Albuera est la bataille la plus sanglante de la guerre d'Espagne. En quatre heures de combat sous une pluie battante, les pertes combinées dépassent 13 000 hommes. Soult faillit briser la ligne alliée par une manoeuvre de flanc brillante, mais la ténacité désespérée de l'infanterie britannique retourna la situation dans un bain de sang qui choqua même les vétérans les plus endurcis.
Forces en Présence
Armée alliée (Angleterre, Espagne, Portugal)
Commandant : Maréchal William Beresford
Armée impériale française
Commandant : Maréchal Nicolas Soult
« L'une des batailles les plus sanglantes de la guerre d'Espagne. Victoire alliée arrachée au prix de pertes effroyables, témoignage de la ténacité britannique. »
Contexte : Bataille d'Albuera
En 1811, la guerre d'Espagne (que les Espagnols appellent la Guerre d'Indépendance et que Napoléon appelait "l'ulcère espagnol") dure depuis trois ans. L'Espagne est un gouffre pour la Grande Armée : 300 000 soldats français sont mobilisés dans la péninsule, harcelés par les guérilleros, combattus par les armées régulières espagnoles et par le corps expéditionnaire anglo-portugais de Wellington.
Au printemps 1811, le maréchal Beresford, commandant d'une armée alliée composite (Britanniques, Portugais et Espagnols), assiège la forteresse de Badajoz, verrou stratégique de la frontière entre l'Espagne et le Portugal. Prendre Badajoz ouvrirait la route de l'Espagne méridionale aux Alliés.
Le maréchal Soult, duc de Dalmatie, l'un des meilleurs maréchaux de Napoléon, commande l'armée française d'Andalousie. Il rassemble 24 000 hommes et marche au secours de Badajoz. Beresford lève le siège et se porte à sa rencontre avec 35 000 soldats, mais cette force est hétérogène : 10 000 Britanniques, 14 000 Espagnols (dont la fiabilité au combat est jugée incertaine par les officiers britanniques) et 11 000 Portugais reformés et encadrés par des officiers britanniques.
Le problème de Beresford : c'est un administrateur, pas un tacticien. Excellent pour réorganiser l'armée portugaise (il l'a transformée d'une force délabrée en troupes combatives), il n'a jamais commandé seul une grande bataille. Wellington, qui le sait, lui a laissé des instructions détaillées. Mais les instructions ne remplacent pas l'instinct du champ de bataille.
Les deux armées se rencontrent près du village d'Albuera, dans une plaine vallonnée d'Estrémadure. Le terrain est ouvert, balayé par un vent de pluie. Les oliviers et les chênes-lièges ponctuent des crêtes basses qui masquent les mouvements de troupes. Beresford déploie son armée face au sud, la gauche appuyée sur le village, le centre et la droite sur les crêtes. Il s'attend à une attaque frontale. Soult, lui, a une idée différente. Vétéran d'Austerlitz et de Friedland, maître de la manoeuvre, il a repéré la faiblesse du dispositif allié : le flanc droit, tenu par des Espagnols, est en l'air, sans appui naturel.
Comment s'est déroulée la bataille ?
Le 16 mai 1811 au matin, Soult lance une feinte contre le village d'Albuera sur la gauche alliée. Beresford tombe dans le piège et y concentre son attention. Pendant ce temps, le gros de l'armée française (deux divisions d'infanterie et toute la cavalerie) effectue un large mouvement tournant vers le flanc droit allié, masqué par les collines et la pluie.
La manoeuvre est brillante. Quand les 8 000 fantassins français de la division Girard émergent sur le flanc droit, les Alliés sont pris par surprise. La brigade espagnole de Zayas, positionnée sur la crête, reçoit le choc. Contre toute attente, les Espagnols tiennent. Zayas, officier exceptionnel, maintient ses hommes en ligne sous un feu dévastateur. Ils résistent assez longtemps pour permettre aux Britanniques de pivoter leur ligne vers le sud.
Beresford ordonne à la brigade de Colborne (quatre régiments d'infanterie de ligne) de contre-attaquer. Les Britanniques avancent en ligne sur la crête dans la pluie. C'est le désastre. La cavalerie française (lanciers polonais et hussards) surgit sur leur flanc droit dans un orage de pluie et de grêle. Les soldats n'ont pas vu les cavaliers approcher. Les mousquets, mouillés, ne fonctionnent plus. Les lanciers polonais du 1er régiment de la Vistule chargent les fantassins qui ne peuvent même pas tirer. En quelques minutes, trois des quatre régiments de Colborne sont anéantis. Le 3e régiment des Buffs perd 643 hommes sur 755. Des régiments entiers cessent d'exister.
La situation est désespérée. La ligne alliée vacille. Beresford, personnellement au milieu de la mêlée (il empoigne un lancier polonais à mains nues et le jette de son cheval), pense à la retraite. C'est alors que le colonel Hardinge, un subalterne, prend une initiative qui sauve la journée : il ordonne de sa propre autorité à la brigade Abercrombie et à la division Cole (la 4e, surnommée "the Fighting Fourth") d'avancer. Les fusiliers britanniques montent la crête au pas de charge, baïonnette au canon.
