Époque Moderne
Bataille d'Ulm
En octobre 1805, Napoléon exécute l'une des manœuvres stratégiques les plus brillantes de l'histoire militaire. Sans bataille rangée décisive, la Grande Armée encercle complètement l'armée autrichienne du général Mack à Ulm en moins de deux semaines. Le 20 octobre 1805, 60 000 soldats autrichiens déposent les armes, la plus grande capitulation d'une armée européenne depuis des siècles. Dix-neuf jours plus tard, Napoléon remporte Austerlitz.
Forces en Présence
Grande Armée française
Commandant : Napoléon Ier
Armée autrichienne (3e Coalition)
Commandant : Général Karl Mack von Leiberich
« Chef-d'œuvre stratégique de Napoléon, Ulm est l'une des plus grandes capitulations de l'histoire militaire : 60 000 soldats autrichiens se rendent sans bataille rangée, après une manœuvre d'encerclement de deux semaines. »
Publié le 19 mars 2026
Contexte
En août 1805, l'Autriche rejoignit la 3e Coalition contre la France napoléonienne, aux côtés de la Grande-Bretagne et de la Russie. L'Autriche lança une offensive préventive en Bavière, alliée de Napoléon, avant que la Grande Armée ne soit pleinement mobilisée, Paris pensait alors que la menace principale venait d'Angleterre, et la Grande Armée était toujours campée à Boulogne-sur-Mer, préparée à l'invasion d'Angleterre.
Le général autrichien Mack von Leiberich avait planifié d'avancer rapidement jusqu'au Rhin, en comptant sur l'arrivée de l'armée russe de Koutouzov pour renforcer ses positions avant que Napoléon ne puisse réagir. Mais Napoléon anticipa cette logique et répondit avec une vitesse de déplacement que personne n'attendait.
Dès la mi-août 1805, Napoléon ordonna la marche de la Grande Armée vers l'est, 200 000 hommes parcourant jusqu'à 30 kilomètres par jour pendant des semaines. Cette vitesse de manœuvre, impensable pour les armées de l'époque qui dépendaient de lourds trains de ravitaillement, était rendue possible par le système napoléonien de "vivre sur le pays" et par la structure en corps d'armée autonomes inventée par Napoléon.
Mack, installé à Ulm avec son armée, pensait avoir le temps d'attendre les Russes. Il ne réalisa pas à temps que la Grande Armée se déployait au nord du Danube pour le contourner complètement et lui couper toute retraite vers l'est. Son service de renseignement était défaillant : les rapports qui lui parvenaient étaient contradictoires et souvent périmés. Il reçut même de fausses informations suggérant que Napoléon était encore à Paris, alors que l'Empereur chevauchait déjà à la tête de ses colonnes.
Le piège se refermait avec une précision mécanique. Chaque corps d'armée français avait un objectif précis, une route assignée, un horaire de marche calculé au jour près. Napoléon orchestrait ces mouvements depuis son quartier général mobile, recevant des estafettes toutes les heures et ajustant ses ordres en temps réel. C'est cette maîtrise de la coordination à grande échelle, la capacité de faire manoeuvrer 200 000 hommes comme un seul organisme, qui distinguait Napoléon de tous ses contemporains. Quand Mack comprit la manœuvre, il était trop tard pour fuir.
Déroulement
La manœuvre d'Ulm est un modèle d'enveloppement stratégique. Plutôt qu'une attaque frontale coûteuse, Napoléon déploie ses corps d'armée en éventail sur 200 kilomètres de front pour traverser le Rhin en plusieurs points et descendre vers le Danube à l'est d'Ulm, coupant ainsi les Autrichiens de leurs arrières et de toute communication avec Vienne et les Russes.
Le franchissement du Rhin s'effectue entre le 25 et le 27 septembre 1805. Les corps de Soult, Davout, Lannes et Ney avancent rapidement. Le corps de Ney franchit le Danube à Günzburg le 9 octobre, malgré une résistance autrichienne. Mack tente plusieurs sorties pour briser l'encerclement, les combats de Wertingen (8 octobre), Günzburg (9 octobre) et Haslach (11 octobre) illustrent ses tentatives désespérées, mais chacune est repoussée.
Le 13 octobre, une tentative de sortie vers le nord sous les ordres du général Werneck fut interceptée par Murat. La cavalerie française fondit sur la colonne autrichienne en marche et la dispersa. Werneck, avec 8 000 hommes, finit par se rendre quelques jours plus tard. Chaque issue se fermait l'une après l'autre.
Le 14 octobre, Ney remporte la bataille d'Elchingen, écrasant un corps autrichien qui tentait de s'échapper vers le nord-est. Ney mena personnellement l'assaut sur le pont de l'abbaye d'Elchingen, sous le feu autrichien, un acte de bravoure qui lui vaudra plus tard le titre de duc d'Elchingen. Cette victoire referme définitivement le piège sur Ulm. Mack se retrouve encerclé avec environ 72 000 hommes, sans vivres suffisants, sans perspective de secours, l'armée russe de Koutouzov est encore trop loin.
Le 17 octobre, Mack entame des négociations de capitulation. Il obtient un délai jusqu'au 25 octobre, espérant vainement un secours russe. Pendant ces jours d'attente, la démoralisation s'empara de la garnison autrichienne. Les soldats savaient que Koutouzov était encore loin, à des semaines de marche. Les officiers commençaient à murmurer contre Mack, dont la stratégie avait mené l'armée dans cette impasse. La faim aggravait le désespoir : les provisions pour 72 000 hommes n'étaient pas prévues pour un siège prolongé.
