Époque Moderne
Bataille d'Aspern-Essling
À Aspern-Essling, Napoléon tente de franchir le Danube en force pour écraser l'archiduc Charles. Les ponts qui relient ses troupes à la rive sud cèdent à plusieurs reprises sous l'assaut autrichien. Pris en tenaille sur l'île de Lobau, l'empereur ordonne la retraite. Le maréchal Lannes meurt dans ses bras. Pour la première fois, Napoléon est tactiquement battu en bataille rangée.
Forces en Présence
Empire français et alliés (Royaume d'Italie)
Commandant : Napoléon Ier
Empire d'Autriche
Commandant : Archiduc Charles
« Première vraie défaite tactique de Napoléon en bataille rangée. »
Publié le 8 mai 2026
Contexte
Au printemps 1809, l'Autriche, humiliée par les défaites successives d'Austerlitz (1805) et de Wagram à venir, tente une revanche. L'empereur François II et son frère l'archiduc Charles, généralissime des armées autrichiennes, jugent le moment favorable. Napoléon est embourbé en Espagne depuis le soulèvement de mai 1808. Les meilleures troupes françaises (300 000 hommes selon les estimations) sont engagées dans la péninsule ibérique sous Soult, Ney et Lannes. La Grande Armée présente sur le Rhin a été partiellement désossée. Plus encore, le sentiment national allemand monte. Le philosophe Fichte vient de prononcer ses Discours à la nation allemande à Berlin (1807-1808). Le Tugendbund (Ligue de la Vertu) prussien rêve d'une insurrection. La nationalisme prend forme.
Le 9 avril 1809, l'archiduc Charles franchit l'Inn et envahit la Bavière, alliée de la France. La cinquième coalition est lancée. L'Autriche aligne 300 000 hommes au total, l'armée la plus modernisée d'Europe centrale après les réformes de Charles inspirées du modèle français. Mais la coordination avec les autres alliés (Russie, Prusse, Angleterre) reste défaillante. La Russie, par traité avec Napoléon, est même neutralisée.
Napoléon réagit avec sa rapidité légendaire. En cinq jours de marches forcées (campagne d'Abensberg, Eckmühl, Ratisbonne du 19 au 23 avril 1809), il bat l'archiduc Charles et le force à se replier sur Vienne. Le 13 mai 1809, l'armée française entre dans la capitale autrichienne pour la deuxième fois en quatre ans. Napoléon installe son état-major à Schönbrunn, le château impérial des Habsbourg. Mais Charles a sauvé l'essentiel de son armée en se retirant sur la rive gauche du Danube. Pour le détruire, Napoléon doit traverser le fleuve.
Le Danube en mai est un obstacle majeur. La fonte des neiges alpines a gonflé son débit. Sa largeur dépasse 400 mètres à Vienne. Plusieurs îles fragmentent son cours. Les ponts permanents ont été coupés par Charles. Napoléon décide de jeter des ponts de bateaux entre Vienne et l'île de Lobau, puis entre Lobau et la rive gauche, près des villages d'Aspern et d'Essling. La distance totale à franchir avec un pont de bateaux dépasse 1 200 mètres. Aucune armée n'a jamais tenté pareille opération en présence d'un ennemi.
Le 19 mai, les premiers ponts sont en place. Le 20 mai, le maréchal Masséna passe sur la rive gauche avec un premier corps. Le 21 mai au matin, environ 30 000 hommes ont franchi le fleuve : la division Lasalle, le corps de Masséna, partie du corps de Lannes. L'archiduc Charles attendait ce moment. Il a réuni à 15 kilomètres au nord-est 99 000 hommes, dans l'attente du moment où une partie seulement des Français aurait franchi pour les attaquer en infériorité numérique. Sa stratégie est limpide : attaquer les Français adossés au Danube, en surnombre, pour leur infliger un désastre. Le 21 mai à midi, ses cinq corps d'armée s'avancent simultanément sur Aspern et Essling.
