Le 25 septembre 1915, la France lance sa plus grande offensive depuis le début de la guerre. Un demi-million de soldats, précédés par le plus violent bombardement jamais vu, s'élancent contre les tranchées allemandes en Champagne. La première ligne est prise. Mais la deuxième tient. Pendant six semaines, l'infanterie française s'acharne contre un réseau de défenses en profondeur que rien ne peut briser. 145 000 hommes tombent pour un gain de quatre kilomètres.
Forces en Présence
Armée française (2e et 4e armées)
Commandant : Généraux de Castelnau et de Langle de Cary
Armée allemande (3e armée)
Commandant : Général Karl von Einem
« Plus grande offensive française de 1915, elle mobilise un demi-million d'hommes et 2 500 canons pour percer le front allemand en Champagne. L'échec sanglant démontre l'impossibilité de la percée frontale et annonce les hécatombes de Verdun et de la Somme. »
Contexte : Deuxième bataille de Champagne
L'année 1915 est celle de l'impasse. Depuis novembre 1914, le front occidental est figé de la mer du Nord à la Suisse : 700 kilomètres de tranchées, de barbelés et de boue. Toutes les tentatives de percée ont échoué. En Artois, en Champagne (première offensive, février-mars 1915), dans les Vosges : à chaque fois le même schéma. L'artillerie pilonne, l'infanterie charge, les mitrailleuses fauchent, les gains se comptent en centaines de mètres, les pertes en dizaines de milliers.
Le général Joffre, commandant en chef des armées françaises, refuse de se résigner à la guerre de position. Sa doctrine est simple, presque brutale : il faut attaquer, toujours attaquer, percer le front allemand, restaurer la guerre de mouvement. Chaque échec est attribué à un manque de moyens, pas à une faille dans le concept. Plus de canons, plus d'obus, plus d'hommes, et la percée se fera. C'est un raisonnement qui ignore les réalités de la guerre industrielle, mais Joffre n'est pas seul à y croire. Les Britanniques pensent la même chose (ils tenteront à Loos le même jour). Les politiques à Paris exigent des résultats : les Allemands occupent toujours dix départements français.
Le plan de Joffre pour l'automne 1915 est ambitieux. Deux offensives simultanées : l'une en Artois (au nord, confiée aux Britanniques et à la Xe armée française), l'autre en Champagne (au centre, le coup principal). L'objectif en Champagne est de crever la ligne allemande entre Reims et l'Argonne, puis de déboucher dans la plaine pour couper les communications ferroviaires ennemies. Si la percée réussit, tout le saillant allemand en France s'effondre.
Les moyens sont colossaux. 35 divisions d'infanterie (environ 500 000 hommes), 2 500 canons (dont 900 pièces lourdes, un record pour l'armée française), des millions d'obus stockés depuis des mois. La préparation d'artillerie est planifiée sur trois jours. Les tranchées de départ sont creusées à 150 mètres de la première ligne allemande. Des sapes (tunnels) sont poussées jusqu'au réseau de barbelés ennemi pour les détruire par des explosifs souterrains. Rien n'est laissé au hasard. Joffre y croit. Castelnau, qui commande le groupe d'armées du Centre (2e et 4e armées), y croit aussi.
En face, les Allemands du général Karl von Einem (3e armée) ne sont pas dupes. L'accumulation française est visible : les survols aériens, les déserteurs, l'intensification du tir de réglage, tout indique une offensive majeure. Von Einem renforce ses positions. Le système défensif allemand en Champagne est un chef-d'oeuvre d'ingénierie militaire. Deux lignes de tranchées, parfois trois, séparées de 2 à 4 kilomètres. Des abris bétonnés (Stollen) à 6 ou 8 mètres de profondeur, à l'épreuve des obus lourds. Des nids de mitrailleuses en enfilade. Des réseaux de barbelés de 20 mètres de profondeur. Et surtout, une deuxième position sur les hauteurs arrière, avec vue plongeante sur tout le terrain que les Français devront traverser.
Comment s'est déroulée la bataille ?
Le 22 septembre, l'artillerie française ouvre le feu. Pendant trois jours, 2 500 canons pilonnent les positions allemandes. Le fracas est audible à 100 kilomètres. Les obus de 75 mm arrosent les tranchées de première ligne, les 155 mm visent les communications arrière, les mortiers de tranchée labourent les réseaux de barbelés. C'est le bombardement le plus intense que l'armée française ait jamais déclenché. Des nuages de poussière et de fumée masquent le terrain. Les observateurs aériens peinent à évaluer les dégâts.
