. L'armée du Kwantung, la plus puissante formation de l'armée impériale japonaise, stationnée en Mandchourie, pousse à l'expansion vers le nord. Une faction de l'état-major japonais (le "groupe du Nord") préconise une attaque contre l'URSS pour s'emparer de la Sibérie orientale et de ses ressources. L'autre faction (le "groupe du Sud") préfère une expansion vers l'Asie du Sud-Est et les Indes néerlandaises pour leur pétrole.
En mai 1939, une unité de cavalerie mongole traverse la rivière Khalkhin Gol (appelée Nomonhan par les Japonais). L'armée du Kwantung, sans en référer à Tokyo, lance une opération punitive. L'escalade est rapide. Les Japonais engagent des forces croissantes : infanterie, artillerie, puis leur aviation. Les combats aériens au-dessus de la steppe deviennent parmi les plus intenses du monde.
Staline envoie un officier qu'il estime capable de régler l'affaire : Georgy Joukov, 42 ans, commandant du district militaire de Biélorussie. Joukov arrive en juin 1939 et trouve une situation critique. Les forces soviétiques sont mal coordonnées, le commandement local incompétent. Il le remplace, prend le contrôle total des opérations et commence à préparer une offensive massive. Pendant tout l'été, il accumule en secret des forces considérables : 57 000 hommes, 500 chars (dont les BT-7 rapides et les chars lourds T-28), 346 automitrailleuses, 250 avions. Les renforts arrivent de nuit, par une route logistique de 650 kilomètres à travers la steppe mongole, un exploit logistique dans un territoire sans route ni chemin de fer. Joukov est un perfectionniste brutal : il refuse d'attaquer tant que tout n'est pas prêt, mais limoge sans pitié tout officier qu'il juge incompétent. Les Japonais, convaincus d'affronter des forces soviétiques modestes et mal commandées, ne se doutent de rien. Le piège se referme.
Comment s'est déroulée la bataille ?
Le 20 août 1939, à 5h45 du matin, 150 bombardiers soviétiques frappent les positions japonaises. Puis l'artillerie ouvre le feu : 250 pièces pilonnent les lignes ennemies pendant trois heures. C'est le début de l'offensive de Joukov.
Le plan est un double enveloppement, la manoeuvre de Cannes appliquée avec des chars. Au centre, l'infanterie soviétique et mongole fixe les Japonais par des attaques frontales. Sur les deux ailes, les groupes blindés foncent vers les arrières japonais. L'aile sud (commandée par le colonel Potapov) traverse la rivière Khalkhin Gol et contourne les positions japonaises par le désert. L'aile nord pousse à travers les dunes de sable. Les chars BT-7, conçus pour la vitesse (jusqu'à 72 km/h sur route), sont parfaits pour la steppe mongole.
Les Japonais sont pris par surprise. Leur aviation, durement éprouvée par les combats aériens de l'été (les pilotes soviétiques ont reçu des avions modernes, les I-16 et I-153), ne peut empêcher l'avancée blindée. L'infanterie japonaise, réputée pour sa ténacité fanatique, résiste avec acharnement. Les combats sont d'une brutalité extrême. Les soldats japonais attaquent les chars à la baïonnette et aux cocktails Molotov artisanaux. Certaines unités combattent jusqu'au dernier homme.
Mais la manoeuvre de Joukov est implacable. En trois jours, les pinces blindées se referment. Le 23 août, les deux colonnes se rejoignent derrière les lignes japonaises. La 23e division japonaise et d'autres unités sont encerclées. Les Japonais tentent des contre-attaques désespérées pour briser l'encerclement. Elles échouent toutes. L'artillerie soviétique, massée en batteries de 100 pièces, pulvérise les concentrations japonaises.
Les combats sont d'une intensité terrifiante. Les Japonais se battent avec un fanatisme qui stupéfie les Soviétiques : des officiers chargent les chars au sabre, des fantassins se font exploser avec des grenades attachées au corps plutôt que de se rendre. Mais le courage individuel ne peut rien contre la puissance de feu industrielle. Les batteries soviétiques tirent plus de 30 000 obus en une seule journée. Les bombardiers en piqué Tupolev SB pilonnent les arrières japonais, détruisant les dépôts de munitions et les postes de commandement.
Le 31 août, les dernières poches de résistance japonaise sont liquidées. Le 16 septembre, un cessez-le-feu est signé, le même jour que l'invasion soviétique de la Pologne orientale en Europe. Le bilan est accablant pour le Japon : 18 000 hommes tués et blessés, 180 chars détruits, des dizaines d'avions abattus, et surtout l'illusion pulvérisée qu'ils pouvaient vaincre l'Armée rouge. Joukov a perdu 9 700 hommes (des pertes lourdes, mais acceptables pour Staline), et il a prouvé que la doctrine soviétique de la "bataille en profondeur" (opérations interarmes combinant chars, infanterie, artillerie et aviation) fonctionne.