Déroulement
Le 21 mai 1809 vers 14 heures, l'armée autrichienne se déploie sur 5 kilomètres de front entre les villages d'Aspern (à l'ouest) et d'Essling (à l'est). L'archiduc Charles dispose ses cinq corps en formation classique : Hiller et Bellegarde sur Aspern, Hohenzollern au centre, Rosenberg sur Essling, et Liechtenstein avec la cavalerie en réserve. La supériorité autrichienne est de plus de trois pour un face aux 30 000 Français déjà passés sur la rive gauche.
Masséna défend Aspern. Le village, avec ses maisons en pierre et son cimetière fortifié, est transformé en citadelle improvisée. Lannes défend Essling, dont le grenier en pierre devient un point d'appui inexpugnable. Au centre, la division Lasalle et la cavalerie de Bessières assurent la liaison. Napoléon installe son poste de commandement sur le pont reliant Aspern à l'île de Lobau, à portée de canon des Autrichiens.
L'assaut autrichien sur Aspern est d'une violence rare. Cinq divisions chargent successivement le village. À chaque attaque, les voltigeurs et fusiliers de Masséna repoussent les colonnes blanches autrichiennes. Le village change de mains six fois dans la journée. Les ruelles, les jardins, le cimetière deviennent des champs de massacre. À Essling, Rosenberg attaque avec moins d'effectifs mais la résistance des grenadiers de la garde et de la division Boudet est tout aussi farouche.
La crise vient au coucher du soleil. À 19 heures, les Autrichiens ont consommé leurs forces sans percer. Charles ordonne le repli pour la nuit. Mais la pression sur les Français a déjà coûté 7 000 hommes hors de combat, soit près d'un quart des effectifs disponibles sur la rive gauche.
Pendant la nuit, Napoléon ordonne l'envoi de renforts massifs. Le corps de Masséna est complété. Le maréchal Davout commence à passer avec son IIIe corps. Le maréchal Lannes débouche sur le terrain avec sa division. La Grande Armée totalise 70 000 hommes le matin du 22 mai, contre les 99 000 d'Autriche. Charles a perdu sa supériorité numérique théorique mais il dispose d'un avantage essentiel : il peut détruire les ponts.
À l'aube du 22 mai, Napoléon ordonne une contre-attaque générale. Lannes, avec les divisions Saint-Hilaire, Tharreau et Claparède, doit percer le centre autrichien. La charge française est foudroyante. La ligne autrichienne plie. Les divisions Hohenzollern et Bellegarde reculent. Lannes pénètre à plus de 800 mètres en profondeur dans le dispositif ennemi. Une percée victorieuse semble s'amorcer.
C'est alors que se produit le drame des ponts. Pendant la nuit, les Autrichiens ont lancé en amont du Danube des chalands et des troncs d'arbres incendiés. Vers 9 heures du matin, ces masses heurtent les ponts de bateaux entre Vienne et Lobau. Les amarres cèdent. Les pontons sont disloqués. Les renforts ne passent plus. Plus grave, les munitions ne suivent plus. Lannes, en percée, s'aperçoit qu'il n'aura pas les renforts attendus. La cavalerie autrichienne contre-attaque sur ses flancs. Les colonnes françaises doivent reculer.
Vers 13 heures, Charles, comprenant la situation, lance l'attaque générale. Toute son armée se rue sur les Français adossés au Danube. Aspern est repris pierre par pierre. Essling est attaqué par toutes les directions. La ligne française recule lentement. À 16 heures, le maréchal Lannes est frappé par un boulet de canon qui lui emporte les deux jambes. Transporté à Lobau, il sera amputé sans anesthésie. Il mourra neuf jours plus tard, dans les bras de Napoléon, prononçant ces dernières mots selon les témoins : "Je vais mourir pour Votre Majesté."
