La bataille de Saipan fut l'une des plus sanglantes de la guerre du Pacifique. Pendant trois semaines et demie, les Marines et l'infanterie américaine livrèrent un combat impitoyable pour conquérir cette île des Mariannes défendue par 32 000 Japonais. La bataille s'acheva par la plus grande charge banzai de la guerre et par le suicide de masse de milliers de civils japonais à Marpi Point, l'un des épisodes les plus tragiques du conflit.
Forces en Présence
Forces américaines (Ve corps amphibie)
Commandant : Holland Smith
Garnison japonaise
Commandant : Yoshitsugu Saito
« La chute de Saipan plaça le Japon à portée des bombardiers B-29 américains et provoqua la chute du gouvernement Tojo. »
Contexte de la bataille de Bataille de Saipan
À la mi-1944, la stratégie américaine de "sauts de puce" à travers le Pacifique central, menée par l'amiral Chester Nimitz, se concentre sur les îles Mariannes, archipel stratégique situé à 2 400 kilomètres au sud du Japon. Saipan, Tinian et Guam constituent les objectifs principaux de l'opération Forager. La prise de ces îles est cruciale pour deux raisons : elles offriront des bases aériennes d'où les bombardiers B-29 Superfortress pourront atteindre les villes japonaises, et elles perceront le "périmètre de défense absolue" que Tokyo considère comme la dernière ligne de défense du Japon.
Saipan est la première cible. L'île, longue de 23 kilomètres et large de 8, est un terrain montagneux couvert de jungle, de cannes à sucre et de grottes naturelles. Contrairement aux atolls coralliens précédents (Tarawa, Kwajalein), Saipan est suffisamment grande pour permettre une défense en profondeur. La garnison japonaise du général Yoshitsugu Saito comprend environ 32 000 soldats et marins, retranchés dans un réseau de fortifications, de grottes fortifiées et de positions camouflées.
L'île abrite également une population civile japonaise d'environ 25 000 personnes, colons installés depuis que le Japon administre les Mariannes sous mandat de la Société des Nations (depuis 1920). Cette présence civile donnera à la bataille une dimension tragique sans précédent. La propagande japonaise a convaincu ces civils que les Américains sont des barbares qui les tortureront et les tueront, poussant beaucoup d'entre eux au suicide plutôt qu'à la reddition.
Les Américains rassemblent une force d'invasion considérable : le Ve corps amphibie du lieutenant-général Holland "Howling Mad" Smith comprend deux divisions de Marines (2e et 4e) et la 27e division d'infanterie de l'armée, soit environ 71 000 hommes. L'appui naval est massif, avec 15 cuirassés et des dizaines de croiseurs et destroyers pour le bombardement préliminaire.
Comment s'est déroulée la bataille ?
**Le débarquement (15 juin 1944)**
Le 15 juin 1944, après un bombardement naval de deux jours jugé insuffisant par les Marines, 8 000 hommes débarquent sur les plages de la côte ouest de Saipan. Les amphibiens LVT (Landing Vehicle Tracked) progressent sous un feu nourri d'artillerie et de mortiers japonais. Les pertes du premier jour sont lourdes : environ 2 000 tués et blessés. Mais contrairement à Tarawa, les Américains ont tiré les leçons et maintiennent la pression, élargissant la tête de pont malgré les contre-attaques japonaises nocturnes.
La nuit du 15 au 16 juin, les Japonais lancent une contre-attaque blindée avec 44 chars légers. C'est la plus grande attaque de chars japonaise de toute la guerre du Pacifique. Les bazookas, les canons antichars et l'artillerie navale américaine détruisent pratiquement tous les blindés japonais en quelques heures. Cette attaque ratée prive la défense japonaise de sa seule réserve mobile.
**L'avance vers le nord (16 juin - 5 juillet)**
Après avoir sécurisé la tête de pont et capturé l'aérodrome d'Aslito, les Américains commencent la progression méthodique vers le nord de l'île. Le terrain est un cauchemar : collines escarpées, ravins profonds, grottes naturelles transformées en positions fortifiées. Chaque grotte doit être réduite individuellement, souvent au lance-flammes ou aux charges d'explosifs.
Le mont Tapotchau, point culminant de l'île (474 mètres), est le site des combats les plus acharnés. Les Marines escaladent ses pentes sous le feu de tireurs embusqués et de mitrailleuses camouflées dans les grottes. Le secteur surnommé "Purple Heart Ridge" et la "Vallée de la Mort" deviennent synonymes de pertes terrifiantes. La 27e division d'infanterie de l'armée, jugée trop lente dans sa progression par le général Holland Smith, provoque une controverse interarmes quand Smith relève le général Ralph Smith, commandant de la 27e, pour incompétence.
**La charge banzai et Marpi Point (7-9 juillet)**
Le 6 juillet, le général Saito, blessé et acculé à l'extrémité nord de l'île, ordonne une dernière charge suicidaire massive (gyokusai, "la mort honorable"). Il se suicide rituellement après avoir donné l'ordre. Le 7 juillet, à l'aube, entre 3 000 et 4 000 soldats et civils japonais armés de tout ce qui leur tombe sous la main lancent la plus grande charge banzai de la guerre du Pacifique. La vague humaine enfonce les lignes du 1er et 2e bataillon du 105e régiment d'infanterie, tuant ou blessant plus de 650 Américains. Les survivants américains se replient en combattant et l'artillerie finit par briser la charge.