Les conséquences historiques
Khalkhin Gol est l'une des batailles les plus sous-estimées du XXe siècle. Ses conséquences sont immenses.
Pour le Japon, la défaite tranche le débat stratégique entre le "groupe du Nord" (attaquer l'URSS) et le "groupe du Sud" (expansion vers le Pacifique). Le "groupe du Sud" l'emporte. Le Japon signera un pacte de neutralité avec l'URSS en avril 1941 et orientera son expansion vers l'Indochine, les Indes néerlandaises et, en décembre 1941, Pearl Harbor. Si le Japon avait attaqué la Sibérie en 1941 au lieu du Pacifique, Staline n'aurait pas pu transférer les divisions sibériennes qui sauvèrent Moscou en décembre 1941. Khalkhin Gol a indirectement sauvé Moscou.
Pour Joukov, c'est la bataille qui le révèle. Il y forge les principes qu'il appliquera à Moscou, Stalingrad et Berlin : concentration massive de blindés et d'artillerie, surprise tactique, double enveloppement, mépris des pertes. Staline le remarque. Quand la Wehrmacht enfoncera les défenses soviétiques en juin 1941, c'est Joukov que Staline appellera en urgence. Sans Khalkhin Gol, Joukov n'aurait pas eu l'expérience ni la confiance de Staline pour diriger les batailles décisives du front de l'Est.
Sur le plan doctrinal, Khalkhin Gol est la première application réussie de la théorie soviétique de la "bataille en profondeur" (glubokiy boy), développée par les théoriciens Toukhatchevski et Triandafillov dans les années 1930 (tous deux exécutés pendant les purges staliniennes). Joukov prouve que la combinaison chars, artillerie, aviation et infanterie, coordonnée en profondeur, peut anéantir un ennemi retranché. Cette même doctrine, à une échelle cent fois plus grande, détruira les armées allemandes de 1943 à 1945.
Le saviez-vous ?
Khalkhin Gol se déroula en même temps que la crise européenne de l'été 1939. Le 20 août, jour de l'offensive de Joukov, Ribbentrop négociait à Moscou le pacte germano-soviétique (signé le 23 août). Le 1er septembre, l'Allemagne envahissait la Pologne. Le 16 septembre, jour du cessez-le-feu en Mongolie, l'URSS envahissait la Pologne orientale. Joukov apprit la nouvelle de la guerre en Europe en plein commandement de sa dernière offensive. Personne en Europe ne prêta attention à la bataille des steppes mongoles. Pourtant, Richard Sorge, l'espion soviétique au Japon, rapporta à Staline en 1941 que la défaite de Khalkhin Gol avait convaincu le Japon de ne pas attaquer l'URSS. Cette information permit à Staline de transférer les divisions sibériennes vers Moscou en novembre 1941, au moment le plus critique de la guerre.
Généraux impliqués
Batailles liées
Questions fréquentes
Pourquoi la bataille de Khalkhin Gol est-elle si peu connue en Occident ?
Khalkhin Gol (ou Nomonhan pour les Japonais) reste peu connue parce qu'elle se déroula en même temps que l'invasion de la Pologne et le début de la Seconde Guerre mondiale en Europe, qui monopolisèrent l'attention. La bataille eut lieu dans les steppes de Mongolie, un théâtre lointain et obscur pour les observateurs occidentaux. Pourtant, ses conséquences furent immenses : elle détermina l'orientation stratégique du Japon vers le Pacifique plutôt que la Sibérie, influençant directement Pearl Harbor et le cours de toute la guerre.
En quoi Khalkhin Gol a-t-elle préparé Joukov pour la Seconde Guerre mondiale ?
Khalkhin Gol fut le laboratoire où Joukov testa grandeur nature la doctrine blindée soviétique. Il y expérimenta le double enveloppement par les chars, la concentration massive d'artillerie, la coordination interarmes (chars, infanterie, aviation) et la logistique en terrain hostile. Ces mêmes principes, à une échelle cent fois supérieure, seront appliqués à Moscou (1941), Stalingrad (opération Uranus, 1942), Koursk (1943) et Berlin (1945). Staline remarqua Joukov grâce à cette victoire et en fit son commandant de crise pour tout le front de l'Est.
Comment la défaite japonaise à Khalkhin Gol a-t-elle influencé Pearl Harbor ?
Après Khalkhin Gol, le Japon abandonna l'idée d'attaquer l'URSS pour s'emparer de la Sibérie (le plan du "groupe du Nord"). La faction du "groupe du Sud", qui prônait une expansion vers l'Asie du Sud-Est riche en pétrole et en caoutchouc, l'emporta. Cette orientation stratégique mena directement à l'occupation de l'Indochine (1940), à l'embargo pétrolier américain (1941), et finalement à l'attaque de Pearl Harbor le 7 décembre 1941. Sans Khalkhin Gol, le Japon aurait pu attaquer l'URSS en 1941, ce qui aurait radicalement changé le cours de la guerre.