Le 20 octobre 1805, voyant qu'aucun secours n'arrive, Mack capitule. La scène de la reddition fut spectaculaire. 60 000 hommes déposent les armes en défilant devant Napoléon, posté sur le Michelsberg, la colline qui domine Ulm. 18 généraux sont faits prisonniers, 65 canons capturés, des drapeaux régimentaires par dizaines. Des colonnes interminables de soldats autrichiens, tête basse, rendaient leurs fusils en passant devant les grenadiers français qui les regardaient en silence. Napoléon harangua ses troupes, leur rappelant que cette victoire avait été remportée presque sans effusion de sang. La Grande Armée peut maintenant marcher vers Vienne et vers Austerlitz.
Conséquences
La capitulation d'Ulm fut un désastre stratégique sans précédent pour l'Autriche. En deux semaines de manœuvre, sans bataille rangée décisive, Napoléon avait anéanti la principale armée autrichienne du front occidental. L'Autriche se retrouvait brutalement dépourvue de forces pour défendre Vienne elle-même.
La capitale autrichienne tomba sans résistance le 13 novembre 1805, une humiliation sans précédent pour un empire vieux de plusieurs siècles. L'armée russe de Koutouzov, qui avait marché au secours des Autrichiens, dut opérer une retraite précipitée pour ne pas être elle aussi encerclée. Ce fut lors de cette retraite que se forgea la réputation tactique de Koutouzov.
La conclusion de cette campagne foudroyante vint le 2 décembre 1805 avec la bataille d'Austerlitz, considérée comme le chef-d'œuvre absolu de Napoléon. Ulm avait ouvert la route ; Austerlitz clôtura la 3e Coalition. Le traité de Presbourg (26 décembre 1805) imposa à l'Autriche des pertes territoriales considérables (Vénétie, Tyrol, Vorarlberg) et une indemnité de 40 millions de francs.
Sur le plan doctrinal, Ulm révolutionna la pensée militaire. La manœuvre sur les derrières (turning maneuver), l'utilisation de corps d'armée autonomes capables de se soutenir mutuellement, la vitesse de déplacement comme arme stratégique, toutes ces innovations napoléoniennes furent analysées pendant un siècle par les académies militaires européennes. Clausewitz, qui servit dans les armées prussiennes opposées à Napoléon, consacra une large part de son traité De la guerre à décortiquer ces méthodes. Helmuth von Moltke, architecte des victoires prussiennes de 1866 et 1870, s'inspira directement de la campagne d'Ulm pour développer sa propre doctrine de guerre de mouvement. L'ombre d'Ulm plane sur toute la pensée stratégique du XIXe siècle.
Le saviez-vous ?
Quand le général Mack se présenta devant Napoléon pour remettre son épée, l'Empereur lui aurait dit : "Monsieur le général, votre reddition vous honore." Mack fut jugé en Autriche à son retour, il avait perdu 60 000 hommes sans bataille. Un conseil de guerre le condamna à mort, peine commuée en vingt ans de forteresse, puis en dégradation. Il fut réhabilité en 1819, quelques années avant sa mort. Son nom reste synonyme dans la littérature militaire d'une erreur stratégique monumentale : il ne comprit jamais la nature de la manœuvre napoléonienne avant qu'il soit trop tard pour y répondre.
Généraux impliqués
Batailles liées
Questions fréquentes
Pourquoi appelle-t-on Ulm une 'bataille' alors qu'il s'agit d'une capitulation ?
Le terme "Bataille d'Ulm" désigne en réalité la campagne d'encerclement menée du 25 septembre au 20 octobre 1805, qui comprend plusieurs combats préliminaires (Wertingen, Günzburg, Haslach, Elchingen) avant la capitulation finale. Il n'y eut pas de grande bataille rangée entre les armées principales, et c'est précisément ce qui fait l'originalité tactique d'Ulm : Napoléon remporta l'une des victoires les plus complètes de l'histoire militaire sans jamais engager de bataille frontale coûteuse. C'est la manœuvre stratégique elle-même qui fut l'arme décisive.
Comment Napoléon parvint-il à encercler une armée de 70 000 hommes si rapidement ?
La clé fut la vitesse de déplacement de la Grande Armée, jusqu'à 30 km par jour pendant plusieurs semaines, et la structure en corps d'armée autonomes permettant d'avancer sur un large front tout en se soutenant mutuellement. Pendant que Mack attendait dans Ulm en comptant sur l'arrivée des Russes, les corps français traversèrent le Rhin et le Danube à l'est de lui, coupant ses lignes de retraite avant même qu'il ne réalise le danger. Quand Mack comprit qu'il était encerclé, la sortie était déjà trop coûteuse et les vivres insuffisants pour tenir un siège prolongé.
Quel lien entre la capitulation d'Ulm et la victoire d'Austerlitz ?
Ulm et Austerlitz sont les deux actes d'une même campagne foudroyante à l'automne 1805. La capitulation d'Ulm (20 octobre) libéra la Grande Armée de toute menace autrichienne à l'ouest et ouvrit la route vers Vienne, qui tomba sans résistance le 13 novembre. Elle força aussi l'armée russe de Koutouzov à une retraite précipitée, créant les conditions tactiques qu'exploita Napoléon à Austerlitz (2 décembre). En quarante-trois jours, Napoléon avait encerclé une armée de 70 000 hommes, pris Vienne et écrasé la 3e Coalition.