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Époque Moderne

Bataille de Bailén

16-19 juillet 1808·Bailén, Andalousie

Du 16 au 19 juillet 1808, le général Pierre Dupont est encerclé à Bailén, en Andalousie, par les Espagnols de Castaños et Reding. Pris entre deux armées, écrasé par la chaleur, à court d'eau, il signe une capitulation qui livre 17 600 soldats français aux baïonnettes ennemies. C'est la première fois qu'une armée de Napoléon dépose les armes en rase campagne. L'Europe entière entend la nouvelle. Le mythe de l'invincibilité est fini.

Forces en Présence

✓ Vainqueur

Royaume d'Espagne

Commandant : Francisco Castaños

Effectifs30 000 hommes
PertesEnviron 1 000 tués et blessés

Empire français

Commandant : Pierre Dupont de l'Étang

Effectifs24 000 hommes
Pertes2 000 tués et blessés, 17 600 prisonniers
Effectifs & Pertes
Royaume d'Espagne(vainqueur)Empire français(vaincu)
08k15k23k30k00EFFECTIFS00PERTES3%des effectifs82%des effectifs

« Première capitulation d'une armée napoléonienne en rase campagne, brise le mythe d'invincibilité de la Grande Armée. »

Publié le 30 avril 2026

02 — Chapitre

Contexte

En février 1808, Napoléon décide de remplacer la dynastie des Bourbons d'Espagne par son frère Joseph. Il fait abdiquer Charles IV puis Ferdinand VII à Bayonne, contraint la famille royale à l'exil, et impose Joseph Bonaparte comme roi d'Espagne en juin. Le calcul est froid : l'Espagne, alliée nominale mais peu fiable, sera intégrée au système continental. Les flottes espagnoles, déjà ruinées à Trafalgar en 1805, ne menaceront plus le blocus contre l'Angleterre. La péninsule ibérique sera enfin verrouillée.

Le calcul ignore le peuple espagnol. Le 2 mai 1808, à Madrid, la foule attaque les troupes françaises de Murat. La répression est brutale : Goya immortalisera les fusillades du 3 mai dans son tableau *Tres de Mayo*. Mais la révolte gagne toutes les provinces. À Saragosse, à Valence, à Séville, des juntes patriotiques se forment. Elles refusent de reconnaître Joseph. Elles lèvent des armées de paysans, de moines, de seigneurs. Le clergé prêche la guerre sainte contre les "français impies". L'Espagne s'embrase en quelques semaines. Pour la première fois depuis 1796, Napoléon affronte un soulèvement populaire généralisé.

Pour rétablir l'ordre, l'Empereur expédie plusieurs corps d'armée à travers la péninsule. Le général Pierre Dupont de l'Étang reçoit la mission de soumettre l'Andalousie, où la junte de Séville rassemble une armée. Dupont commande le 2ᵉ Corps d'observation de la Gironde : 24 000 hommes, mais des troupes hétérogènes, beaucoup de jeunes conscrits, quelques régiments suisses au service de la France, un détachement de marins du contre-amiral Rosily, et des unités auxiliaires italiennes. Le matériel est usé. Le ravitaillement, calamiteux. La cavalerie, en mauvais état.

Dupont descend la vallée du Guadalquivir en juin. Il prend Cordoue le 7 juin et la pille pendant deux jours, geste catastrophique qui transforme la population locale en ennemis irréductibles. Les renseignements lui annoncent que les Espagnols se concentrent à Andújar. L'Empereur lui ordonne de pousser jusqu'à Cadix. Mais l'été andalou écrase les troupes : 45 degrés à l'ombre, sources empoisonnées par les paysans, harcèlement constant des guérilleros. Dupont temporise. Il s'établit à Andújar, sur le Guadalquivir, et attend des renforts du général Vedel.

Pendant ce temps, la junte de Séville a confié son armée à Francisco Javier Castaños, vieux capitaine général estimé. Castaños rassemble 30 000 hommes, dont la division d'élite du Suisse Theodor von Reding. Son plan est précis : fixer Dupont à Andújar par la division de Coupigny, contourner par le sud avec Reding pour couper la route de Madrid à Bailén, et écraser le corps français entre deux feux. La manoeuvre est audacieuse pour une armée improvisée. Elle suppose une coordination que les Français ne croient pas possible chez les Espagnols.

03 — Chapitre

Déroulement

Le 16 juillet à l'aube, Reding traverse le Guadalquivir au gué de Mengíbar et marche plein nord sur la route royale qui mène de Cordoue à Madrid. Au matin du 17 juillet, il occupe Bailén, petit bourg sur cette route, à mi-chemin entre Andújar et la sierra Morena. Dupont, à Andújar, comprend qu'il est coupé de ses arrières. Sa retraite vers Madrid passe par Bailén. Il doit l'enlever ou périr.