À 19 heures, Napoléon ordonne la retraite générale sur l'île de Lobau. La manoeuvre s'exécute sous le feu autrichien. Les corps français passent un à un les ponts encore debout, sous la couverture de l'artillerie de la Garde. L'armée se replie en bon ordre. Mais elle a perdu Aspern, Essling, et 23 000 hommes. Napoléon est tactiquement battu pour la première fois en bataille rangée.
Conséquences
Napoléon refuse d'accepter la défaite comme telle. Il fait imprimer dans Le Moniteur que la bataille est une "victoire défensive". Mais l'effet psychologique en Europe est immense. Pour la première fois depuis 14 ans, Napoléon a été battu. Le mythe de l'invincibilité, soigneusement entretenu depuis Lodi (1796), s'effrite. Les nationalistes allemands, espagnols, italiens y trouvent un encouragement. Andreas Hofer, chef de l'insurrection tyrolienne, prend Innsbruck dans les mêmes semaines. Schill, hussard prussien, soulève la Westphalie. Wellington, en Espagne, sait désormais que les armées napoléoniennes peuvent être battues.
Napoléon retire les leçons d'Aspern. Pendant six semaines (22 mai au 5 juillet 1809), il transforme l'île de Lobau en gigantesque base d'opérations. Il fait construire 14 ponts permanents protégés par des piles en bois, fortifie l'île, accumule 350 canons, masse 180 000 hommes. Le 5 juillet 1809, il lance une nouvelle traversée plus au sud, prenant Charles à revers. Les 5 et 6 juillet, à Wagram, à 5 kilomètres au nord d'Aspern, Napoléon écrase l'armée autrichienne. La revanche est totale, mais elle a coûté plus de 50 000 hommes aux deux camps. La paix de Schönbrunn (14 octobre 1809) imposée à l'Autriche est dure.
La mort du maréchal Lannes est un coup personnel pour Napoléon. Lannes était son plus ancien compagnon, un ami plus qu'un subordonné. Connu pour sa brutalité de langage envers l'empereur (il lui parlait familièrement et n'hésitait pas à critiquer), il représentait pour Napoléon ce que Murat était à la cavalerie ou Davout à la stratégie : l'incarnation d'un type humain qu'il appréciait. Selon plusieurs témoins, Napoléon pleura ouvertement au chevet de Lannes mourant à Lobau. La perte de Lannes prive l'Empire d'un de ses meilleurs commandants pour les années à venir.
Sur le plan militaire, Aspern enseigne plusieurs leçons. La première : franchir un grand fleuve en présence de l'ennemi reste l'une des opérations les plus risquées de l'art militaire. La deuxième : la coalition de l'autocratie et du nationalisme allemand peut produire une armée capable de contester la Grande Armée. La troisième : Napoléon vieillit. À 40 ans, il n'est plus le tacticien fulgurant d'Italie ou d'Iéna. Son corps s'alourdit. Sa concentration baisse en cours de bataille. Ses subordonnés constatent qu'il prend moins de décisions à chaud, qu'il délègue davantage à des maréchaux qui n'ont pas tous son génie. Cette tendance s'accentuera jusqu'aux campagnes de 1812 et 1813.
Pour Charles, Aspern est une victoire en demi-teinte. Il a battu Napoléon, mais il n'a pas su l'écraser. La capacité française à se replier en bon ordre sous le feu, malgré la rupture des ponts, témoigne d'une discipline supérieure que les Autrichiens n'avaient pas anticipée. Six semaines plus tard, Charles perdra Wagram et sera disgracié par son frère François. Il ne reprendra jamais de commandement actif. L'Autriche sera réduite à 250 000 sujets de moins et à une indemnité de 85 millions de francs.
