Ère Contemporaine
Bataille du Chemin des Dames
Le 16 avril 1917, le général Nivelle lance son offensive "décisive" contre les positions allemandes fortifiées du Chemin des Dames, dans l'Aisne. Promettant la percée en 48 heures, il se heurte à des défenses imprenables et subit des pertes effroyables. L'échec provoque des mutineries dans 68 divisions françaises, la destitution de Nivelle et son remplacement par Pétain, chargé de restaurer le moral de l'armée.
Forces en Présence
Armée française
Commandant : Général Robert Nivelle (puis général Philippe Pétain à partir de mai)
Armée allemande
Commandant : Groupe d'armées du Kronprinz Guillaume
« L'échec sanglant de l'offensive Nivelle provoque des mutineries dans 68 divisions françaises et une crise morale sans précédent dans l'armée française. »
Contexte de la bataille de Bataille du Chemin des Dames
Début 1917, la guerre sur le front occidental est dans une impasse sanglante après les massacres de Verdun et de la Somme en 1916. Le général Robert Nivelle, nommé commandant en chef des armées françaises en décembre 1916 en remplacement de Joffre, promet une stratégie radicalement différente. Artilleur brillant, il a développé à Verdun une méthode de "barrage roulant" qui avait permis la reconquête des forts de Douaumont et Vaux en octobre-décembre 1916.
Nivelle est convaincu qu'il peut appliquer cette méthode à grande échelle pour obtenir la percée décisive. Son plan prévoit une offensive massive sur le Chemin des Dames, un plateau calcaire longeant la crête entre l'Aisne et l'Ailette, position dominante que les Allemands ont fortifiée depuis 1914. Nivelle promet au gouvernement que la percée sera obtenue en 24 à 48 heures et que la guerre sera terminée rapidement. Cette certitude séduit le président Poincaré et le gouvernement Briand, épuisés par trois ans d'impasse.
Le plan souffre cependant de failles majeures. Le secret est éventé : les Allemands capturent des ordres d'attaque détaillés sur des prisonniers français dès mars 1917. Plus grave, les Allemands se sont volontairement repliés sur la ligne Hindenburg (opération Alberich, février-mars 1917), abandonnant un saillant pour raccourcir leur front et libérer des réserves. Ce repli rend obsolète une partie du plan Nivelle, qui reposait sur l'attaque d'un saillant allemand qui n'existe plus.
Le terrain du Chemin des Dames est un cauchemar pour l'attaquant. Le plateau calcaire, truffé de cavernes naturelles (les "creutes") et de carrières souterraines, offre aux Allemands des abris imprenables contre les bombardements. Les pentes abruptes exposent les assaillants français au feu croisé de mitrailleuses. Les Allemands ont eu plus de deux ans pour fortifier ces positions avec des tranchées en béton, des réseaux de fils de fer barbelés et des galeries souterraines.
Malgré les doutes croissants de nombreux officiers et de membres du gouvernement (le général Micheler, commandant du groupe d'armées de réserve, exprime ses réserves à Nivelle), l'offensive est maintenue. Nivelle menace de démissionner si on lui refuse l'offensive, et le gouvernement cède. Le moral des troupes est bon au départ, galvanisé par les promesses de percée rapide, mais la déception n'en sera que plus cruelle.
Comment s'est déroulée la bataille ?
Le 16 avril 1917, à 6 heures du matin, sous un temps glacial avec de la neige fondue, l'offensive se déclenche entre Soissons et Reims sur un front de 40 kilomètres. Environ 800 000 soldats français se lancent à l'assaut des positions allemandes du Chemin des Dames. Un bombardement préparatoire de deux semaines a précédé l'attaque, mais il a peu endommagé les défenses allemandes, protégées dans leurs abris souterrains.
Dès les premières heures, la catastrophe se dessine. Les vagues d'assaut françaises, gravissant les pentes glacées sous la pluie mêlée de neige, sont fauchées par les mitrailleuses allemandes qui émergent intactes de leurs abris souterrains. Les creutes, ces cavernes calcaires que le bombardement n'a pas touchées, recrachent des garnisons entières qui prennent les Français sous un feu croisé dévastateur.
Le barrage roulant d'artillerie, clé de la tactique de Nivelle, avance trop vite pour l'infanterie ralentie par le terrain escarpé et les barbelés intacts. Les soldats français se retrouvent exposés sans protection devant les tranchées allemandes. Les chars Schneider et Saint-Chamond, engagés pour la première fois en masse par l'armée française (132 engins), s'embourbent dans les pentes boueuses ou sont détruits par l'artillerie allemande. En quelques heures, 57 chars sont mis hors de combat.
Le premier jour, au lieu de la percée promise, les Français avancent de 600 mètres en moyenne, au lieu des 10 kilomètres prévus. Les pertes sont effroyables : environ 40 000 hommes hors de combat le 16 avril seul, dont 5 000 à 6 000 tués. Les postes de secours sont submergés ; les blessés attendent des heures, parfois des jours, dans le froid et la boue.
Nivelle refuse d'admettre l'échec et maintient l'offensive. Les jours suivants, les attaques se poursuivent avec des résultats tout aussi coûteux et dérisoires. Des gains locaux sont réalisés au prix de pertes considérables, mais la percée reste hors d'atteinte. Le plateau de Californie, l'observatoire de Craonne, la caverne du Dragon deviennent des lieux de carnage où des régiments entiers sont décimés pour gagner quelques centaines de mètres.