Dans la nuit du 18 au 19 juillet, Dupont marche en colonne avec 9 000 hommes. La chaleur est insoutenable, même la nuit. Les soldats, qui ont marché vingt heures sans repos, manquent d'eau. Les régiments suisses désertent par paquets. À 3 heures du matin, l'avant-garde française se heurte aux postes espagnols. La bataille s'engage dans la plaine d'Andújar à 10 kilomètres à l'ouest de Bailén.

Reding a disposé ses 13 000 hommes en trois lignes derrière l'oliveraie de Las Mesas del Rey. Ses canons ouvrent un feu nourri sur les colonnes françaises qui débouchent dans la plaine. Dupont charge en personne pour entraîner ses hommes. Il prend une balle dans la cuisse. Évacué, il continue à donner des ordres depuis une mule. Trois assauts français se brisent sur les lignes espagnoles. Les jeunes conscrits du 4ᵉ régiment de marche flanchent. Les Suisses passent en partie à l'ennemi. À midi, la chaleur dépasse 40 degrés. Les Français n'ont plus d'eau depuis vingt-quatre heures. Les blessés meurent par centaines de la soif.

Vers 14 heures, Castaños lance la division de Coupigny depuis Andújar dans le dos de Dupont. Le général français est désormais cerné. À l'ouest, Reding tient la route de Bailén. À l'est, Coupigny ferme la sortie. Au nord, la sierra Morena infranchissable. Au sud, le Guadalquivir et les guérilleros. Dupont attend désespérément le général Vedel, qui devait arriver de l'arrière par la route du nord.

Vedel arrive bien vers 16 heures avec 9 000 hommes frais. Il dégage Dupont. Mais une heure plus tard, sans coordonner avec son chef, Vedel décide unilatéralement de se retirer vers le nord pour ne pas être pris à son tour. Il abandonne les négociations. Dupont, blessé, déshydraté, conscient que ses hommes ne peuvent plus combattre, ordonne le drapeau blanc. Les pourparlers s'ouvrent dans la nuit du 19 juillet.

Castaños exige la capitulation totale. Dupont obtient une garantie : ses hommes seront rapatriés en France par mer, avec armes et bagages. Le texte signé le 22 juillet à Andújar prévoit le retour en France de toute la garnison française. Dupont a sauvé l'honneur. Mais la junte de Séville, refuse de ratifier. Quand les Français arrivent à Cadix pour embarquer, on les enferme à bord d'hulks pourrissants dans la baie. Sur 17 600 prisonniers, plus de 11 000 mourront sur les pontons puis à l'île aride de Cabrera, sans abri ni vivres, dans les pires conditions de captivité de toute la guerre. Quelques centaines seulement reverront la France après 1814.

04 — Chapitre

Conséquences

Bailén est un séisme. Pour la première fois en rase campagne depuis vingt ans de victoires, une armée française a déposé les armes devant un ennemi qu'elle méprisait. Le mythe d'invincibilité de la Grande Armée vole en éclats. Vienne entre en effervescence : l'Autriche, écrasée à Austerlitz en 1805, recommence à armer en secret. Les rebelles tyroliens d'Andreas Hofer se soulèvent en 1809. La Prusse, humiliée à Iéna en 1806, recommence à espérer. Toute l'Europe coalitionnaire reprend confiance.

Pour Napoléon, la nouvelle arrive à Bordeaux le 2 août 1808. L'Empereur entre dans une rage froide. "Je verrai bien si Dupont a fait son devoir, ou s'il s'est laissé écraser comme un imbécile." Le procès est expédié. Dupont est dégradé, son épée brisée publiquement à Toulon, jeté en prison à Joux puis à Doullens. Il y restera six ans, libéré seulement par les Bourbons en 1814. Vedel est cassé puis réintégré sous Joseph. Mais la sanction la plus grave est politique : Napoléon décide de prendre lui-même la tête de l'armée d'Espagne. En novembre 1808, il franchit les Pyrénées avec 250 000 hommes, écrase Castaños à Tudela, reprend Madrid en décembre, et chasse les Britanniques de Sir John Moore jusqu'à La Corogne.

Mais l'Espagne ne se soumet plus. La guerre devient interminable. Pendant six ans, jusqu'en 1814, les juntes, les guérillas, le duc de Wellington et son armée britannique vont user les meilleurs maréchaux de France. Soult, Masséna, Marmont, Jourdan, tous y laisseront leur réputation. Plus de 300 000 soldats français passeront par l'Espagne. La moitié n'en reviendront pas. Le ministre de la Guerre Clarke parlera de "l'ulcère espagnol". Napoléon, en 1817 à Sainte-Hélène, fera l'aveu : "Cette malheureuse guerre m'a perdu."