Le 25 septembre, à 9h15, l'infanterie s'élance. 500 000 hommes sortent des tranchées sur un front de 35 kilomètres. Le spectacle est grandiose et terrible. Des vagues bleues (l'uniforme bleu horizon a remplacé le pantalon rouge en 1915) montent vers les lignes allemandes, baïonnette au canon, sous une pluie fine qui détrempe la craie blanche du sol champenois.
Le premier succès est foudroyant. La première ligne allemande, écrasée par trois jours de bombardement, est prise en quelques heures. Les tranchées sont effondrées, les barbelés déchiquetés, les défenseurs sonnés. Des régiments français avancent de 2 à 3 kilomètres, capturent des milliers de prisonniers, s'emparent de batteries d'artillerie. Dans le secteur de Souain, la 2e armée de Castelnau perce sur 4 kilomètres de profondeur. Le corps colonial (zouaves, tirailleurs sénégalais, marsouins) se distingue par sa fougue. Le moral est au plus haut. Les soldats croient tenir la percée.
Puis tout s'arrête. La deuxième position allemande tient. Les abris bétonnés ont protégé les réserves. Les mitrailleuses, intactes dans leurs casemates, ouvrent le feu sur les vagues françaises qui débouchent en terrain découvert. Les lignes de crête, tenues par les Allemands, offrent un champ de tir parfait. L'artillerie française, qui pilonnait la première ligne, n'a pas eu le temps de se repositionner pour atteindre la deuxième. Les obus tombent dans le vide ou sur les propres troupes qui ont avancé trop vite.
Le 25 septembre au soir, la percée est déjà morte. Les jours suivants sont un calvaire. Joffre et Castelnau relancent les attaques, convaincus qu'un dernier effort suffira. Le 28 septembre, les corps coloniaux sont lancés contre la butte de Tahure et la Main de Massiges, deux positions fortifiées sur les hauteurs. Les zouaves prennent Tahure au corps à corps, dans un combat sauvage à la grenade et au couteau de tranchée. Mais les contre-attaques allemandes reprennent le terrain perdu. La butte change de mains trois fois en deux jours.
Les combats se prolongent en octobre, puis en novembre. L'artillerie allemande, désormais réglée sur les positions françaises avancées, transforme le terrain conquis en enfer. Les tranchées se remplissent de boue crayeuse. Les blessés ne peuvent pas être évacués. Les ravitaillements arrivent de nuit, sous les tirs. Les soldats combattent dans des boyaux où l'eau monte jusqu'aux genoux, au milieu des cadavres que personne n'enterre.
Le 6 novembre, Joffre arrête l'offensive. Le bilan est accablant. 145 000 pertes françaises (tués, blessés, disparus). 85 000 pertes allemandes. Le gain territorial : une bande de terrain de 4 kilomètres de profondeur sur 25 de large. Aucune percée. La deuxième position allemande est intacte.
Les conséquences historiques
La deuxième bataille de Champagne est le plus grand échec de l'armée française en 1915, et l'un des plus coûteux de toute la guerre. 145 000 hommes perdus, dont probablement 30 000 à 35 000 tués, pour un résultat stratégique nul. Le front n'a pas été percé. Les lignes de communication allemandes sont intactes. L'ennemi occupe toujours les mêmes départements français.
L'échec ébranle la confiance dans le haut commandement. Joffre est critiqué, d'abord en sourdine, puis ouvertement. Les politiques (Clemenceau, Briand) commencent à questionner la doctrine de l'offensive à tout prix. Les soldats dans les tranchées, eux, n'ont plus besoin qu'on leur explique : ils savent depuis des mois que les charges frontales contre des positions fortifiées sont du suicide. Le fossé entre le GQG (Grand Quartier Général, installé à Chantilly, loin du front) et les poilus dans la boue se creuse. Ce fossé ne se refermera jamais.