À long terme, Aspern fait basculer un cycle. Avant Aspern, l'Empire napoléonien était en expansion permanente. Après Aspern, malgré Wagram, le mouvement se ralentit. La campagne de Russie de 1812 prouvera la fragilité du système. Aspern n'a pas brisé Napoléon, mais elle a fissuré le mythe. Cette fissure suffira aux nationalismes européens pour s'engouffrer dans la décennie suivante.
Le saviez-vous ?
Le maréchal Jean Lannes, blessé mortellement par un boulet le 22 mai 1809 vers 16 heures, fut transporté à Lobau où il subit une double amputation des jambes sans anesthésie (l'opium et le chloroforme n'existaient pas encore). Il survécut neuf jours dans des souffrances atroces, soigné par le chirurgien Larrey, l'un des plus grands praticiens militaires de l'époque. Napoléon vint le visiter à plusieurs reprises. Lors de leur dernière entrevue, le 31 mai, Lannes était dans le délire de la fièvre. Selon les témoins (Marbot, Castellane, Constant), Lannes saisit la main de Napoléon et prononça : "Sire, je vais mourir pour Votre Majesté. Quel ami vous perdez !" Il ajouta, dans un éclair de lucidité, des paroles plus dures sur les ambitions impériales qui menaient l'Empire à sa perte. Napoléon pleura ouvertement. Sa douleur émut l'état-major, plus habitué à voir l'empereur impassible. À Sainte-Hélène, des années plus tard, Napoléon évoquait Lannes parmi les rares amis sincères de sa vie, regrettant que sa mort lui ait privé d'un conseiller capable de lui dire la vérité.
Généraux impliqués
Batailles liées
Questions fréquentes
Pourquoi Aspern-Essling est-elle considérée comme la première défaite de Napoléon ?
Avant Aspern, Napoléon avait déjà subi des revers en bataille (notamment à Saint-Jean-d'Acre en 1799 ou Eylau en 1807, considérée comme indécise). Mais Aspern est la première grande bataille rangée perdue tactiquement face à un adversaire de même calibre. Napoléon doit ordonner la retraite, abandonner le terrain, perdre 23 000 hommes, dont son meilleur ami le maréchal Lannes. L'Autriche revendique légitimement la victoire. Les pertes sont équivalentes des deux côtés, mais la position française est intenable et les ponts ont été détruits. Le mythe de l'invincibilité, entretenu depuis 1796, est entamé. Les nationalismes européens y trouvent un encouragement immédiat.
Pourquoi les ponts français ont-ils cédé ?
Les Autrichiens, prévoyant la traversée française, avaient préparé un système de destruction par flot. Pendant la nuit du 21 au 22 mai, ils ont lancé en amont du Danube des chalands chargés et des troncs d'arbres incendiés, qui ont dérivé jusqu'aux ponts de bateaux français. Les amarres ont cédé. Les pontons ont été disloqués. Les renforts et munitions ne pouvaient plus traverser au moment crucial où Lannes engageait la percée du centre autrichien. Cette interruption logistique a transformé une percée probable en désastre. Napoléon en tirera les leçons : pour Wagram, six semaines plus tard, il fera construire 14 ponts permanents protégés par des piles en bois.
Comment Napoléon a-t-il pris sa revanche après Aspern ?
Napoléon a transformé l'île de Lobau en immense base d'opérations pendant six semaines. Il y a accumulé 180 000 hommes, 350 canons, 14 ponts permanents protégés par des piles en bois. Le 5 juillet 1809, il a lancé une nouvelle traversée plus au sud, prenant l'archiduc Charles à revers. Les 5 et 6 juillet, à Wagram, à 5 kilomètres au nord d'Aspern, Napoléon a écrasé l'armée autrichienne dans la plus grande bataille de l'histoire napoléonienne (300 000 hommes engagés). La paix de Schönbrunn (14 octobre 1809) a imposé à l'Autriche la perte de 250 000 sujets et 85 millions de francs d'indemnité. La revanche fut totale, mais Aspern avait montré la vulnérabilité de la Grande Armée.