Bailén n'a pas terminé la guerre, ni même renversé Joseph (qui restera roi nominalement jusqu'en 1813). Mais elle a changé deux choses fondamentales. D'abord, la perception : Napoléon n'est plus invincible, et tous les souverains européens le savent. Ensuite, la nature du conflit : l'Espagne est devenue une plaie ouverte qui draine les ressources de l'Empire pendant que se prépare la campagne de Russie. Sans Bailén, peut-être pas d'Autriche 1809, peut-être pas de Russie 1812. La capitulation d'un général médiocre dans la chaleur andalouse a fissuré l'édifice.

05 — Anecdote

Le saviez-vous ?

Le sort des prisonniers français de Bailén est l'un des épisodes les plus terribles de toute la guerre napoléonienne. La capitulation signée le 22 juillet 1808 prévoyait le rapatriement en France par mer. La junte de Séville refusa de l'appliquer. Au lieu de partir, les 17 600 captifs furent embarqués sur des hulks pourrissants ancrés dans la baie de Cadix, sans nourriture suffisante, sans abri, sans soins.

Au bout de huit mois, les survivants, environ 7 000, furent transférés sur l'île de Cabrera, îlot aride des Baléares. Pas d'eau potable. Pas de bois. Pas de vivres réguliers. Les Espagnols envoyaient une felouque de ravitaillement tous les quatre jours, mais souvent les vents la retardaient. Les prisonniers vivaient dans des grottes, mangeaient des herbes, des rats, de la chair humaine selon plusieurs témoignages écrits après-guerre par les rares rescapés (dont Louis-Joseph Wagré). Sur 11 800 hommes débarqués à Cabrera entre 1809 et 1814, environ 3 600 survivront pour rentrer en France après l'abdication de Napoléon. Soit un taux de mortalité de près de 70 pour cent. Aucun camp de prisonniers du XXᵉ siècle, à l'exception de quelques camps soviétiques et japonais, ne dépassera ce ratio.

Généraux impliqués

Royaume d'Espagne :
Francisco Castaños
Empire français :
Pierre Dupont de l'Étang
Fait partie de

Guerres napoléoniennes

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Batailles liées

06 — Questions

Questions fréquentes

Pourquoi Bailén est-elle si importante dans les guerres napoléoniennes ?

Bailén est la première bataille rangée perdue par une armée française régulière depuis le début des guerres révolutionnaires en 1792. Avant elle, Napoléon avait essuyé des revers tactiques (Eylau en 1807) mais aucune armée n'avait jamais déposé les armes en rase campagne. La capitulation de 17 600 hommes prouve à toute l'Europe que l'invincibilité de la Grande Armée est un mythe entretenu, pas une réalité absolue. Vienne, Berlin et Saint-Pétersbourg recommencent à armer dès l'automne 1808. Sans Bailén, la coalition de 1809 et le sursaut des nations en 1813 auraient sans doute été retardés.

Pourquoi le général Dupont a-t-il capitulé ?

Dupont est cerné dès le 19 juillet entre la division Reding à l'ouest, la division Coupigny à l'est, le Guadalquivir au sud et la sierra Morena infranchissable au nord. Ses 9 000 hommes ont marché vingt heures sans repos sous une chaleur de 45 degrés, sans eau, contre 13 000 Espagnols retranchés. Trois assauts ont échoué. Le général lui-même est blessé d'une balle à la cuisse. Quand son lieutenant Vedel se replie unilatéralement vers le nord en abandonnant les négociations, Dupont juge qu'aucune sortie n'est possible. Il signe la capitulation pour sauver les vies de ses soldats. La junte de Séville violera ensuite l'accord de rapatriement.

Que sont devenus les soldats français prisonniers à Bailén ?

La capitulation prévoyait le rapatriement en France par mer. La junte de Séville refusa de l'appliquer. Sur 17 600 prisonniers, environ 11 800 furent transférés en 1809 sur l'île aride de Cabrera, aux Baléares. Sans abri, sans eau potable, sans ravitaillement régulier, ils vécurent dans des conditions extrêmes pendant cinq ans. Plus de 8 000 y moururent de faim, de soif ou d'épuisement. Seuls 3 600 environ survécurent jusqu'à l'abdication de Napoléon en 1814 et purent rentrer en France. Le taux de mortalité dépasse 70 pour cent, l'un des plus élevés de toute l'histoire de la captivité militaire occidentale moderne.

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