Sur le plan tactique, Champagne 1915 démontre avec une clarté brutale les limites de la doctrine offensive française. L'artillerie peut détruire la première ligne ennemie, mais pas la deuxième (elle est trop loin, les canons manquent de portée et de précision). L'infanterie peut conquérir la première position, mais se retrouve alors en terrain découvert face à des défenses intactes, sans soutien d'artillerie (les canons doivent être déplacés, ce qui prend des heures dans un terrain labouré d'obus). Le défenseur, lui, utilise le réseau ferroviaire pour acheminer ses réserves plus vite que l'attaquant n'avance à pied. Le problème est systémique. Ni plus d'obus ni plus d'hommes ne le résoudront.
Cette leçon sera ignorée. Joffre prépare déjà les offensives de 1916. Verdun et la Somme répéteront le même schéma à une échelle encore plus meurtrière. Il faudra attendre 1917 (introduction des chars à Cambrai, tactiques d'infiltration allemandes) et surtout 1918 pour que les armées trouvent une réponse à la défense en profondeur. En attendant, la Champagne de 1915 incarne la tragédie de la Grande Guerre : des hommes courageux sacrifiés en masse par des généraux qui n'ont pas compris que la technologie avait changé la nature de la guerre.
Pour les soldats qui ont survécu, Champagne 1915 laisse une marque indélébile. La craie blanche du sol, mêlée au sang, aux uniformes déchirés, aux éclats d'obus, forme un paysage lunaire qui hantera les mémoires. Le cimetière de la Ferme de Navarin, où repose le corps du sous-lieutenant Navarre et des milliers d'autres, est aujourd'hui l'un des lieux de mémoire les plus poignants du front occidental.
Le saviez-vous ?
Le 25 septembre 1915, le vent tourna au dernier moment et ramena vers les lignes françaises les nappes de gaz chlore que l'artillerie avait tirées pour couvrir l'assaut. Des régiments entiers durent charger en toussant dans leurs propres gaz, les masques primitifs de 1915 (de simples compresses imbibées) offrant une protection dérisoire. Dans le secteur de Souain, le sous-lieutenant Raymond Jubert, du 151e régiment d'infanterie, raconta après guerre comment ses hommes avançaient les yeux brûlés, à moitié aveuglés, en se guidant au son des mitrailleuses. "Nous allions vers le bruit qui nous tuait", écrivit-il. Son témoignage, publié en 1918, devint l'un des récits les plus crus de la guerre de tranchées.
Généraux impliqués
Batailles liées
Questions fréquentes
Pourquoi l'offensive de Champagne a-t-elle échoué malgré des moyens colossaux ?
L'échec tient à un problème structurel de la guerre de tranchées en 1915. L'artillerie pouvait détruire la première ligne ennemie après des jours de bombardement, et l'infanterie pouvait la prendre. Mais la deuxième position, à 3 ou 4 kilomètres en arrière, restait intacte : les canons n'avaient pas la portée pour l'atteindre simultanément. L'infanterie, avançant à pied dans un terrain dévasté, arrivait épuisée face à des défenses fraîches. Le défenseur utilisait le réseau ferroviaire pour acheminer ses réserves plus vite que l'attaquant n'avançait. Ce déséquilibre ne sera résolu qu'avec l'apparition des chars et des tactiques d'infiltration en 1917-1918.
Combien de soldats français sont morts en Champagne en 1915 ?
Les pertes françaises de la deuxième bataille de Champagne s'élèvent à environ 145 000 hommes (tués, blessés, disparus), dont 30 000 à 35 000 tués. Les pertes allemandes sont estimées à 85 000. Ces chiffres sont d'autant plus tragiques que le gain territorial (4 kilomètres de profondeur) n'a aucune valeur stratégique. La première ligne allemande a été prise, mais la deuxième position, la seule qui comptait, est restée intacte. Le rapport entre le sang versé et le terrain conquis illustre l'horreur de la guerre de tranchées.
Quel lien entre la deuxième bataille de Champagne et Verdun ?
Champagne 1915 et Verdun 1916 sont liées par la même logique d'usure. L'échec français en Champagne convainc l'état-major allemand que les Alliés continueront les offensives frontales coûteuses. Falkenhayn conçoit alors Verdun comme un piège : attaquer un point que la France ne peut pas abandonner (Verdun, ville symbole) pour "saigner à blanc" l'armée française par des contre-attaques incessantes. Le calcul de Falkenhayn repose sur l'observation que les Français, après Champagne, sont incapables de changer de doctrine. Il a raison sur le diagnostic, mais Verdun saignera les deux camps.