Fin avril, après deux semaines de combats, les pertes françaises dépassent 130 000 hommes. L'offensive continue sous une forme réduite en mai et juin, mais le cœur n'y est plus. C'est dans ce contexte de déception et de rage que les premières mutineries éclatent fin avril. Des régiments refusent de monter en ligne. Les soldats ne refusent pas de défendre leurs positions, mais ils refusent de retourner à l'assaut dans des conditions qu'ils jugent suicidaires. Le mouvement s'étend à 68 divisions (sur 112 que compte l'armée française) entre fin avril et juin 1917.
Les conséquences historiques
L'échec du Chemin des Dames provoque une triple crise : militaire, morale et politique. Le 15 mai 1917, Nivelle est destitué et remplacé par le général Philippe Pétain, qui hérite d'une armée au bord de la rupture. Les mutineries touchent 68 divisions, environ la moitié de l'armée française. Pétain gère la crise avec un mélange de fermeté (49 condamnations à mort exécutées, sur environ 500 prononcées) et de réformes (amélioration des permissions, de la nourriture, des conditions de repos, arrêt des offensives suicidaires).
Le Chemin des Dames transforme la stratégie française pour le reste de la guerre. Pétain adopte une doctrine défensive : "J'attends les Américains et les chars." La France renonce aux offensives frontales massives et s'en remet à la puissance industrielle alliée, à l'arrivée des troupes américaines et au développement des armes nouvelles (chars, aviation) pour reprendre l'initiative. Ce n'est qu'à l'été 1918, avec Foch comme commandant suprême, que l'armée française reprend des offensives majeures.
Sur le plan politique, la crise du Chemin des Dames provoque la chute du gouvernement Ribot en septembre 1917. Georges Clemenceau, nommé président du Conseil en novembre, impose une direction politique ferme de la guerre. La censure est renforcée pour empêcher les Allemands d'apprendre l'étendue des mutineries, un secret remarquablement bien gardé : les Allemands ne surent jamais à quel point l'armée française fut proche de l'effondrement en juin 1917.
Le Chemin des Dames laisse une trace durable dans la mémoire collective française. La chanson de Craonne, hymne antimilitariste chanté par les mutins, est interdite jusqu'en 1974. Les villages détruits du plateau ne sont jamais reconstruits. Le nom même du Chemin des Dames est devenu synonyme d'offensive absurde et de sacrifice inutile, au même titre que Verdun symbolise l'endurance et le courage.
Le saviez-vous ?
Le Chemin des Dames tire son nom de la route que les filles de Louis XV, Adélaïde et Victoire, empruntaient pour se rendre au château de la Bove. Cette route de promenade royale devint en 1917 le théâtre de l'un des pires carnages de la guerre. La Chanson de Craonne, composée par les soldats mutins sur un air populaire, contient ces vers célèbres : "Adieu la vie, adieu l'amour, adieu toutes les femmes. C'est bien fini, c'est pour toujours, de cette guerre infâme." La chanson fut officiellement interdite et le commandement offrit une récompense pour identifier son auteur, qui ne fut jamais retrouvé. Elle ne fut autorisée qu'en 1974.
Généraux impliqués
Les fiches de ces généraux ne sont pas encore disponibles.
Batailles liées
Questions fréquentes
Pourquoi l'offensive Nivelle au Chemin des Dames a-t-elle échoué ?
L'offensive échoua pour plusieurs raisons cumulées. Le terrain du Chemin des Dames, un plateau calcaire truffé de cavernes souterraines, offrait aux Allemands des abris imprenables. Le secret était éventé (les Allemands connaissaient le plan grâce à des documents capturés). Le barrage roulant d'artillerie avançait trop vite pour l'infanterie ralentie par les pentes et les barbelés. Les chars, engagés pour la première fois en masse, s'embourbèrent. Enfin, le repli allemand sur la ligne Hindenburg en février avait rendu obsolète une partie du plan, mais Nivelle refusa de l'adapter.
Quelle fut l'ampleur des mutineries françaises de 1917 ?
Les mutineries touchèrent 68 divisions sur les 112 de l'armée française, soit environ 30 000 à 40 000 soldats directement impliqués. Les actes allaient du refus de monter en ligne à des manifestations collectives, en passant par des tentatives de marche sur Paris. Les soldats ne refusaient généralement pas de défendre leurs positions, mais rejetaient les assauts qu'ils jugeaient suicidaires. Pétain réprima le mouvement avec mesure : 3 427 condamnations furent prononcées, dont 554 à mort, mais seules 49 furent exécutées. Le reste fut commué en peines de prison.
Comment Pétain restaura-t-il le moral de l'armée après le Chemin des Dames ?
Pétain combina fermeté et humanité. Il fit exécuter 49 condamnés à mort pour l'exemple, mais commua l'immense majorité des peines. Parallèlement, il améliora concrètement les conditions de vie des soldats : permissions plus régulières et mieux respectées, meilleure nourriture, repos plus long entre les périodes en première ligne, fin des offensives suicidaires. Il adopta une stratégie défensive (attendre "les Américains et les chars") et ne lança plus que des opérations limitées à objectifs précis, comme la bataille de la Malmaison en octobre 1917, succès qui restaura la confiance.