Les derniers jours sont marqués par la tragédie de Marpi Point, à l'extrémité nord de l'île. Des centaines de civils japonais, hommes, femmes et enfants, se jettent des falaises dans la mer plutôt que de se rendre aux Américains. Les soldats américains, horrifiés, utilisent des haut-parleurs et des interprètes pour tenter de convaincre les civils de ne pas sauter, mais la plupart refusent. Les estimations varient entre 1 000 et 5 000 civils qui se suicidèrent ainsi.
Les conséquences historiques
La chute de Saipan le 9 juillet 1944 a des conséquences stratégiques et politiques majeures. La perte de cette île du "périmètre de défense absolue" constitue un choc pour le Japon. Le Premier ministre Hideki Tojo, principal architecte de la guerre, est contraint à la démission le 18 juillet. Son remplacement par le général Kuniaki Koiso marque le début d'une période où certains dirigeants japonais commencent à envisager secrètement une issue négociée au conflit.
Sur le plan militaire, Saipan offre aux Américains les bases aériennes d'où les B-29 Superfortress commenceront le bombardement stratégique du Japon à partir de novembre 1944. Les raids incendiaires sur Tokyo (mars 1945) et le bombardement atomique d'Hiroshima et Nagasaki (août 1945) partiront tous de bases des Mariannes. La prise de Saipan, Tinian et Guam rend ainsi la défaite du Japon inévitable.
La tragédie de Marpi Point, où des centaines de civils se suicidèrent devant les caméras des correspondants de guerre américains, eut un impact profond sur la perception de la guerre. Ces images montrèrent à l'opinion américaine le degré de fanatisme auquel le régime japonais avait poussé sa population. Elles renforcèrent la conviction que le Japon ne se rendrait jamais volontairement, justifiant aux yeux de beaucoup la décision ultérieure d'employer la bombe atomique. Les suicides de masse de Saipan anticipèrent les scènes similaires d'Okinawa en 1945.
Les pertes combinées, environ 3 400 Américains tués et 29 000 Japonais tués (sur 32 000), illustrent la brutalité absolue de la guerre du Pacifique et le refus quasi systématique de la reddition par les soldats japonais.
Le saviez-vous ?
L'un des épisodes les plus poignants de Saipan concerne Guy Gabaldon, un jeune Marine américain de 18 ans d'origine mexicaine, élevé par une famille japonaise à Los Angeles. Parlant couramment japonais, Gabaldon s'aventurait seul la nuit dans les lignes japonaises et persuadait des soldats et des civils de se rendre en leur promettant un traitement humain. Au cours de la bataille, il captura à lui seul environ 1 500 prisonniers japonais, un exploit remarquable dans une guerre où les redditions étaient extrêmement rares. Lors d'un épisode particulièrement audacieux, il entra seul dans une grotte occupée par des soldats japonais, parlementa avec l'officier en charge et ressortit avec 800 prisonniers. Surnommé le "Joueur de flûte de Saipan", Gabaldon reçut la Navy Cross pour ses actions.
Généraux impliqués
Les fiches de ces généraux ne sont pas encore disponibles.
Batailles liées
Questions fréquentes
Pourquoi les civils japonais se sont-ils suicidés à Saipan ?
Les suicides de masse de Marpi Point s'expliquent par plusieurs facteurs. La propagande japonaise avait convaincu les civils que les Américains les tortureraient, les violeraient et les tueraient s'ils étaient capturés. L'idéologie impériale japonaise présentait la reddition comme un déshonneur absolu, pire que la mort. Des soldats japonais, obéissant aux ordres, poussèrent activement des civils au suicide, allant parfois jusqu'à tuer les familles qui refusaient de sauter. La pression sociale au sein de la communauté japonaise de Saipan renforçait cette mentalité. Des soldats américains tentèrent désespérément de sauver des civils avec des haut-parleurs, mais la barrière de la peur et de la propagande était trop forte.
Qu'était la charge banzai du 7 juillet 1944 à Saipan ?
La charge banzai du 7 juillet 1944 fut la plus grande attaque suicidaire de masse de la guerre du Pacifique. Environ 3 000 à 4 000 soldats japonais (et des civils armés) chargèrent les lignes américaines à l'aube. Beaucoup ne portaient que des baïonnettes, des sabres ou des bâtons aiguisés. La vague humaine submergea deux bataillons du 105e régiment d'infanterie, tuant ou blessant plus de 650 Américains. Les combats au corps à corps durèrent plusieurs heures avant que l'artillerie américaine ne brise la charge. Cette attaque suivait l'ordre du général Saito, qui s'était suicidé la veille après avoir ordonné le "gyokusai" (la mort honorable).
Pourquoi la prise de Saipan précipita-t-elle la chute du gouvernement Tojo ?
La chute de Saipan représenta pour le Japon la perte d'une île du "périmètre de défense absolue", ligne que Tokyo avait définie comme la dernière frontière infranchissable. La perte de cette position signifiait que le territoire japonais lui-même serait bientôt à portée des bombardiers américains. Cette réalité, combinée à la défaite navale de la mer des Philippines (19-20 juin), détruisit la crédibilité du Premier ministre Hideki Tojo, qui avait assuré au peuple que ces positions étaient imprenables. Le 18 juillet, Tojo et tout son cabinet démissionnèrent sous la pression des élites militaires et politiques.