Ce qui suit est l'un des combats d'infanterie les plus féroces des guerres napoléoniennes. Sur un front de 300 mètres, Français et Britanniques se fusillent à bout portant pendant une heure. Les rangs fondent. Le 57e régiment du Middlesex, réduit à une poignée d'hommes, reçoit l'ordre de son colonel mourant : "Die hard, 57th, die hard !" (le surnom "Die Hards" restera au régiment pour toujours). La ligne britannique, alimentée par de nouvelles brigades, finit par repousser les Français. Soult, voyant ses colonnes brisées et ses réserves épuisées, ordonne la retraite.
Les conséquences historiques
Albuera est une victoire alliée au goût de cendre. Les pertes sont effroyables : 6 000 Alliés (dont 4 000 Britanniques) et 7 000 Français, sur un total de 59 000 combattants. Le taux de pertes de l'infanterie britannique engagée dépasse 50%, l'un des plus élevés de toutes les guerres napoléoniennes. Beresford, traumatisé, rédige un rapport si lugubre que Wellington, en le lisant, s'exclame : "Ce rapport ferait croire que nous avons perdu la bataille. Écrivez-moi l'histoire d'une victoire, bon sang."
Stratégiquement, Albuera empêche Soult de débloquer Badajoz, mais les Alliés ne parviennent pas non plus à prendre la forteresse en 1811. Il faudra attendre avril 1812 et un assaut sanglant de Wellington pour que Badajoz tombe, ouvrant la route vers Madrid.
Sur le plan tactique, Albuera démontre deux choses. La première : la manoeuvre de flanc de Soult est un modèle de surprise tactique, prouvant que les maréchaux de Napoléon restent des adversaires redoutables même loin de l'Empereur. La seconde : la ténacité de l'infanterie britannique en ligne, même dans les pires conditions (flanc tourné, mousquets mouillés, cavalerie sur les arrières), est presque surhumaine. Wellington, qui n'était pas présent à la bataille, résuma : "L'infanterie britannique peut tout supporter sauf une attaque sur son arrière, et même cela, elle l'a supporté à Albuera."
La bataille eut aussi des conséquences sur les carrières des commandants. Beresford, traumatisé par le carnage qu'il avait subi sans pouvoir le maîtriser, ne commanda plus jamais seul une armée en campagne. Soult, malgré sa défaite, renforça sa réputation de tacticien habile : Wellington le considérait comme le plus dangereux des maréchaux français en Espagne. Quant aux lanciers polonais du régiment de la Vistule, leur charge meurtrière à Albuera entra dans la légende militaire et confirma la supériorité de la lance contre l'infanterie désorganisée, un enseignement que les armées européennes retinrent pendant des décennies.
Le saviez-vous ?
Le cri "Die hard, 57th !" est devenu l'un des plus célèbres de l'histoire militaire britannique. Le colonel Inglis du 57e régiment du Middlesex, grièvement blessé au début de l'engagement (un boulet lui fracassa la poitrine), refusa d'être évacué. Allongé devant les rangs de son régiment, perdant son sang, il cria à ses hommes : "Die hard, 57th, die hard !" Le régiment obéit. Sur 570 hommes engagés, 428 furent tués ou blessés. 23 des 26 officiers tombèrent. Le régiment ne recula pas d'un pas. Le surnom "Die Hards" resta attaché au 57th Foot, puis au Middlesex Regiment, puis au Queen's Regiment qui lui succéda. Inglis survécut à ses blessures et commanda encore à Waterloo quatre ans plus tard.
Généraux impliqués
Batailles liées
Questions fréquentes
Pourquoi la bataille d'Albuera est-elle considérée comme si sanglante ?
Albuera est l'une des batailles les plus sanglantes des guerres napoléoniennes en pourcentage de pertes. Sur les 10 000 Britanniques engagés, 4 000 furent tués ou blessés en quatre heures, soit 40%. Certains régiments perdirent plus de 70% de leurs effectifs. Le 3e régiment des Buffs perdit 643 hommes sur 755. Cette boucherie s'explique par la combinaison d'un combat à bout portant sur un front étroit, d'une charge de cavalerie sur une infanterie aux mousquets mouillés, et d'une obstination des deux camps à ne céder aucun pouce de terrain.
Quel rôle les Espagnols ont-ils joué à Albuera ?
Les Espagnols jouèrent un rôle déterminant à Albuera, contrairement au mépris que leur portaient souvent les officiers britanniques. La brigade du général Zayas absorba le premier choc de la manoeuvre de flanc française sur la crête et tint sa position avec une discipline inattendue, donnant aux Britanniques le temps de pivoter leur ligne. Sans la résistance de Zayas, la bataille aurait été perdue avant que les Britanniques ne puissent réagir. Wellington reconnut plus tard que les Espagnols s'étaient battus "admirablement" à Albuera.
Qui était le maréchal Soult et pourquoi a-t-il échoué à Albuera ?
Nicolas Soult, duc de Dalmatie, était l'un des 26 maréchaux de Napoléon. Surnommé "le premier manoeuvrier de l'Europe" par l'Empereur, il commandait l'armée d'Andalousie. À Albuera, sa manoeuvre de flanc fut brillante et faillit emporter la victoire. Il échoua pour deux raisons : la résistance inattendue de l'infanterie espagnole de Zayas, qui donna le temps aux Alliés de se retourner, et la ténacité suicidaire de l'infanterie britannique qui refusa de rompre malgré des pertes catastrophiques.
